C'est demain le grand jour, chère Afsia; il te faudra dire adieu à notre
haouch, à la petite fontaine et au saule sous lequel tu te baignais;
adieu à ton jardin où tu aimais à te cacher de longues heures, aux
oiseaux qui saluaient ton réveil, aux roseaux du marais qui rayent de
vert la plaine grise, à la montagne bleue où le soleil se couche, à la
solitude, à la poussière et au simoun.
--Je suis triste, dit Afsia.
--Triste, et pourquoi? là-bas tu n'auras ni poussière ni simoun, mais un
jardin aussi beau que celui-ci, avec des oiseaux qui, comme ceux-ci,
chanteront à ton réveil; une maison plus belle que celle du caïd, avec
des dalles de terre émaillée, et une cour où fleurissent de grands
orangers, et un jet d'eau au milieu, avec des poissons rouges.
--Je suis triste, dit Afsia.
--Écoute ce que tu auras encore: Une galerie fraîche et ombreuse où,
autour du grillage peint en rouge, serpente la vigne, et le
chèvrefeuille et les beaux liserons aux clochettes de mille couleurs. Là
tu feras la sieste et le rideau de feuillage sera si épais que c'est à
peine si tu pourras voir l'azur du ciel. Tu auras sous tes pieds des
tapis de Tunis, avec de belles étoffes de soie pour t'envelopper, une
veste soutachée d'or comme les femmes de Constantine et des sebates
rouges brodées d'or et de soie bleue.
--Je suis triste, dit Afsia, triste, triste.
--Égaye-toi, mon enfant chérie; ta tristesse couvre mon âme d'un nuage.
Pourquoi devenir triste à l'heure où tant de filles sont joyeuses? Que
diraient les femmes qui viendront te prendre au matin, si elles te
voient le souci dans les yeux? Elles croiraient que les vieilles à
l'oeil mauvais ont jeté un sort sur tes fiançailles et que tu pleures
parce que tu hais ton époux.
--Elles mentiraient! car, je t'aime bien, et ce n'est pas cela qui me
rend triste....
Elle hésita, elle allait tout avouer, mais il répéta, craignant
entendre de cette bouche naïve que c'était sa barbe grise qui
assombrissait sa fiancée:
--Éclaire ta face, lune de mon âme, ta douce lumière sera désormais le
flambeau de mes nuits. Oh! que te rendrai-je pour tout le bonheur que tu
vas me donner. Je voudrais être la frange de ton haik, pour ne pas te
quitter le jour, ou mieux une boucle de tes cheveux noirs pour ne te
quitter ni jour ni nuit. Je voudrais être le _Meroued_ qui te noircit
les yeux, ou mieux la couleur de grenade mûre qui te rougit les lèvres.
Allons, lève-toi, aimée de mon coeur, laisse ta source courir et
pleurer, et va te faire belle.
--Où seras-tu, Mansour, quand les femmes me prendront?
--Je suivrai ta mule sur un cheval de race que m'enverra le caïd, un
descendant d'un étalon noir, fils d'une jument de mon père, sur le dos
duquel j'ai acquis du renom, et je veillerai, le sabre nu, sur le trésor
que Dieu m'a donné!