ROMAIN ROLLAND
_JEAN-CHRISTOPHE_
NOUVELLE ÉDITION
III
ANTOINETTE--DANS LA MAISON
LES AMIES
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN
Tous droits réservés.
ANTOINETTE
À MA MÈRE
Les Jeannin étaient une de ces vieilles familles françaises, qui,
depuis des siècles, restent fixées au même coin de province, et pures
de tout alliage étranger. Il y en a encore plus qu'on ne croit en
France, malgré tous les changements survenus dans la société; il faut
un bouleversement bien fort pour les arracher au sol où elles tiennent
par tant de liens profonds, qu'elles ignorent elles-mêmes. La raison
n'est pour rien dans leur attachement, et l'intérêt pour peu; quant au
sentimentalisme érudit des souvenirs historiques, il ne compte que pour
quelques littérateurs. Ce qui lie d'une étreinte invincible, c'est
l'obscure et puissante sensation commune aux plus grossiers et aux plus
intelligents, d'être depuis des siècles un morceau de cette terre, de
vivre de sa vie, de respirer son souffle, d'entendre battre son cœur
contre le nôtre, comme deux êtres couchés dans le même lit, côte à
côte, de saisir ses frissons imperceptibles, les mille nuances des
heures, des saisons, des jours clairs ou voilés, la voix et le silence
des choses. Et ce ne sont pas les pays les plus beaux, ni ceux où la
vie est la plus douce, qui prennent le cœur davantage, mais ceux où la
terre est le plus simple, le plus humble, près de l'homme, et lui parle
une langue intime et familière.
Telle la province du centre de la France, où vivaient les Jeannin. Pays
plat et humide, vieille petite ville endormie, qui mire son visage
ennuyé dans l'eau trouble d'un canal immobile; autour, champs
monotones, terres labourées, prairies, petits cours d'eau, grands bois,
champs monotones... Nul site, nul monument, nul souvenir. Rien n'est
fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur
et cet engourdissement une secrète force. L'esprit qui les goûte pour
la première fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis des
générations, en a subi l'empreinte, ne saurait plus s'en déprendre;
il en est pénétré; cette immobilité des choses, cet ennui
harmonieux, cette monotonie, ont un charme pour lui, une douceur
profonde, dont il ne se rend pas compte, qu'il dénigre, qu'il aime,
qu'il ne saurait oublier.
Dans ce pays, les Jeannin avaient toujours vécu. On pouvait suivre les
traces de la famille jusqu'au XVIe siècle, dans la ville et aux
environs: car il y avait naturellement un grand-oncle, dont la vie fut
consacrée à dresser la généalogie de cette liguée d'obscures et
laborieuses petites gens: paysans, fermiers, artisans de village, puis
clercs, notaires de campagne, venus enfin s'installer dans la
sous-préfecture de l'arrondissement, où Augustin Jeannin, le père du
Jeannin actuel, avait fort adroitement fait ses affaires, comme
banquier: habile homme, rusé et tenace comme un paysan, au demeurant,
honnête, mais sans scrupule exagéré, grand travailleur et bon vivant,
qui s'était fait considérer et redouter, à dix lieues à la ronde,
par sa malicieuse bonhomie, son franc parler, et sa fortune. Courtaud,
ramassé, vigoureux, avec de petits yeux vifs dans une grosse figure
rouge, marquée de la petite vérole, il avait fait parler de lui jadis
comme coureur de cotillons; et il n'avait pas tout à fait perdu ce
goût. Il aimait les gauloiseries et les bons repas. Il fallait le voir
à table, où son fils Antoine lui tenait tête, avec quelques vieux
amis de leur espèce: le juge de paix, le notaire, l'archiprêtre de la
cathédrale:--(le vieux Jeannin mangeait volontiers du prêtre; mais il
savait aussi manger avec le prêtre, quand le prêtre mangeait
bien):--de solides gaillards, bâtis sur le même modèle des pays
Rabelaisiens. C'était un feu roulant de plaisanteries énormes, des
coups de poing sur la table, des hurlements de rires. Les convulsions de
cette gaieté gagnaient les domestiques dans la cuisine, et les voisins
dans la rue.
