VIII

Les vieux maris sont soupçonneux et la jalousie cruelle les talonne sans

relâche. C'est un _dijn_ malfaisant et moqueur qui se plaît à harceler

le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers

les doux bourgeons du printemps.

Déjà le cheik marchait à grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il

devait prendre pour femme sortait à peine du ventre de sa mère; aussi il

la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empilé ses douros

dans un _fondouk_, se couche dessus nuit et jour, et crève en disant:

«Nul ne me volera.»

Alors quelqu'héritier jette en bas la carcasse, force le coffre et

dissipe le _magot_.

Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue à son burnous,

mais il avait l'oeil constamment ouvert. Elle n'allait pas à la

fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges

desséchées des herbes dures, ni casser les branches mortes des genêts

qui servent à alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle

tournait le moulin de pierre qui broie le blé du jour. Elle avait soin

de relever un pan de la tente pour que son époux pût la voir, et

celui-ci, étendu sur les toisons épaisses du lit conjugal, suivait dans

un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont

la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles

clartés du matin. Rassuré par cette douce vue, endormi par le monotone

grincement de la meule, il se berçait dans sa quiétude de trop heureux

époux.

Puis le douar s'éveillait, le jour était venu, et la belle Meryem

vaquait aux soins de la tente; c'était sa besogne allouée, celle que les

femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord, à la nouvelle venue,

afin que l'époux puisse pleinement en jouir. Peut-être pensent-elles

aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lassé.

Il restait assis près de là, immobile et silencieux, le regard dans le

vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie.

L'amour au pays bleu · 第 22 / 120 题