LA VIERGE

I

Il renvoya serviteurs et servantes et ne garda que la négresse qui jadis

avait pansé sa blessure et veillé dans ses nuits de délire. Elle avait

alors vingt-cinq ans et lui était dévouée comme le chien au maître;

quand il jetait les yeux sur elle, elle était prête à lui baiser les

pieds. Elle faisait tout: couscous et galette, confitures et parfums;

elle lavait le linge et sellait le cheval. Docile à ses moindres

caprices, elle introduisait sans murmure la maîtresse d'une nuit et

quand, lassé de la blanche, il voulait goûter aux âcres saveurs de la

noire, sur un signe il la trouvait dans sa couche, heureuse et disposée

à tout.

Sous les yeux du maître, elle allaita la petite fille et fut sa première

nourrice. Et pendant que les joues roses de l'enfant s'appuyaient sur ce

sein de cuivre, les mignonnes mains pressant les noires mamelles,

Mansour s'asseyait à côté, fumant sa longue pipe au fourneau de terre

rouge. Autant que _Mabrouka_, il veilla sur son sommeil, anxieux et

inquiet, debout au moindre cri, aussi attentif qu'une mère, et

remplaçant une mère, si une mère pouvait se remplacer.

C'était son bonheur qu'il gardait comme on garde un trésor, son bonheur

qui grandissait et s'épanouissait sous ses yeux, radieux bouton, fleur

de l'avenir.

Et quand l'enfant put se tenir sur ses jambes et trottiner devant lui,

les bras en avant, avec de petits éclats de joie, il renvoya chez son

frère la négresse qui pleurait, en disant:

--La femme est la corruptrice de la femme.

L'amour au pays bleu · 第 61 / 120 题