Puis, le vieil Augustin avait pris une fluxion de poitrine, un jour
d'été très chaud qu'il s'était avisé de descendre dans sa cave, en
bras de chemise, pour mettre son vin en bouteilles. En vingt-quatre
heures, il était parti pour l'autre monde, auquel il ne croyait guère,
muni de tous les sacrements de l'Église, en bon bourgeois voltairien de
province, qui se laisse faire au dernier moment, pour que les femmes le
laissent tranquille, et parce que cela lui est bien égal... Et puis, on
ne sait jamais...
Son fils Antoine lui avait succédé dans ses affaires. C'était un
petit homme gras, rubicond et épanoui, la face rasée, des favoris en
côtelettes, une parole précipitée et bredouillante,--qui faisait
beaucoup de bruit, et s'agitait avec de petits gestes vifs et courts. Il
n'avait pas l'intelligence financière du père; mais il était assez
bon administrateur. Il n'avait qu'à continuer tranquillement les
entreprises commencées, qui allaient en s'agrandissant, par le seul
fait de leur durée. Il bénéficiait dans le pays d'une réputation
d'affaires, bien qu'il fût pour peu de chose dans leur succès. Il n'y
apportait que de la régularité et de l'application. Parfaitement
honorable, d'ailleurs, il inspirait partout une estime méritée. Ses
manières affables, toutes rondes, un peu trop familières peut-être
pour certains, un peu trop expansives, un peu peuple, lui avaient acquis
dans sa petite ville et dans les campagnes alentour une popularité de
bon aloi. Sans être prodigue de son argent, il l'était de sa
sensibilité; il avait facilement la larme à l'œil; et le spectacle
d'une misère l'émouvait sincèrement, d'une façon qui ne manquait pas
de toucher la victime.
Comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une
grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré,
libéral avec intolérance, patriote, et, à l'exemple de son père,
extrêmement anticlérical. Il faisait partie du conseil municipal; et
un plaisir pour lui, comme pour ses collègues, était de jouer quelque
bon tour au curé de la paroisse, ou au prédicateur du carême, qui
excitait tant d'enthousiasmes parmi les dames de la ville. Il ne faut
pas oublier que cet anticléricalisme des petites villes françaises est
toujours, plus ou moins, un épisode de la guerre des ménages, une
forme sournoise de cette lutte sourde et âpre entre maris et femmes,
qui se retrouve dans presque toutes les maisons.
Antoine Jeannin avait aussi des prétentions littéraires. Comme les
provinciaux de sa génération, il était nourri de classiques latins,
dont il savait par cœur quelques pages et une quantité de proverbes;
de La Fontaine, de Boileau,--le Boileau de l'_Art Poétique_, et surtout
du _Lutrin_,--de l'auteur de _la Pucelle_, et des _poetæ minores_ du
XVIIIe siècle français, dans le goût desquels il s'efforçait de
rimer. Il n'était pas le seul dans son cercle de connaissances, qui
eût cette manie; et elle ajoutait à sa réputation. On se répétait
de lui des facéties en vers, des quatrains, des bouts-rimés, des
acrostiches, des épigrammes et des chansons, parfois assez risquées,
qui ne manquaient pas d'un certain esprit, bien en chair. Les mystères
de la digestion n'y étaient pas oubliés: la Muse des pays de la Loire
embouche volontiers sa trompette, à la façon du diable fameux de
Dante:
«... _Ed egli avea del cul fatto trombetta_...»
Ce petit homme robuste, jovial et actif, avait pris femme d'un tout
autre caractère,--la fille d'un magistrat du pays, Lucie de Villiers.
