Les vieux maris sont soupçonneux et la jalousie cruelle les talonne sans
relâche. C'est un _dijn_ malfaisant et moqueur qui se plaît à harceler
le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers
les doux bourgeons du printemps.
Déjà le cheik marchait à grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il
devait prendre pour femme sortait à peine du ventre de sa mère; aussi il
la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empilé ses douros
dans un _fondouk_, se couche dessus nuit et jour, et crève en disant:
«Nul ne me volera.»
Alors quelqu'héritier jette en bas la carcasse, force le coffre et
dissipe le _magot_.
Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue à son burnous,
mais il avait l'oeil constamment ouvert. Elle n'allait pas à la
fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges
desséchées des herbes dures, ni casser les branches mortes des genêts
qui servent à alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle
tournait le moulin de pierre qui broie le blé du jour. Elle avait soin
de relever un pan de la tente pour que son époux pût la voir, et
celui-ci, étendu sur les toisons épaisses du lit conjugal, suivait dans
un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont
la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles
clartés du matin. Rassuré par cette douce vue, endormi par le monotone
grincement de la meule, il se berçait dans sa quiétude de trop heureux
époux.
Puis le douar s'éveillait, le jour était venu, et la belle Meryem
vaquait aux soins de la tente; c'était sa besogne allouée, celle que les
femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord, à la nouvelle venue,
afin que l'époux puisse pleinement en jouir. Peut-être pensent-elles
aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lassé.
Il restait assis près de là, immobile et silencieux, le regard dans le
vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie.