Cependant, le bercement monotone des roues et des ressauts du wagon

l'apaisait peu à peu, maîtrisait son esprit, comme les flots soulevés

d'une musique, qu'un puissant rythme endigue. Il revoyait tout son

passé, depuis les rêves de la lointaine enfance: amours, espoirs,

déceptions, deuils, et cette force exultante, cette ivresse de

souffrir, de jouir, et de créer, cette allégresse d'étreindre la vie

lumineuse et ses ombres sublimes, qui était l'âme de son âme, le Dieu

caché. Tout s'éclairait pour lui, maintenant, à distance. Le tumulte

de ses désirs, le trouble de ses pensées, ses fautes, ses erreurs, ses

combats acharnés, lui apparaissaient comme les remous et les

tourbillons, qu'emporte le grand courant vers son but éternel. Il

découvrait le sens profond de ces années d'épreuves: à chaque

épreuve, c'était une barrière, que le fleuve grossissant brisait; il

passait d'une étroite vallée à une autre plus vaste, qu'il

remplissait tout entière; la vue devenait plus large, l'air devenait

plus libre. Entre les coteaux de France et la plaine allemande, le

fleuve s'était frayé passage, débordant sur les prés, rongeant la

base des collines, ramassant, absorbant les eaux des deux pays. Ainsi,

il coulait entre eux, non pour les séparer, mais afin de les unir; ils

se mariaient en lui. Et Christophe prit conscience, pour la première

fois, de son destin, qui était de charrier, comme une artère, dans les

peuples ennemis, toutes les forces de vie de l'une et l'autre

rives.--Étrange sérénité, calme et clarté soudains, qui lui

apparaissaient, à l'heure la plus sombre... Puis, la vision se dissipa;

et, seule, reparut la figure douloureuse et tendre de la vieille maman.

L'aube s'annonçait à peine, lorsqu'il arriva dans la petite ville

allemande. Il lui fallait prendre garde de n'être pas reconnu; car il

était toujours sous le coup d'un mandat d'arrêt. Mais, à la gare, nul

ne fit attention à lui: la ville dormait; les maisons étaient

fermées, et les rues désertes: c'était l'heure grise, où

s'éteignent les lumières de la nuit, et où celle du jour n'est pas

encore venue,--où le sommeil est le plus doux, et où les rêves

s'éclairent de la pâleur de l'Orient. Une petite servante ouvrait les

volets d'une boutique, en chantant un vieux lied. Christophe faillit

suffoquer d'émotion. Ô patrie! Bien-aimée!... Il eût voulu baiser la

terre. En écoutant l'humble chant qui lui fondait le cœur, il sentit

combien il avait été malheureux loin d'elle, et combien il l'aimait...

Il marchait, retenant son souffle. Quand il vit sa maison, il fut

obligé de s'arrêter et de mettre sa main sur sa bouche, pour

s'empêcher de crier. Comment allait-il trouver celle qui était là,

qu'il avait abandonnée? Il reprit haleine, et courut presque, jusqu'à

la porte. Elle était entr'ouverte. Il la poussa. Personne... Le vieil

escalier de bois craquait sous ses pas. Il monta à l'étage au-dessus.

La maison semblait vide. La porte de la chambre de sa mère était

fermée.

Christophe, le cœur battant, mit la main sur la poignée. Et il

n'avait pas la force d'ouvrir...

Louisa était seule, couchée, et se sentait finir. De ses deux autres

fils, l'un, le commerçant, Rodolphe, s'était établi à Hambourg,

l'autre, Ernst, était parti pour l'Amérique, et l'on ne savait ce

qu'il était devenu. Personne ne s'occupait d'elle, qu'une voisine qui

venait, deux fois par jour, voir ce dont Louisa avait besoin, restait

quelques instants, et s'en retournait à ses affaires; elle n'était pas

trop exacte, et tardait souvent à venir. Louisa trouvait tout naturel

qu'on l'oubliât, comme elle trouvait tout naturel d'avoir mal. Elle

était d'une patience angélique, étant habituée a souffrir. Elle

avait le cœur malade, et des suffocations, pendant lesquelles elle

croyait qu'elle allait mourir: les yeux dilatés, les mains crispées,

la sueur coulant sur son visage. Elle ne se plaignait pas. Elle savait

que ce devait être ainsi. Elle était prête; elle, avait déjà reçu

les sacrements. Elle n'avait qu'une inquiétude: que Dieu ne la trouvât

pas digne d'entrer dans son paradis. Tout le reste, elle l'acceptait

avec patience.