Les de Villiers--ou plutôt, Devilliers: car leur nom s'était scindé,
en cours de route, comme un caillou qui se fend en deux, en
dévalant,--étaient magistrats de père en fils, de cette vieille race
parlementaire française, qui avait une haute idée de la loi, du
devoir, des convenances sociales, de la dignité personnelle et,
surtout, professionnelle, fortifiée par une honnêteté parfaite, avec
une nuance prudhommesque. Au siècle précédent, ils avaient été
frottés de jansénisme frondeur, et il leur en était resté, en même
temps que le mépris de l'esprit jésuite, quelque chose de pessimiste
et d'un peu grognon. Ils ne voyaient pas la vie en beau; et, loin
d'aplanir les difficultés qu'elle présentait, ils en eussent ajouté
plutôt, pour avoir le droit de se plaindre. Lucie de Villiers avait
quelques-uns de ces traits, qui s'opposaient à l'optimisme pas très
raffiné de son mari. Grande, plus grande que lui de toute la tête,
maigre, bien faite, sachant s'habiller, mais d'une élégance un peu
compassée, qui la faisait toujours paraître--comme à dessein--plus
âgée qu'elle n'était, elle avait une très haute valeur morale; mais
elle était sévère pour les autres; elle n'admettait aucune faute, ni
presque aucun travers; elle passait pour froide et dédaigneuse. Elle
était très pieuse; et c'était une occasion d'éternelles discussions
entre époux. D'ailleurs, ils s'aimaient beaucoup; et, tout en se
disputant, ils n'auraient pu se passer l'un de l'autre. Ils n'étaient
pas beaucoup plus pratiques l'un que l'autre: lui, par manque de
psychologie--(il risquait toujours d'être la dupe des bonnes figures et
des belles paroles),--elle, par inexpérience totale des affaires--(en
ayant toujours été tenue à l'écart, elle ne s'y intéressait point).
Ils avaient deux enfants: une fille, Antoinette, qui était l'aînée
de cinq ans, et un garçon, Olivier.
Antoinette était une jolie brunette, qui avait une gracieuse et
honnête petite figure à la française, ronde, avec des yeux vifs, le
front bombé, le menton fin, un petit nez droit,--«un de ces nez fins
et nobles au plus joly», (comme dit gentiment un vieux portraitiste
français), «et dans lequel il se passoit certain petit jeu
imperceptible qui animoit la physionomie et indiquoit la finesse des
mouvements qui se fesoient au dedans d'elle, à mesure qu'elle parloit
ou qu'elle écoutoit.» Elle tenait de son père la gaieté et
l'insouciance.
Olivier était un blondin délicat, de petite taille, comme son père,
mais de nature tout autre. Sa santé avait été gravement éprouvée
par des maladies continuelles pendant son enfance; et, bien qu'il en
eût été d'autant plus choyé par tous les siens, sa faiblesse
physique l'avait rendu de bonne heure un petit garçon mélancolique,
rêvasseur, qui avait peur de la mort, et qui était très mal armé
pour la vie. Il restait seul, par sauvagerie et par goût; il fuyait la
société des autres enfants: il y était mal à l'aise; il répugnait
à leurs jeux, à leurs batailles; leur brutalité lui faisait horreur.
Il se laissait battre par eux, non par manque de courage, mais par
timidité, parce qu'il avait peur de se défendre, de faire du mal; il
eût été martyrisé par ses camarades, s'il n'eût été protégé par
la situation de son père. Il était tendre, et d'une sensibilité
maladive: un mot, une marque de sympathie, un reproche, le faisait
fondre en larmes. Sa sœur, beaucoup plus saine, se moquait de lui, et
l'appelait: petite fontaine.
Les deux enfants s'aimaient de tout cœur; mais ils étaient trop
différents pour vivre ensemble. Chacun allait de son côté, et
poursuivait ses chimères. À mesure qu'Antoinette grandissait, elle
devenait plus jolie; on le lui disait, et elle le savait: elle en était
heureuse, elle se forgeait des romans pour l'avenir. Olivier, malingre
et triste, se sentait constamment froissé par tous ses contacts avec le
monde extérieur; et il se réfugiait dans son absurde petit cerveau: il
se contait des histoires. Il avait un besoin ardent et féminin d'aimer
et d'être aimé; et, vivant seul, en dehors de tous ceux de son âge,
il s'était fait deux ou trois amis imaginaires: l'un s'appelait Jean,
