Il n'allait plus attendre les femmes, quand elles vont chercher les
branches sèches des genêts et du chich ou la provision d'eau dans les
peaux de bouc noires; on ne le voyait plus, comme autrefois, diriger son
troupeau du côté de la rivière à l'heure où, demi-nues, elles font la
grande ablution.
Alors les jeunes filles rougissaient et chuchotaient entre elles,
lorsqu'elles apercevaient tout à coup près d'une touffe de lauriers
roses les yeux ardents du fils du cheik.
Quelques-unes, feignant de ne pas le voir, continuaient l'aspersion des
flancs, tandis que les plus modestes se relevaient vivement en baissant
leur gandourah, effrayées et honteuses. Mais les vieilles, entraient
dans de grandes colères et criaient:
--Que regardes-tu, enfant du mal?
--Pas vous, ripostait-il. Vous pouvez vous laver sans crainte.
--Va, va; tu te laverais pendant l'éternité que tu ne parviendrais pas à
effacer tes abominations.
--Ni vous, vos laideurs. Cachez-les, elles salissent ma vue.
--Tu deviendras vieux à ton tour; les jeunes ne voudront plus de toi et
cracheront sur ta barbe.
--Est-ce parce qu'ils ne veulent plus de vous que vous crachez sur les
jeunes?
Elles bavaient de rage et lançaient leur salive dans sa direction en
signe de mépris, et lui s'en allait en les narguant, poursuivi par leurs
furieuses menaces:
--Oh! le fils de chien! oh! le juif maudit! tes femmes te feront cocu
cent fois et mettront des montagnes d'ignominie sur ta tête. Tu fais
honte aux croyants! Tu ne passeras jamais le _Sirak!_ Tu rouleras
d'abîmes en abîmes! Juif! cocu! proxénète! chien!
D'autres fois, caché dans les buissons de genévriers, il guettait les
jeunes filles au passage et lorsqu'elles étaient près de lui, qu'il
voyait leur légère tunique onduler sous le souffle du soir, il les
appelait tout bas par leur nom:
--Fathma, je t'aime!
--Embarka, je meurs d'amour!
--Yamina, tout pour toi.
--Mabrouka, ma vie pour ton regard.
Et ainsi à toutes, car il les aimait toutes, selon l'habitude des
adolescents qui se sentent pousser le duvet au menton.