Dans le cour obscur de son réduit, autour de l'oreiller, sur le mur de

l'alcôve, elle; avait fait un sanctuaire de ses souvenirs; elle avait

réuni les images de ceux qui lui étaient chers: celles de ses trois

petits, celle de son mari, pour le souvenir de qui elle avait conservé

son amour des premiers temps, celles du vieux grand-père, et de son

frère, Gottfried: elle gardait un attachement touchant pour tous ceux

qui avaient été bons, si peu que ce fût, pour elle. Elle avait

épinglé sur le drap de son lit, tout près de son visage, la dernière

photographie que Christophe lui avait, envoyée; et ses dernières

lettres étaient sous l'oreiller. Elle avait l'amour de l'ordre et de la

propreté méticuleuse; elle souffrait de ce que tout, dans sa chambre,

ne fût pas parfaitement rangé. Elle s'intéressait aux petits bruits

du dehors, qui marquaient pour elle les divers moments du jour. Il y

avait si longtemps qu'elle les entendait! Toute sa vie passée dans cet

étroit espace... Elle pensait à son cher Christophe. Quel immense

désir elle avait qu'il fût là, près d'elle, en ce moment! Et

pourtant, même à ce qu'il ne fût pas là elle était résignée. Elle

était sûre de le revoir là-haut. Elle n'avait qu'à fermer les yeux

pour le voir déjà. Elle passait des journées, assoupie, au milieu du

passé...

Elle se retrouvait dans l'ancienne maison, au bord du Rhin... Jour de

fête... Un superbe jour d'été. La fenêtre était ouverte: sur la

route blanche, le soleil. On entendait les oiseaux qui chantaient.

Melchior et le grand-père, assis devant la porte, fumaient en causant

et riant très fort. Louisa ne les voyait pas; mais elle se réjouissait

que son mari fût à la maison, ce jour-là, et que le grand-père fût

de bonne humeur. Elle était dans la pièce du bas, et préparait le

dîner: un dîner excellent; elle le veillait comme la prunelle de ses

yeux; il y avait une surprise: un gâteau aux marrons; elle jouissait

d'avance des cris de joie du petit... Le petit, où était-il? Là haut:

elle l'entendait, il étudiait son piano. Elle ne comprenait pas ce

qu'il jouait, mais c'était un bonheur pour elle d'entendre ce petit

gazouillement familier, de savoir qu'il était là, bien sagement

assis... Quelle belle journée! Les grelots joyeux d'une voiture

passaient sur le chemin... Ah! mon Dieu! Et le rôti! Pourvu qu'il ne

fût pas brûlé, tandis qu'elle regardait par la fenêtre! Elle

tremblait que le grand-père, qu'elle aimait tant, et qui l'intimidait,

ne fût pas content, qu'il lui fît des reproches... Grâce à Dieu, il

n'y avait aucun mal. Voilà, tout était prêt, et la table était

servie. Elle appelait Melchior et le grand-père. Ils répondaient avec

entrain. Et le petit?... Il ne jouait plus. Depuis un moment, son piano

s'était tu, sans qu'elle l'eût remarqué...--«Christophe!»... Que

faisait-il? On n'entendait aucun bruit. Toujours il oubliait de

descendre pour le dîner: le père allait le gronder encore. Elle

montait précipitamment l'escalier...--«Christophe!»... Il se taisait.

Elle ouvrait la porte de la chambre, où il travaillait. Personne. La

chambre, vide; le piano, fermé... Louisa avait une angoisse. Qu'est-ce

qu'il était devenu? La fenêtre était ouverte. Mon Dieu! s'il

était tombé!... Louisa est bouleversée. Elle se penche pour

regarder...--«Christophe!»... Il n'est nulle part. Elle parcourt

toutes les chambres. D'en bas, le grand-père lui crie: «Viens donc, ne

t'inquiète pas, il nous rejoindra toujours.» Elle ne veut pas

descendre; elle sait qu'il est là: il se cache pour jouer, il veut la

tourmenter. Ah! le méchant petit!... Oui, elle en est sûre maintenant,

le plancher a craqué; il est derrière la porte. Mais la clef n'y est

pas. La clef! Elle cherche précipitamment dans un tiroir, au milieu

d'une quantité d'autres clefs. Celle-là, celle-là,... non, ce n'est

pas cela... Ah! la voilà enfin!... Impossible de la faire entrer dans

la serrure. La main de Louisa tremble. Elle se dépêche; il faut se

dépêcher. Pourquoi? Elle ne sait pas; mais elle sait qu'il le faut: si

elle ne se hâte point, elle n'aura plus le temps. Elle entend le

souffle de Christophe derrière la porte... Ah! cette clef!... Enfin! La

porte s'ouvre. Un cri joyeux. C'est lui. Il se jette à son cou... Ah!