l'autre Etienne, l'autre François; il était toujours avec eux. Aussi,
n'était-il jamais avec ceux qui l'entouraient. Il ne dormait pas
beaucoup, et rêvassait sans cesse. Le matin, quand on l'avait arraché
de son lit, il s'oubliait, ses deux petites jambes nues pendant hors de
son lit, ou, bien souvent, deux bas enfilés sur la même jambe. Il
s'oubliait, ses deux mains dans sa cuvette. Il s'oubliait à sa table de
travail, en écrivant une ligne, en apprenant sa leçon: il rêvait
pendant des heures; et après, il s'apercevait soudain, avec terreur,
qu'il n'avait rien appris. À dîner, il était ahuri quand on lui
adressait la parole; il répondait, deux minutes après qu'on l'avait
interrogé; il ne savait plus ce qu'il voulait dire, au milieu de sa
phrase. Il s'engourdissait dans le murmure de sa pensée et dans les
sensations familières des jours de province monotones, qui
s'écoulaient avec lenteur: la grande maison, à moitié vide, dont on
n'habitait qu'une partie; les caves et les greniers immenses et
redoutables; les chambres mystérieusement closes, volets fermés,
meubles vêtus de housses, glaces voilées, flambeaux enveloppés; les
vieux portraits de famille, au sourire obsédant; les gravures Empire,
d'un héroïsme vertueux et polisson: _Alcibiade et Socrate chez la
courtisane, Antiochus et Stratonice, l'histoire d'Epaminondas,
Bélisaire mendiant_... Au dehors, le bruit du maréchal ferrant dans la
forge d'en face, la danse boiteuse des marteaux sur l'enclume, le
halètement du soufflet poussif, l'odeur de la corne grillée, les
battoirs des laveuses accroupies au bord de l'eau, les coups sourds du
couperet du boucher dans la maison voisine, le pas d'un cheval sonnant
sur le pavé de la rue, le grincement d'une pompe, le pont tournant sur
le canal, les lourds bateaux, chargés de piles de bois, lentement
défilant, halés au bout d'une corde, devant le jardin suspendu, la
petite cour dallée, avec un carré de terre, où poussaient deux lilas,
au milieu d'un massif de géraniums et de pétunias, les caisses de
lauriers et de grenadiers en fleurs sur la terrasse au-dessus du canal;
parfois, le vacarme d'une foire sur la place voisine, les paysans en
blouses bleues luisantes, et les cochons braillants... Et le dimanche,
à l'église, le chantre qui chantait faux, le vieux curé qui
s'endormait en disant la messe; la promenade en famille sur l'avenue de
la gare, où l'on passait son temps à échanger des coups de chapeau
cérémonieux avec d'autres malheureux, qui se croyaient également
obligés à se promener ensemble,--jusqu'à ce qu'enfin on arrivât dans
les champs ensoleillés, au-dessus desquels, invisibles, se balançaient
les alouettes,--ou le long du canal miroitant et mort, des deux côtés
duquel les peupliers alignés frissonnaient... Et puis, c'étaient les
grands dîners, les mangeries interminables, où l'on parlait de
mangeaille, avec science et volupté: car il n'y avait là que des
connaisseurs; et la gourmandise est, en province, la grande occupation,
l'Art par excellence. Et l'on parlait aussi d'affaires, et de
gauloiseries et, çà et là, de maladies, avec des détails sans
fin...--Et le petit garçon, assis dans son coin, ne faisait pas plus de
bruit qu'une petite souris, grignotait, ne mangeait guère, et écoutait
de toutes ses oreilles. Rien ne lui échappait; ce qu'il entendait mal,
son imagination y suppléait. Il avait ce don singulier, qu'on observe
souvent chez les enfants des vieilles familles, où l'empreinte des
siècles est trop fortement marquée, de deviner des pensées, qu'il
n'avait jamais eues encore, et qu'il comprenait à peine.--Il y avait
aussi la cuisine, où s'élaboraient des mystères sanglants et
succulents; et la vieille bonne, qui racontait des contes burlesques et
effrayants... Enfin, c'était, le soir, le vol silencieux des
chauves-souris, la terreur des vies monstrueuses, que l'on savait
grouiller dans les entrailles de la vieille maison: les gros rats, les
araignées énormes et velues; la prière au pied du lit, où l'on
n'écoutait guère ce que l'on disait; la petite cloche saccadée de
l'hospice voisin, qui sonnait le coucher des religieuses;--le lit blanc,
l'île des rêves...
