Afsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rêvé
une chose si bizarre. Etre l'épouse de Mansour! de cet homme arrivé aux
portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait à peine dans la vie!
Cela lui semblait bien étrange; mais sa pensée n'allait pas au-delà.
Ce mot d'_épouse_ qui trouble tant de jeunes têtes n'avait pas de
signification pour elle; et elle se demanda quelle différence
apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du
Thaleb.
Il n'y avait au fond de son coeur tout chaud et tout prêt à éclore au
feu des tendresses, nul désir comme nul regret, nulle répulsion et nulle
crainte. «Je suis bien inexpérimentée pour devenir sa femme,
disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs.» Elle
acceptait donc son nouveau rôle, parce que telle était la volonté de
Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle eût consenti,
pour lui plaire, à changer de robe ou à dénouer ses cheveux.
Ce vague émoi qu'éprouve la vierge des villes, toujours un peu
instruite, quoi qu'ait fait sa mère pour la tenir le plus longtemps
possible dans cette virginité de corps et de coeur que déflorera tout
d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'éprouvait pas.
Elle n'éprouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des
champs, qui, témoin journalier de l'accouplement des bêtes, peut arriver
dans le lit de l'époux, chaste de corps, mais jamais de pensée.
Elle était aussi ignorante du mystère qui perpétue les races, que le
jour où le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mère et emportée roulée
dans un haik.
Ainsi, à la veille de cette grande époque des femmes, aucun de ces
_djinns_ lascifs qui viennent faire pâmer les vierges, roidir leurs
seins sous les frissons, n'avait flotté dans ses nuits, et, quand sa
pensée s'en allait au pays du rêve, l'ange Asraël eût pu l'y suivre.
Et l'heureux Mansour, près de son but, pouvait dire avec orgueil:
--Elle est vierge, la perle de Djenarah; son oeil limpide est comme
l'aumône, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiancée de
Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la
roche, aussi pur que sa pensée. J'en jure:
Par Dieu le puissant;
Par la tête du prophète de Dieu;
Par le serment de Brahim, le chéri de Dieu;
Par le Koran, le vrai livre.
Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souillé sa pudeur!