L'Amour au Pays Bleu

_PROLOGUE_

Derrière les molles ondulations bleues qui festonnaient le rideau du

couchant, le ciel flamboyait comme une gigantesque Sodome, empourprant

des ardents reflets de ses fournaises les hautes crêtes de l'Orient.

Nous étions encore enveloppés de cette lumière fauve, et déjà la plaine

se noyait sous les larges couches d'ombre. Les bizarres crevasses

sombres, les taches calcinées, les touffes vertes, les bosselures du

sol, la nappe foncée des marais d'_Ain-Chabrou_, la bordure de lauriers

accrochés aux flancs crayeux du torrent aux eaux rousses, le long ruban

gris du chemin déroulant ses zigzags jusqu'aux palmiers du _Ksour_, tout

s'effaçait sous le noir uniforme et profond.

Le Ksour! _Djenarah_, la perle du Souf! Des pentes élevées du _Djebel_,

mon guide m'avait montré son haut minaret, dressé comme un frêle mât

d'albâtre dans les vagues azurées de l'horizon. Longtemps nous vîmes la

blanche aiguille étinceler aux feux de l'Occident; puis, peu à peu, elle

disparut à mesure que nous descendions la montagne et que nous nous

enfoncions dans la nuit.

* * * * *

Des formes indécises traversèrent brusquement le chemin, et de grandes

chauves-souris, s'élançant des crevasses, tournoyaient autour de nos

têtes.

Parfois deux étincelles ardentes luisaient dans un noir fourré, et des

épaisseurs des broussailles se levaient de vagues frémissements.

Nous allions dans cette solitude peuplée d'invisibles, dans ce silence

coupé de bruissements. J'écoutais machinalement le pas de nos chevaux

frappant le sol pierreux d'un pied fatigué et lourd, et la note grêle

des hôtes du marais qui arrivait, par intervalle, du fond de la vallée,

lorsque la voix du spahis éclata gaiement dans cette tristesse:

De Skikdad à Constantine,

De Constantine à Bathna,

Quelle est donc la plus mutine

Des filleules de Fathma?

C'est Kreira!

C'est Kreira!

C'est Kreira, la jolie fille,

C'est la rose de Ouargla!

C'était un de ces poèmes lascifs que les Arabes affectionnent et

chantent dans le chemin monotone, quand, pendant de longues heures, la

plaine succède à la plaine et que l'oeil n'a pour se reposer des teintes

grises du sol brûlé que le bleu de l'horizon fuyant sans cesse devant

lui.

* * * * *

A peine au bas de la montagne, je sommeillais, l'oreille caressée par le

chant et le corps bercé par le mouvement du cheval, lorsque, dans les

profondeurs silencieuses, il me sembla entendre des accents de détresse.

--Tais-toi! dis-je à Salah.

Je ne m'étais pas trompé; une seconde fois la voix retentit grave,

douloureuse, lamentable. Nul mot n'arrivait distinct, mais la note

désolée déchirait lugubrement la nuit.

Puis tout se tut; un silence profond s'étendit dans la plaine. On eût

dit que les fauves et les reptiles, l'armée des rôdeurs nocturnes,

écoutaient.

--As-tu entendu?

--Oui, répondit le spahis.

Et il continua:

Dans ses seins quand je me plonge,

L'oeil perdu au paradis,

Je m'enivre, sans mensonge,

Des caresses des houris,

Par Kreira!

Par Kreira!

Par Kreira, la jolie fille,

Par la rose de Ouargla!

--Tais-toi donc! répétai-je indigné. Quelqu'un appelle au secours.

--Je sais ce que c'est. Il n'y a rien à faire: c'est la voix de

_Sidi-Messaoud_ (Monseigneur l'Heureux).

* * * * *

_Monseigneur l'Heureux!_ Quelle dérision! J'étais tout remué par cette

clameur sinistre qui vibrait à travers la distance comme les derniers

échos d'un désastre. Quel est donc l'_heureux_ qui gémit ainsi?

Nous allions, et plus d'une heure s'était écoulée, que ma pensée, encore

arrêtée là-bas où j'avais entendu le cri lugubre, s'y cramponnait et ne

voulait plus revenir. Salah continuait ses couplets avec une infatigable

ardeur, mais soudain il se tut.

La voix venait de retentir plus rapprochée, et nous entendîmes

distinctement, par trois fois, ce nom jeté comme un sanglot:

--Afsia! Afsia! Afsia!

L'appel déchirant remuait douloureusement le coeur. Il sembla pour un

moment avoir touché celui du spahis, perçant comme une vrille la rude

écorce de soldat, car il arrêta son cheval.

Dans les teintes grises du chemin, je voyais sa grande silhouette noire,

son fusil posé en travers sur le _Kerbouk_ de la selle, et, sous la

cuisse, son sabre, dont le fourreau d'acier et la poignée de cuivre

scintillaient dans la nuit.

La tête enveloppée du capuchon pointu, les burnous serrés au corps, il

restait incliné, immobile et pensif.

--Qu'est-ce donc? lui demandai-je, lorsque, pour la troisième fois, les

accents désespérés furent éteints; qui appelle ainsi, à pareille heure

et dans ce désert?