Les meilleurs moments de l'année étaient ceux qu'on passait dans une
propriété de famille, à quelques lieues de la ville, au printemps et
à l'automne. Là, on pouvait rêver tout à son aise: on ne voyait
personne. Comme la plupart des petits bourgeois, les deux enfants
étaient tenus à l'écart des gens du peuple: domestiques, fermiers,
qui leur inspiraient au fond un peu de crainte et de dégoût. Ils
tenaient de leur mère un dédain aristocratique--ou plutôt,
essentiellement bourgeois,--pour les travailleurs manuels. Olivier
passait les journées, perché dans les branches d'un frêne, et lisant
des histoires merveilleuses: la délicieuse mythologie, les _Contes_ de
Musæus, ou de Mme d'Aulnoy, ou les _Mille et une Nuits_, ou des romans
de voyage. Car il avait cette étrange nostalgie des terres lointaines,
«ces rêves océaniques», qui tourmentent parfois les jeunes garçons
des petites villes de province françaises. Un fourré lui cachait la
maison; et il pouvait se croire très loin. Mais il se savait tout
près; et il en était bien aise: car il n'aimait pas trop à
s'éloigner tout seul; il se sentait perdu dans la nature. Les arbres
houlaient autour. À travers le nid de feuillage il voyait au loin les
vignes jaunissantes, les prairies où paissaient les vaches bigarrées,
dont les meuglements lents remplissaient le silence de la campagne
assoupie. Les coqs à la voix perçante se répondaient d'une ferme à
l'autre. On entendait le rythme inégal des fléaux dans les granges.
Dans cette paix des choses, la vie fiévreuse des myriades d'êtres
coulait à pleins bords. Olivier surveillait d'un œil inquiet les
colonnes des fourmis perpétuellement pressées, et les abeilles lourdes
de butin, qui ronflent comme des tuyaux d'orgues, et les guêpes
superbes et stupides, qui ne savent ce qu'elles veulent,--tout ce monde
de bêtes affairées, qui semblent dévorées du désir d'arriver
quelque part... Où cela? Elles l'ignorent. N'importe où! Quelque
part... Olivier avait un frisson, au milieu de cet univers aveugle et
ennemi. Il tressaillait, comme un levraut, au bruit d'une pomme de pin
qui tombait, ou d'une branche sèche qui se cassait... Il se rassurait,
en entendant, à l'autre bout du jardin, tinter les anneaux de la
balançoire, où Antoinette se berçait, avec rage.
Elle rêvait aussi; mais c'était à sa façon. Elle passait la journée
à fureter dans le jardin, gourmande, curieuse, et rieuse, picorant les
raisins des vignes comme une grive, détachant en cachette une pêche de
l'espalier, grimpant sur un prunier, ou lui donnant en passant de
petites tapes sournoises, pour faire tomber la pluie des mirabelles
d'or, qui fondent dans la bouche comme un miel parfumé. Ou elle
cueillait des fleurs, bien que ce fût défendu: vite, elle arrachait
une rose qu'elle convoitait depuis le matin, et elle se sauvait avec,
dans la charmille au fond du jardin. Alors, elle enfouissait son petit
nez voluptueusement dans la fleur enivrante, elle la baisait, la
mordait, la suçait; et puis, elle cachait son larcin, elle l'enfonçait
dans son cou, contre sa gorge, entre ses deux petits seins, qu'elle
regardait curieusement se gonfler sous sa chemisette entrebâillée...
Une volupté aussi, exquise et défendue, était d'enlever ses
chaussures et ses bas, et de s'en aller, pieds nus, sur le sablon frais
des allées, et sur l'herbe mouillée des pelouses, et sur les pierres
glacées d'ombre, ou brûlantes de soleil, et dans le petit ruisseau qui
coulait à la lisière du bois, de baiser avec ses pieds, ses jambes,
ses genoux, l'eau, la terre et la lumière. Couchée à l'ombre des
sapins, elle regardait ses mains transparentes au soleil, et elle
promenait machinalement ses lèvres sur le tissu satiné de ses bras
fins et dodus. Elle se faisait des couronnes, des colliers, des robes de
feuilles de lierre et de feuilles de chêne; elle y piquait des chardons
bleus, et de la rouge épine-vinette et de petites branches de sapins
avec leurs fruits verts: elle avait l'air d'une petite princesse
barbare. Et elle dansait, toute seule, autour du jet d'eau; et, les bras
étendus, elle tournait, elle tournait, jusqu'à ce que la tête lui
tournât, et qu'elle se laissât choir sur la pelouse, la figure enfouie
dans l'herbe, et riant aux éclats, pendant plusieurs minutes, sans
pouvoir s'arrêter, et sans savoir pourquoi.