le méchant, le bon, le bien-aimé petit!...

Elle a ouvert les yeux. Il est là, devant elle.

Depuis un moment, il la regardait, si changée, le visage à la fois

tiré et bouffi, une souffrance muette, que rendait plus poignante son

sourire résigné; et ce silence, cette solitude autour... Il avait le

cœur transpercé...

Elle le vit. Elle ne fut pas étonnée. Elle sourit d'un sourire

ineffable. Elle ne pouvait ni lui tendre les bras, ni dire une seule

parole. Il se jeta à son cou, il l'embrassa, elle l'embrassa; de

grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle dit tout bas:

--Attends...

Il vit qu'elle suffoquait.

Ils ne firent aucun mouvement. Elle lui caressait la tête avec

ses mains; et ses larmes continuaient de couler. Il lui baisait

les mains, sanglotant, la figure, cachée dans les draps.

Quand son angoisse fut passée, elle essaya de parler. Mais elle ne

parvenait plus à trouver ses mots; elle se trompait, et il avait peine

à comprendre. Qu'est-ce que cela faisait? Ils s'aimaient, ils se

voyaient, ils se touchaient: c'était l'essentiel.--Il demanda avec

indignation pourquoi on la laissait seule. Elle excusa la garde:

--Elle ne pouvait pas toujours être là: elle avait son travail...

D'une voix faible, entrecoupée, qui ne parvenait pas à articuler

toutes les syllabes, elle fit hâtivement une petite recommandation au

sujet de sa tombe. Elle chargea Christophe de sa tendresse pour ses deux

autres fils, qui l'avaient oubliée. Elle eut un mot aussi pour Olivier,

dont elle savait l'affection pour Christophe. Elle pria Christophe de

lui dire qu'elle lui envoyait sa bénédiction--(elle se reprit bien

vite, timidement, pour employer une formule plus humble)--«sa

respectueuse affection»...

Elle suffoqua de nouveau. Il lai soutint assise sur son lit. La sueur

coulait sur son visage. Elle se forçait à sourire. Elle se disait

qu'elle n'avait plus rien à demander au monde, maintenant qu'elle avait

la main dans la main de son fils.

Et Christophe sentit brusquement cette main se crisper dans

la sienne. Louisa ouvrit la bouche. Elle regarda son fils, avec

une tendresse infinie.--Et elle passa.

Le soir du même jour, Olivier arriva. Il n'avait pu supporter la

pensée de laisser Christophe seul, à ces heures tragiques, dont il

n'avait que trop l'expérience. Il redoutait aussi les dangers auxquels

son ami s'exposait, en retournant en Allemagne. Il voulait être là,

afin de veiller sur lui. Mais l'argent lui manquait, pour le rejoindre.

Au retour de la gare, où il avait accompagné Christophe, il décida de

vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille. Comme le

mont-de-piété était fermé, à cette heure, et qu'il voulait partir

par le premier train, il allait chez un brocanteur du quartier, lorsque

dans l'escalier il rencontra Mooch. Mis au courant de ses intentions,

Mooch manifesta un vif chagrin qu'Olivier ne se fût pas adressé à

lui; et il le força à accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se

consolait pas de penser qu'Olivier avait mis sa montre en gage et vendu

ses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si

heureux de rendre service. Dans son zèle à leur venir en aide, il

proposa même à Olivier de l'accompagner auprès de Christophe. Olivier

eut grand'peine à l'en dissuader.

L'arrivée d'Olivier fut un bienfait pour Christophe. Il avait passé la

journée dans l'accablement, seul avec sa mère endormie. La garde

était venue, avait rendu quelques soins, et puis était partie, et

n'était plus revenue. Les heures s'étaient écoulées, dans une

immobilité funèbre. Christophe ne bougeait pas plus que la morte; il

ne la quittait point des yeux; il ne pleurait pas, il ne pensait pas,

lui-même était un mort.--Le miracle d'amitié, accompli par Olivier,

ramena en lui les larmes et la vie.

