[A] Rapprochons de ceci l’acte d’intelligence d’une autre racine dont
Brandis (_Uber Leben und Polaritat_) nous rapporte les exploits. Elle
avait, en s’enfonçant dans la terre, rencontré une vieille semelle
de botte; pour traverser cet obstacle qu’elle était apparemment la
première de son espèce à trouver sur sa route, elle se subdivisa en
autant de parties qu’il y avait de trous laissés par les points de
couture, puis, l’obstacle franchi, elle réunit et ressouda toutes ses
radicelles divisées, de manière à reformer un pivot unique et homogène.
[B] Parmi les plantes qui ne se défendent plus, le cas le plus frappant
est celui de la Laitue. «A l’état sauvage, comme le fait remarquer
l’auteur cité plus haut, si l’on casse une tige ou une feuille, on en
voit sortir un suc blanc, un latex, corps formé de matières diverses
qui défend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces.
Au contraire, dans l’espèce cultivée qui dérive de la précédente, le
latex fait presque défaut; aussi la plante, au grand désespoir des
jardiniers, n’est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle
manger par les limaces.» Il conviendrait cependant d’ajouter que ce
latex ne manque guère que chez les jeunes plantes, au lieu qu’il
redevient fort abondant quand la Laitue se met à «pommer» et quand
elle monte en graine. Or c’est au début de sa vie, au moment de ses
premières et tendres feuilles, qu’elle aurait surtout besoin de se
défendre. On dirait que la plante cultivée perd un peu la tête, si l’on
peut s’exprimer ainsi, et qu’elle ne sait plus au juste où elle en est.
[C] Au début de cette étude qui pourrait devenir le livre d’or des
noces de la fleur (dont je laisse le soin à plus savant que moi), il
n’est peut-être pas inutile d’appeler l’attention du lecteur sur la
terminologie défectueuse, déconcertante, dont on use en Botanique pour
désigner les organes reproducteurs de la plante. Dans l’organe femelle,
le pistil, qui comprend l’ovaire, le style et le stigmate qui le
couronne, tout est du genre masculin et tout semble viril. Par contre,
les organes mâles, les étamines, que surmontent les anthères, ont un
nom de jeune fille. Il est bon de se pénétrer une fois pour toutes de
cette antonymie.
[D] Je poursuis depuis quelques années une série d’expériences sur
l’hybridation des Sauges, fécondant artificiellement, après les
précautions d’usage pour écarter toute intervention du vent et des
insectes, une variété dont le mécanisme floral est très perfectionné,
avec le pollen d’une variété très arriérée et inversement. Mes
observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j’en
puisse donner ici le détail. Néanmoins il semble qu’une loi générale
commence déjà de s’en dégager, à savoir que la Sauge arriérée adopte
volontiers les perfectionnements de la Sauge avancée, au lieu que
celle-ci prend rarement les défauts de la première. Il y aurait
là une assez curieuse échappée sur les procédés, les habitudes,
les préférences, le goût du mieux de la Nature. Mais ce sont des
expériences qui sont forcément lentes et longues, à cause du temps
perdu à réunir les variétés diverses, des épreuves et contre-épreuves
nécessaires, etc. Il serait donc prématuré d’en tirer la moindre
conclusion.
[E] Je venais d’écrire ces lignes, quand M. E.-L. Bouvier fit à
l’Académie des Sciences (Compte rendu du 7 mai 1906) une communication
au sujet de deux nidifications en plein air constatées à Paris, l’une
sur un _Sophora Japonica_, l’autre sur un Marronnier d’Inde. Cette
dernière, suspendue à une petite branche munie de deux bifurcations
assez voisines, était la plus remarquable, à cause de l’adaptation
évidente et intelligente à des circonstances particulièrement
difficiles. «Les abeilles (je cite le résumé de M. de Parville dans la
Revue des Sciences des _Débats_, 31 mai 1906) établirent des piliers de
consolidation et eurent recours à des artifices vraiment remarquables
de protection et finirent par transformer en un plafond solide la
double fourche du Marronnier. Un homme ingénieux eût sans doute fait
moins bien.»
«Pour se défendre contre la pluie, elles avaient installé des
clôtures, des épaississements, et des stores contre le soleil. On ne
peut se faire une idée de la perfection de l’industrie des abeilles
qu’en voyant de près l’architecture des deux nidifications qui sont
aujourd’hui au Muséum.»