--Rien qui puisse t'inquiéter, me répondit-il en riant. C'est

Sidi-Messaoud qui demande sa fiancée.

Et il reprit le chant d'amour:

Ses lèvres sont une coupe

Où je bois la volupté.

Et sur sa divine croupe

J'irais dans l'éternité

Sur Kreira!

Sur Kreira!

Sur Kreira, la jolie fille,

Sur la rose de Ouargla!

* * * * *

Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes

de Djenarah évitèrent de me répondre; puis, devant les incidents si

multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaça.

Ce ne fut que plusieurs années après, de retour à Constantine, que

j'appris par hasard, du _Thaleb_ El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique

histoire de Monseigneur l'Heureux.

Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, décoré du titre d'El Hadj comme tous les

musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, il est peu de spahis

français qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont séjourné à

Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne

_Sidi-Nemdil_, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosquée

pittoresque depuis longtemps tombée sous la pioche des niveleurs de

rues.

Le thaleb avait ouvert boutique à quelques pas de notre porte; là, il

louait sa plume et son style aux amants illettrés, calligraphiait d'une

main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait

des amulettes. C'est dire qu'il était à la fois écrivain public,

barbier, chirurgien et quelque peu sorcier.

Homme juste et jouissant d'une grande réputation de sagesse, philosophe

et lettré, il avait, de la Mecque, voyagé dans l'Europe. Citateur

enthousiaste du Koran, qu'il interprétait à sa façon comme les Puritains

interprètent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne

buvait du vin que la nuit.

--Les lois du Prophète, disait-il, sont faites pour le vulgaire

imbécile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais

il faut sauvegarder les apparences, à cause des ignorants. Si le Koran

autorisait le vin, toute la canaille se soûlerait.

* * * * *

J'ai dit qu'il vendait des amulettes.

Cette branche d'affaires était la plus lucrative. C'est à lui qu'on

s'adressait de préférence quand on avait, au lever de la lune, rencontré

un gros crapaud embusqué au bord du chemin, ou un petit serpent à demi

caché sous l'herbe, qui vous avait regardé avec des yeux jaunes.

Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville à Tuggurt, ni de pâtre du

Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'ânier de Constantine, qui ne sache

que les _djenouns_[1] prennent de préférence ces formes pour lancer

plus aisément leur fluide sur le passant sans défiance. Alors, malheur à

celui-ci, s'il ne se hâte de courir chez le marabout le plus proche ou,

à son défaut, chez son voisin le _tebib_, acheter un talisman, unique

remède contre l'esprit du mal.

[Note 1: Démons de nuit.]

Sur un petit carré de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et

de la forme de nos vénérés scapulaires, est tracée la formule magique.

On se l'attache dévotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la

guérison est certaine.

Il y en a pour tous les maux et tous les maléfices. Ils préservent de la

gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes

malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dépend du

prix qu'on y met.

--Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas

honte de spéculer sur l'imbécillité publique?

--O mon fils! tu parles bien comme les infidèles, qui jettent de grands

mots pour couvrir le vide des pensées. Est-ce moi qui ai créé

l'imbécillité publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmité

humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le médecin qui

crée les fièvres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres

qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes,

qui, si elles ne guérissent pas de l'imbécillité, guérissent du mal que

cause l'imbécillité. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon

fils.

Le médecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de

morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prêtre un charlatan de

vertu. Chacun vit de son état: permets que je vive du mien. Le soleil

luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante,

elle sera la proie des habiles.

* * * * *

Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrétiens dans un profond

mépris, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'il trouvait

leur religion puérile, _étriquée_ et ridicule... et s'il daigna

m'honorer de son estime, c'est que je déclarai un jour être fataliste et

priser le Koran fort au-dessus de l'Évangile, à cause des joies de son

paradis.

--Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beautés éternellement

vierges, des sources éternellement pures, des ombrages éternellement

frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter éternellement des hymnes.

Le fils d'Abdallah était plus pratique que le fils de Meryem. Mais

hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misérable.

Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie à travers la

fatalité.

Et il me cita ces paroles du Livre:

«A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni

la honte ne terniront l'éclat de leurs visages. A ceux qui feront le

mal, la rétribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et

leurs visages seront comme un lambeau de nuit.»

Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses,

dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le

mal, son coeur est fermé comme sa main, la misère d'autrui est pour lui

un bénéfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau

vêtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le

vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et à pas de géant il verra

venir le châtiment vengeur, le malheur qui guette cette tête

orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prière. Car le

Destin, Maître de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se

détache des os, il frappe celui qui est debout.

Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du

Sahara ont, pendant de longues années, appelé _Monseigneur l'Heureux_,

et il fait pitié aux plus misérables.

--Oh! m'écriai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa

voix frappa mon oreille: «Afsia! Afsia! Afsia!» Ce nom m'a longtemps

poursuivi.

Et pendant que je racontais il m'écoutait d'un air sombre,

m'interrompant par ses exclamations:

--_Allah Kebir! Allah Kebir!_

Puis il ajouta:

--Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met

la gaieté au coeur, et loin des sots qui médisent, des curieux qui

envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te

raconterai l'histoire du _Thaleb El Messaoud_.

L'amour au pays bleu · 第 12 / 120 题