La nuit descendait. Le Muezzin s'était tu. Sur la place, au coin des
rues, près de la fontaine, des hommes debout, agenouillés ou étendus
pour le prosternement, tournaient leurs faces vers l'Est. «Car chacun a
une plage du ciel vers laquelle il se tourne,» mais c'est toi, Orient,
l'oratoire sacré, la source du monde; c'est sous tes ardeurs qu'a jailli
le germe d'où sont écloses et ont coulé les nations.
Les bras en croix sur la poitrine, ou élevés à hauteur du visage, ils
faisaient monter leur pensée jusqu'au Maître des crépuscules et des
aubes. C'était l'heure silencieuse et solennelle de la prière et de
l'adoration.
La grande silhouette du minaret se dressait toute blanche dans le bleu
sombre du ciel. Les palmiers passaient leur tête chevelue derrière les
terrasses, et dans les interstices des troncs noirs éclataient encore
les flamboiements de l'Occident. Des cigognes perchées sur une patte,
immobiles comme le temps au-delà des mondes, sommeillaient sur les
arêtes des toitures, au-dessus de ce peuple recueilli, et des ombres de
femmes glissaient silencieusement le long des murs blanchâtres.
Alors on frappa à la porte de la maison qu'habitait Mansour.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis il y eut les pourparlers habituels:
--Qui est là?
--Un homme.
--Qui es-tu?
--Lagdar-ben-El-Arbi.
--Que demandes-tu?
--Mansour-ben-Ahmed.
--Tu veux lui parler?
--S'il plaît à Dieu.
--Redis ton nom.
--Lagdar-ben-El-Arbi.
--Attends.
Un jeune garçon fit entrer le visiteur dans le petit vestibule dallé et
garni de bancs de pierre qui sépare la rue de la cour intérieure et que
nul étranger ne franchit.
--Assieds-toi, homme, dit-il à Lagdar, je vais appeler Mansour.
Il referma avec soin la porte, et bientôt deux ou trois femmes crièrent
l'une après l'autre d'un ton dolent:
--Mansour! Sidi-Mansour! ô homme! Mansour-ben-Ahmed! _Ia radjel!_ ô
homme! Sidi-Mansour-ben-Ahmed!
Sidi-Mansour-ben-Ahmed ne répondant pas, la porte se rouvrit et le jeune
garçon conseilla au visiteur d'attendre un instant.
Lagdar attendit donc, dévoré d'impatience, car l'_instant_ fut de longue
durée. Il se disait qu'il aurait eu deux fois le temps de courir au
rendez-vous de Meryem; cependant, encore plein de confiance, il écoutait
les moindres bruits du dedans et du dehors, se levant et disant à tout
pas qui approchait: «Enfin, le voici,» et ce ne fut qu'après une heure
passée ainsi, longue et stérile, qu'un vague soupçon traversa son
esprit.
Et ce démon aux griffes aiguës qui s'appelle _Inquiétude_ le tordit et
le tenailla.
Il frappa de nouveau et cria:
--Femmes, Mansour-ben-Ahmed est-il ici?
Les voix dolentes recommencèrent:
--Mansour! Sidi-Mansour! _Ia radjel!_ ô homme! Mansour-ben-Ahmed!
Sidi-Mansour-ben-Ahmed! ô homme!
Puis des bruits confus. On monta et on redescendit l'escalier de pierre,
et une vieille cria d'une galerie haute:
--Comment t'appelles-tu?
--Lagdar-ben-El-Arbi.
--Que veux-tu?
--Parler à Mansour-ben-Ahmed, s'il plaît à Dieu!
--Il n'est pas ici; il est sorti pour ses affaires, mais il a dit qu'il
reviendrait.
Lagdar, furieux, ne voulut pas attendre davantage; il se précipita au
dehors. Peut-être trouverait-il encore Meryem? Mais il se heurta à un
grand nègre qui le retint par l'épaule.