_A cheval, au milieu des cavaliers rouges, j'ai jeté les premières
ébauches de ce livre. Et ces feuilles volantes, roussies par le soleil,
maculées par la pluie et les nuits humides, froissées sur la selle,
lacérées, perdues dans les camps, je les avais oubliées.
Mais un soir de décembre, alors que le brouillard de Londres, pesant sur
les poitrines, glissait avec le_ spleen _par les fissures des portes
et des fenêtres mal closes, j'ai voulu aussi oublier et l'exil et
l'heure et l'inexorable temps.
Et ainsi qu'une cavale que l'amour talonne, ma pensée, brisant ses
entraves, s'est échappée dans les espaces, remontant les jours écoulés,
jusqu'aux rives lointaines où le ciel est bleu.
Ah! les joyeuses gambades au fond des vallées, que bordent les coteaux
où poussent drus, oliviers, grenadiers et cactus; les courses dans la
plaine, le long des rubans de lauriers roses, gracieux festons de la
rivière aux bords effrités et crayeux, les longues haltes sous les
tamariniers touffus, près de la source fraîche où, dans une amphore
étrusque, vient puiser la fille aux yeux noirs. Puis, à l'entrée des
solitudes où s'aventurent les caravanes, les furieux galops derrière les
gazelles, tandis qu'au fond des ardents horizons, la blanche silhouette
du minaret du ksour et la tête chevelue des dattiers de l'oasis
tremblent dans l'air diaphane!
J'ai rassemblé les pages éparses, et pendant les longues heures de nuit,
alors que la froide bise heurtait à ma porte, je me bouchais les
oreilles, et, capitonné dans mes rêves, caressé des rayons d'or des
souvenirs, j'ai effacé le présent et j'ai vécu du passé...._
* * * * *
_Que les âmes pudibondes, scandalisées par mes précédents livres, se
rassurent! Elles ne trouveront ici aucun sujet dangereux._
_Ce sont des tableaux de la vie pastorale, et je vous les dédie, cher
poète; j'y parle de la nature, que vous aimez, des grands horizons, des
filles brunes et des moissons blondes, et aussi des primitifs et naïfs
amours, chantés dans vos _Poèmes Rustiques,_ et que votre compatriote et
notre ami _Léon Cladel_ a jetés, comme des fleurs sauvages, sur le socle
de granit de ses rudes _Paysans._