Ainsi coulaient les jours des deux enfants, à quelques pas l'un de
l'autre, sans s'occuper l'un de l'autre,--sauf lorsque Antoinette
s'avisait, en passant, de jouer une niche à son frère, de lui lancer
au nez une poignée d'aiguilles de pin, ou de secouer son arbre, en
menaçant de le faire tomber, ou de lui faire peur, en se lançant sur
lui et criant brusquement:
--Hou! Hou!...
Elle était prise parfois d'une fureur de le taquiner. Elle le faisait
descendre de son arbre, en prétendant que sa mère l'appelait. Puis,
quand il était descendu, elle montait à sa place, et n'en voulait plus
bouger. Alors Olivier geignait, et menaçait de se plaindre. Mais il n'y
avait pas de danger qu'Antoinette s'éternisât sur l'arbre: elle ne
pouvait rester deux minutes en repos. Quand elle s'était bien moquée
d'Olivier, du haut de la branche, quand elle l'avait fait enrager à son
aise, et qu'il était près de pleurer, elle dégringolait en bas, se
jetait sur lui, le secouait en riant, l'appelait «petit serin», et le
roulait par terre, en lui frottant le nez avec des poignées d'herbe. Il
essayait de lutter; mais il n'était pas de force. Alors, il ne bougeait
plus, couché sur le dos, comme un hanneton, ses bras maigres cloués
sur le gazon par les robustes menottes d'Antoinette; et il prenait un
air lamentable et résigné. Antoinette n'y résistait pas: elle le
regardait vaincu et soumis; elle éclatait de rire, l'embrassait
brusquement, et elle le laissait,--non sans lui avoir, en guise d'adieu,
enfoncé un petit tapon d'herbe fraîche dans la bouche: ce qu'il
détestait par-dessus tout, parce qu'il était extrêmement dégoûté.
Et il crachait, il s'essuyait la bouche, il protestait avec indignation,
tandis qu'elle se sauvait à toutes jambes, en riant.
Elle riait toujours. La nuit, dans son sommeil, elle riait encore.
Olivier, couché dans la chambre voisine, et qui ne dormait point,
sursautait au milieu des histoires qu'il se contait, en entendant ces
fous rires et les paroles entrecoupées qu'elle disait dans le silence
de la nuit. Dehors, les arbres craquaient sous le souffle du vent, une
chouette pleurait, les chiens hurlaient dans les villages, au loin, et
dans les fermes au fond des bois. Dans l'indécise phosphorescence de la
nuit, Olivier voyait se mouvoir devant sa fenêtre, comme des spectres,
des branches lourdes et sombres de sapins, et le rire d'Antoinette lui
était un allégement.
Les deux enfants étaient très religieux, surtout Olivier. Leur père
les scandalisait par ses professions de foi anticléricales; mais il les
laissait libres; et, au fond, comme tant de bourgeois qui ne croient
pas, il n'était pas fâché que les siens crussent pour lui: car il est
toujours bon d'avoir des alliés dans l'autre camp, on n'est jamais sûr
de quel côté tournera la chance. En somme, il était déiste, et il se
réservait, le moment venu, de faire venir un curé, comme avait fait
son père: si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal;
on n'a pas besoin de croire qu'on sera brûlé, pour prendre une
assurance contre l'incendie.
Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme. Il lui semblait
parfois ne plus exister. Crédule et tendre, il avait besoin d'un appui;
il goûtait dans la confession une jouissance douloureuse, le bienfait
de se confier à l'invisible Ami, dont les bras vous sont toujours
ouverts, à qui on peut tout dire, qui comprend et qui excuse tout; il
savourait la douceur de ce bain d'humilité et d'amour, d'où l'âme
sort toute pure, lavée et reposée. Il lui était si naturel de croire,
qu'il ne comprenait pas comment on pouvait douter; il pensait qu'on y
mettait de la méchanceté, ou que Dieu vous punissait. Il faisait des
prières en cachette pour que son père fût touché de la grâce; et il
eut une grande joie, un jour que, visitant avec lui une église de
campagne, il le vit faire un signe de croix. Les récits de l'Histoire
Sainte s'étaient mêlés en lui aux merveilleuses histoires de
Rübezahl, de Gracieuse et Percinet, et du calife Haroun-al-Raschid.