_Getrost! Es ist der Schmerzen werth die Leben,

So lang...

... mit uns ein treues Auge weint._

(«Courage! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec

nous, la vie vaut de souffrir.»)

Ils s'embrassèrent longuement. Puis, ils s'assirent auprès de Louisa,

et causèrent à voix basse... La nuit... Christophe, accoudé au pied

du lit, racontait au hasard des souvenirs d'enfance, où revenait

toujours l'image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes,

et puis il reprenait. Jusqu'à ce qu'il se tut tout à fait, écrasé de

fatigue, la figure cachée dans ses mains; et quand Olivier s'approcha

pour le regarder, il vit qu'il était endormi. Alors, il veilla seul. Et

le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit.

Louisa souriait avec douceur; et elle semblait heureuse de veiller ses

deux enfants.

Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups

frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C'était un voisin, un

menuisier; il venait avertir Christophe que sa présence avait été

dénoncée, et qu'il fallait partir s'il ne voulait être pris.

Christophe se refusait à fuir; il ne voulait pas quitter sa mère,

avant de l'avoir conduite au lieu où elle resterait maintenant, pour

toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre le train, il lui promit

de veiller fidèlement, à sa place; il le força à sortir de la

maison; et, pour être plus sûr qu'il ne reviendrait pas sur sa

décision, il l'accompagna à la gare. Christophe s'obstinait à ne

point partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près duquel

s'était passée son enfance, et dont son âme gardait, comme une conque

marine, l'écho retentissant. Malgré le danger qu'il y avait à se

montrer en ville, il fallut en passer par sa volonté. Ils suivirent la

berge du Rhin, qui se hâtait avec une paix puissante, entre ses rives

basses, vers sa mort dans les sables du Nord. Un énorme pont de fer

plongeait, au milieu du brouillard, ses deux arches dans l'eau grise,

comme les moitiés de roues d'un chariot colossal. Au loin, se perdaient

dans la brume les barques qui remontaient, à travers les prairies, les

méandres sinueux. Christophe s'absorbait dans ce rêve. Olivier l'en

arracha, et, lui prenant le bras, le ramena à la gare. Christophe se

laissa faire; il était comme un somnambule. Olivier l'installa dans le

train qui allait partir; et ils convinrent de se rejoindre le lendemain,

à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas

seul à Paris.

Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il trouva, à

l'entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils

prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d'éclaircir une

méprise, qui favorisait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne

manifesta aucune déconvenue de son erreur; elle montrait un

empressement assez tiède à rechercher le fugitif; et il sembla même

à Olivier qu'au fond, elle n'était pas fâchée que Christophe fût

parti.

Olivier resta jusqu'au lendemain matin, pour l'enterrement de Louisa. Le

frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux

trains. Cet important personnage suivit correctement le convoi, et

partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier pour lui

demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu'il

avait fait pour leur mère. Olivier passa quelques heures encore dans

cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était

peuplée pour lui de tant d'ombres familières: le petit Christophe,

ceux qu'il avait aimés, ceux qui l'avaient fait souffrir,--et la chère

Antoinette... Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient ici vécu,

de cette famille des Krafft, à présent effacée?... L'amour qui vivait

d'eux en l'âme d'un étranger.

Dans l'après-midi, Olivier retrouva Christophe à la station

frontière, où ils s'étaient donné rendez-vous. Un village au milieu

des collines boisées. Au lieu d'y attendre le train suivant pour Paris,

ils décidèrent de faire à pied une partie de la route, jusqu'à la

ville prochaine. Ils avaient besoin d'être seuls. Ils se mirent en

marche à travers les bois silencieux, où retentissaient au loin les

coups sourds de la cognée. Ils arrivèrent à une clairière, au sommet

d'une colline. Au-dessous d'eux, dans un vallon étroit, encore en pays

allemand, le toit rouge d'une maison forestière, un petit pré, lac

vert entre les bois. Tout autour, l'océan des forêts bleu sombre,

enveloppées de vapeurs. Des brouillards se glissaient entre les

branches des sapins. Un voile transparent amollissait les lignes,

amortissait les couleurs. Tout était immobile. Ni bruit de pas, ni son

de voix. Quelques gouttes de pluie sonnaient sur le cuivre doré des

hêtres, que l'automne avait mûris. Entre les pierres tintait l'eau

d'un petit ruisseau. Christophe et Olivier s'étaient arrêtés et ils

ne bougeaient plus. Chacun songeait à ses deuils. Olivier pensait:

--Antoinette, où es-tu?

