Il voulait un festin dont on se souviendrait, où toute la ville serait
conviée: cent moutons, vingt charges de couscous et vingt charges de
dattes. Jeunes et vieux, riches et pauvres, gens des douars, gens de la
ville, étrangers et passants, auraient place à la ripaille. Tous les
fusils l'acclameraient et le caïd fournirait la poudre.
Par Allah! on en parlerait longtemps dans les Ksours, et dans le
Beled-el-Djerid, et dans le Tell. Il restait des vieux d'autrefois, de
ceux dont il avait jadis pris les femmes, les soeurs ou les filles, et
ceux-là surtout, il voulait les voir assis au banquet. Ils ignoraient ou
feignaient d'ignorer, mais, s'ils avaient des doutes, ils se vengeaient
par leurs sarcasmes, de ce mal qui ronge si fort, et que ce passant
maudit leur avait jeté, comme une vieille haineuse jette le malheur.
C'étaient là ses ennemis _intimes_; n'avait-il pas fouillé au plus
profond de leur intimité, pour y mettre sa semence de ruine? Mais loin
de les craindre, le valeureux d'autrefois les laissait depuis quatorze
ans baver sur lui leurs injures.
Il n'était pour eux ni le thaleb, ni l'heureux, ni le brave, il était
Mansour le fou.
D'autres encore poussaient plus loin les rancunes: ils prétendaient que
le vieux libertin avait pris la petite Afsia pour la souiller plus à son
aise, à un âge où l'enfant n'a pas encore perdu ses premières dents, et
ne la cachait si bien que pour que nul ne pût découvrir sur son visage
flétri les traces révélatrices des débauches précoces.
Enfin, on avait tant ri de lui, on l'avait tant calomnié, qu'il voulait
donner à son triomphe le plus retentissant éclat.