Quand il était petit, il ne doutait pas plus de la vérité des unes
que des autres. Et, de même qu'il n'était pas sûr de ne pas
connaître Schacabac aux lèvres fendues, et le barbier babillard, et le
petit bossu de Casgar, de même que, lorsqu'il se promenait, il
cherchait des yeux dans la campagne le pic noir qui porte dans son bec
la racine magique du chercheur de trésors, Chanaan et la Terre Promise
devenaient, par la vertu de son imagination d'enfant, des localités
bourguignonnes ou berrichonnes. Une colline du pays, toute ronde, avec
un petit arbre au sommet comme un vieux plumet défraîchi, lui semblait
la montagne où Abraham avait élevé le bûcher. Et un gros buisson
mort, à la lisière des chaumes, était le Buisson ardent, que les
siècles avaient éteint. Même quand il ne fut plus tout petit, et
quand son sens critique commençait à s'éveiller, il aimait à se
bercer encore des légendes populaires qui enguirlandent la foi; et il y
trouvait tant de plaisir que, sans être tout à fait dupe, il s'amusait
à l'être. C'est ainsi que, pendant longtemps, il guetta, le samedi
saint, le retour des cloches de Pâques, qui sont parties pour Rome, le
jeudi d'avant, et qui reviennent dans les airs, avec de petites
banderoles. Il avait fini par se rendre compte que ce n'était pas vrai;
mais il n'en continuait pas moins de lever le nez au ciel, quand il les
entendait sonner; et, une fois, il eut l'illusion--tout en sachant
parfaitement que cela ne pouvait pas être--d'en voir une disparaître
au-dessus de la maison, avec des rubans bleus.
Il avait un impérieux besoin de se baigner dans ce monde de légende et
de foi. Il fuyait la vie. Il se fuyait lui-même. Maigre, pâle,
chétif, il souffrait d'être ainsi, il ne pouvait supporter de se
l'entendre dire. Il portait en lui un pessimisme natif, qui lui venait
de sa mère sans doute, et qui avait trouvé un terrain favorable chez
cet enfant maladif. Il n'en avait pas conscience: il croyait que tout le
monde était comme lui; et ce petit bonhomme de dix ans, pendant ses
récréations, au lieu de jouer dans le jardin, s'enfermait dans sa
chambre, et, en grignotant son goûter, il écrivait son testament.
Il écrivait beaucoup. Il s'acharnait a écrire son journal, chaque soir
en cachette,--il ne savait pourquoi, car il n'avait rien à dire que des
niaiseries. Écrire était chez lui une manie héréditaire, ce besoin
séculaire du bourgeois de province française,--la vieille race
indestructible,--qui, chaque jour, écrit pour soi, jusqu'au jour de sa
mort, avec une patience idiote et presque héroïque, les notes
détaillées de ce qu'il a, chaque jour, vu, dit, fait, entendu, bu,
pensé et mangé. Pour soi. Pour personne autre. Personne ne le lira
jamais: il le sait; et lui-même ne se relit jamais.
La musique lui était, comme la foi, un abri contre la lumière trop
vive du jour. Tous deux, le frère et la sœur, étaient musiciens de
cœur,--surtout Olivier, qui tenait ce don de sa mère. Au reste, il
s'en fallait que leur goût fût excellent. Personne n'eût été
capable de le former, dans cette province où l'on n'entendait, en fait
de musique, que la fanfare locale qui jouait des pas redoublés,
ou--dans ses bons jours--des pots-pourris d'Adolphe Adam, l'orgue de
l'église qui exécutait des romances, et les exercices de piano des
demoiselles de la bourgeoisie, qui tapotaient sur des instruments mal
accordés quelques valses et polkas, l'ouverture du _Calife de Bagdad_,
ou de _la Chasse du jeune Henri_, et deux ou trois sonates de Mozart,
toujours les mêmes, et toujours avec les mêmes fausses notes. Cela
faisait partie du programme invariable des soirées, quand on recevait
du monde. Après dîner, ceux qui avaient des talents étaient priés de
les faire valoir: ils refusaient d'abord, en rougissant, puis
finissaient par céder aux instances de l'assemblée; et ils
exécutaient leur grand morceau par cœur. Chacun admirait alors la
mémoire de l'artiste et son jeu «perlé».