Et Christophe:

--Que me fait le succès, â présent qu'elle n'est plus?

Mais chacun entendit la voix consolatrice de ses morts:

--Bien-aimé, ne pleure pas sur nous. Ne pense pas à nous. Pense

à lui...

Ils se regardèrent tous deux, et chacun ne sentit plus sa peine, mais

celle de son ami. Ils se prirent la main. Une sereine mélancolie les

enveloppait tous deux. Doucement, sans un souffle d'air, le voile de

vapeurs s'effaçait; le ciel bleu refleurit. Douceur attendrissante de

la terre après la pluie... Elle nous prend dans ses bras, avec un beau

sourire affectueux; elle nous dit:

--Repose. Tout est bien...

Le cœur de Christophe se détendait. Depuis deux jours, il vivait tout

entier dans le souvenir, dans l'âme de la chère maman; il revivait

l'humble vie, les jours uniformes, solitaires, passés dans le silence

de la maison sans enfants, et dans la pensée des enfants qui l'avaient

laissée, la pauvre vieille femme, infirme et vaillante, avec sa foi

tranquille, sa douce bonne humeur, sa résignation souriante, son

absence d'égoïsme... Et Christophe pensait aussi à toutes les humbles

âmes qu'il avait connues. Combien il se sentait près d'elles, en ce

moment! Au sortir des années de luttes épuisantes, dans le brûlant

Paris, où se mêlent furieusement les idées et les hommes, au

lendemain de cette heure tragique, où venait de souffler le vent des

folies meurtrières qui lancent les uns contre les autres les peuples

hallucinés, une lassitude prenait Christophe de ce monde fiévreux et

stérile, de ces batailles d'égoïsmes, de ces élites humaines, ces

ambitieux, ces vaniteux, qui se croient la raison du monde et n'en sont

que le mauvais rêve. Et tout son amour allait aux milliers d'âmes

simples, de toute race, qui brûlent en silence, pures flammes de

bonté, de foi, de sacrifice,--cœur du monde.

--Oui, je vous reconnais, je vous retrouve enfin, vous êtes de mon

sang, vous êtes miennes. Comme l'Enfant prodigue, je vous ai quittées,

pour suivre les ombres qui passaient sur le chemin. Je reviens à vous,

accueillez-moi. Nous sommes un seul être, vivants et morts; où je

suis, vous êtes avec moi. Maintenant, je te porte en moi, ô mère, qui

m'as porté. Vous tous, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, vous

êtes tous en moi. Vous êtes ma richesse. Nous ferons route ensemble.

Je serai votre voix. Par nos forces unies, nous atteindrons au but...

Un rayon de soleil glissa entre les branches mouillées des arbres, qui

lentement s'égouttaient. Du petit pré d'en bas montaient des voix

enfantines, un vieux lied allemand, candide, que chantaient trois

petites filles, en dansant une ronde autour de la maison. Et de loin, le

vent d'ouest apportait, comme un parfum de roses, la voix des cloches de

France...

--Ô paix, divine harmonie, musique de l'âme délivrée, où se fendent

la douleur et la joie, et la mort et la vie, et les races ennemies, les

races fraternelles, je t'aime, je te veux, je t'aurai....

Le voile de la nuit tomba. Christophe, sortant de son rêve, revit près

de lui le visage fidèle de l'ami. Il lui sourit et l'embrassa. Puis,

ils se remirent en marche, à travers la forêt, en silence; et

Christophe frayait le chemin à Olivier.

_Taciti, soli e senza compagnia,

n'andavan l'un dinnanzi, e l'altro dopo,

come i frati minor vanno per via..._

[Footnote 3: Notamment, le livre d'Anna dans _Le Buisson Ardent._]

[Footnote 4: Charles Péguy.]

LES AMIES

En dépit du succès qui se dessinait hors de France, la situation

matérielle des deux amis était lente à s'améliorer. Périodiquement,

revenaient des moments difficiles, où l'on était obligé de se serrer

le ventre. On se dédommageait, en mangeant double ration, quand on

avait de l'argent. Mais c'était, à la longue, un régime exténuant.

