Ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trésors de
l’univers, c’est la résignation héréditaire avec laquelle nous
séjournons dans la morne prison de nos sens. Notre imagination, telle
que nous la menons aujourd’hui, s’accommode trop aisément de cette
captivité. Il est vrai qu’elle est la fille esclave de ces sens qui
l’alimentent seuls. Mais elle ne cultive pas assez en elle les
intuitions et les pressentiments qui lui disent qu’elle est absurdement
prisonnière et qu’elle doit chercher des issues par delà même les
cercles les plus grandioses et les plus infinis qu’elle se représente.
Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde
réel commence à des milliards de lieues plus loin que ses songes les
plus ambitieux et les plus téméraires. Elle n’eut jamais le droit ni le
devoir d’être plus follement audacieuse. Tout ce qu’elle réussit à bâtir
et multiplier dans l’espace et le temps les plus énormes qu’elle soit
capable de concevoir, n’est rien au regard de ce qui existe. Les plus
petites révélations de la science dans l’humble vie quotidienne lui
apprennent déjà que même en ce modeste milieu elle ne peut tenir tête à
la réalité, qu’elle est constamment débordée, déconcertée, éblouie par
tout ce qui se cache d’inattendu dans une pierre, un sel, un verre
d’eau, une plante, un insecte. C’est déjà quelque chose que d’en être
convaincu, puisque cela met dans un état d’esprit qui guette toutes les
occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement; puisque cela
persuade qu’il ne faut espérer dans ce cercle nulle vérité définitive;
et que toutes sont situées plus outre. L’homme, pour garder le sens des
proportions, a besoin de se dire à tous moments que, placé tout à coup
au milieu des réalités de l’univers, il serait exactement comparable à
une fourmi qui, ne connaissant que les étroits sentiers, les trous
minimes, les abords et les horizons de sa fourmilière, se trouverait
soudain sur un fétu de paille au milieu de l’Atlantique. En attendant
que nous soyons sortis d’une prison qui nous empêche de prendre contact
avec les réalités d’outre-imagination, il y a bien plus de chance
d’atteindre par hasard un fragment de vérité en imaginant les choses les
plus inimaginables, qu’en s’évertuant à conduire parmi l’éternité, entre
les digues de la logique et des possibilités actuelles, les songes de
cette imagination. Efforçons-nous donc d’écarter de nos yeux, chaque
fois qu’un nouveau rêve se présente, le bandeau de notre vie terrestre.
Disons-nous que parmi toutes les possibilités que nous cache encore
l’univers, une des plus faciles à réaliser, des plus probables, des
moins ambitieuses et des moins déconcertantes, est certes la possibilité
d’un mode de jouir de l’être, plus haut, plus large, plus parfait, plus
durable et plus sûr que celui qui nous est offert par notre conscience
actuelle. Cette possibilité admise, et il en est peu d’aussi
vraisemblables, le problème de notre immortalité est, en principe,
résolu. Il s’agit maintenant d’en saisir ou d’en prévoir les modes; et
parmi les circonstances qui nous intéressent le plus, de connaître la
part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans
notre vie éternelle et universelle. Ce n’est point l’œuvre d’aujourd’hui
ni de demain; mais celle d’un autre jour...