Le lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle
était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la
boutique de ton serviteur _Ali-bou-Nahr_. Je débutais alors dans l'art
divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les
maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop
nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des
copies du Koran.
Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi
quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se
perdaient dans l'air diaphane, il me dit:
--Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6]
[Note 6: Médecin.]
--Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques
qui préservent des balles et ceux qui garent du _flissa_ du mari
outragé. La foi guérit.
Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de
pareilles amulettes?
Il se mit à rire et répondit:
--Quelquefois.
--Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait.
--J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.
En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour
l'appela:
--Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen.
--Pas encore, dit Lagdar.
--Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te
veux du bien.
--Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.
--Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je
m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que
les gens du Tell et ceux du _Beled-el-Djerid_ ont ajouté à mon nom celui
de _Messaoud_, parce qu'ils prétendent que tout me réussit.
--Je le sais, répondit Lagdar.
--Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu
n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai
besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu
m'accompagner?
--Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu
partir?
--Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine
avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de
haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous
partirons.
--C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en
étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse.
--Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans
cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de
douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être
plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères:
l'amour!
Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié.
--Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune
présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne
t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? _pauvre_, est la misère des
misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le
soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides
morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son
coeur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras
baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son
estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien
trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide.
--Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci?
s'écria le jeune homme.
--Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi.
Les gens d'ici m'appellent l'_Heureux_, mais il y a longtemps que ceux
de ma tribu m'ont salué du nom de _Thaleb_.
Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards des
_Ouled-Sidi-Abid_ m'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.»
Ah! c'est loin! c'est loin!
Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît
garde, laissa échapper le nom de _Meryem_.