Pour le moment, ils étaient dans la période des vaches maigres.

Christophe avait passé la moitié de la nuit à achever un travail

insipide de transcription musicale pour Hecht; il ne s'était couché

qu'à l'aube, et il dormait à poings fermés, afin de rattraper le

temps perdu. Olivier était sorti de bonne heure: il avait un cours à

faire, à l'autre bout de Paris. Vers huit heures, le concierge, qui

montait les lettres, sonna. D'habitude, il n'insistait pas, et glissait

les papiers sous la porte. Il continua de frapper, ce matin-là.

Christophe, mal éveillé, alla ouvrir, en bougonnant; il n'écouta

point ce que le concierge, souriant et prolixe, lui disait, à propos

d'un article de journal, il prit les lettres sans les regarder, poussa

la porte sans la fermer, se recoucha, et se rendormit, de plus belle.

Une heure après, il était de nouveau réveillé en sursaut par des pas

dans sa chambre; et il avait la stupéfaction de voir, au pied de son

lit, une figure inconnue, qui le saluait gravement. Un journaliste,

trouvant la porte ouverte, était entré sans façon. Christophe,

furieux, sauta du lit:

--Qu'est-ce que vous venez foutre ici?

Il avait empoigné son oreiller pour le jeter sur l'intrus, qui esquissa

un mouvement de retraite. Ils s'expliquèrent. Un reporter de _la

Nation_ désirait interviewer monsieur Krafft, au sujet de l'article

paru dans _le Grand Journal._

--Quel article?

--Il ne l'avait pas lu? Le reporter s'offrait à lui en donner

connaissance.

Christophe se recoucha. S'il n'avait été engourdi par le sommeil, il

eût mis l'homme à la porte; mais il trouva moins fatigant de le

laisser parler. Il s'enfonça dans le lit, ferma les yeux, et feignit de

dormir. Il eût fini par jouer son rôle, au naturel. Mais l'autre

était tenace, et lisait, d'une voix forte, le début de l'article. Dès

les premières lignes, Christophe ouvrit l'oreille. On y parlait de

monsieur Krafft comme du premier génie musical de l'époque. Oubliant

son personnage de dormeur, Christophe jura d'étonnement, et, se

dressant sur sou séant, il dit:

--Ils sont fous. Qu'est-ce qui les a pris?

Le reporter en profita pour interrompre sa lecture et lui poser une

série de questions, auxquelles Christophe répondit, sans réfléchir,

il avait pris l'article, et contemplait avec stupéfaction son portrait

qui s'étalait, en première page; mais il n'eut pas le temps de lire:

car un second journaliste venait d'entrer dans la chambre, Cette fois,

Christophe se fâcha, tout de bon. Il les somma de vider la place: ce

qu'ils ne firent point, avant d'avoir relevé, rapidement la disposition

des meubles dans la chambre, les photographies aux murs, et la

physionomie de l'original, qui, riant, et furieux, les poussait par les

épaules, et les escorta, en chemise, jusqu'à la porte, qu'il

verrouilla derrière eux.

Mais il était dit qu'on ne le laisserait pas tranquille, ce jour-là.

Il n'avait pas fini sa toilette qu'on frappait de nouveau à la porte,

d'une façon convenue que, savaient seuls quelques intimes. Christophe

ouvrit, et se trouva en présence d'un troisième inconnu, qu'il se

mettait en devoir d'expulser rondement, quand l'autre, en protestant,

excipa de son titre douteur de l'article. Le moyen d'expulser qui vous

traite de génie! Christophe, maussade, dut subir les effusions de son

admirateur. Il s'étonnait de cette notoriété soudaine qui lui tombait

des nues, et il se demandait, s'il avait, sans s'en douter, la veille,

fait jouer quelque chef-d'œuvre. Il n'eut pas le temps de s'informer.

Le journaliste était venu pour l'enlever, de gré ou de force, et le

conduire, séance tenante, aux bureaux du journal, où le directeur, le

grand Arsène Gamache lui-même, voulait le voir: l'auto attendait, en

bas. Christophe essaya de se défendre; mais naïf, et sensible, malgré

lui, aux protestations d'amitié, il finit par se laisser faire.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 22 / 36 段