Cette cérémonie, qui se renouvelait presque à chaque soirée, gâtait
pour les deux enfants tout le plaisir du dîner. Encore, quand ils
avaient h jouer à quatre mains leur _Voyage en Chine_ de Bazin, ou
leurs petits morceaux de Weber, ils étaient sûrs l'un de l'autre, ils
n'avaient pas trop peur. Mais quand il fallait jouer seul, c'était un
supplice. Antoinette, comme toujours, était la plus brave. Cela
l'ennuyait mortellement; mais comme elle savait qu'il n'y avait pas
moyen d'y échapper, elle en prenait son parti, allait s'asseoir au
piano, d'un petit air décidé, et galopait son _rondo_, à la diable,
bredouillant des passages, à d'autres pataugeant, s'interrompant,
tournant la tête, disant avec un sourire:
--Ah! je ne me souviens plus... puis, reprenant bravement, quelques
mesures plus loin, et allant jusqu'au bout. Après, elle ne cachait pas
son contentement d'avoir fini; et, quand elle revenait à sa place au
milieu des compliments, elle riait, en disant:
--J'en ai fait, des fausses notes!...
Mais Olivier était d'humeur moins facile. Il ne pouvait supporter de
s'exhiber en public, d'être le point de mire de toute une société.
C'était déjà pour lui une souffrance de parler, quand il y avait du
monde. Jouer, surtout pour des gens qui n'aimaient pas la musique--(il
le voyait très bien),--que la musique ennuyait même, et qui vous
faisaient jouer seulement par habitude, lui semblait une tyrannie,
contre laquelle il tentait de s'insurger en vain. Il refusait
obstinément. Certains soirs, il se sauvait; il allait se cacher
dans une chambre noire, dans le corridor, et jusqu'au grenier,
malgré sa peur des araignées. Sa résistance rendait les insistances
plus vives et plus narquoises; les objurgations des parents
s'y mêlaient, agrémentées de quelques claques, quand l'esprit de
révolte soufflait trop impertinemment. Et il devait toujours finir par
jouer,--naturellement, en dépit du bon sens. Ensuite, il souffrait, la
nuit, d'avoir mal joué, parce qu'il aimait vraiment la musique.
Le goût de la petite ville n'avait pas toujours été aussi médiocre.
On se souvenait d'un temps, où l'on faisait d'assez bonne musique de
chambre, chez deux ou trois bourgeois. Mme Jeannin parlait souvent de
son grand-père, qui raclait du violoncelle avec passion, et qui
chantait des airs de Gluck, de Dalayrac et de Berton. Il y en avait
encore un gros cahier à la maison, ainsi qu'une liasse d'airs italiens.
Car l'aimable vieillard était comme M. Andrieux, dont Berlioz disait:
«Il _aimait bien_ Gluck.» Et il ajoutait avec amertume: «Il _aimait
bien_ aussi Piccinni».--Peut-être aimait-il mieux Piccinni. En tout
cas, les airs italiens l'emportaient de beaucoup en nombre, dans la
collection du grand-père. Ils avaient été le pain musical du petit
Olivier. Nourriture peu substantielle, et un peu analogue aux sucreries
de province, dont on bourre les enfants: elles affadissent le goût,
démolissent l'estomac, et risquent d'enlever pour toujours l'appétit
pour des aliments plus sérieux. Mais la gourmandise d'Olivier ne
pouvait être mise en cause. D'aliments plus sérieux, on ne lui en
offrait pas. Il n'avait pas de pain, il mangeait du gâteau. C'est ainsi
que, par la force des choses, Cimarosa, Paesiello, et Rossini devinrent
les nourriciers de ce petit garçon mélancolique et mystique, dont la
tête tournait un peu, en buvant l'_Asti spumante_, que lui versaient,
au lieu de lait, ces pères Silènes hilares et effrontés, et les deux
petites Bacchantes sautillantes de Naples et de Catane, au sourire
ingénu et lascif, avec une jolie larme dans les yeux: Pergolèse et
Bellini.
Il jouait beaucoup de musique, tout seul, pour son plaisir. Il en était
imprégné. Il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il jouait, il en
jouissait passivement. Personne ne songeait à lui faire apprendre
l'harmonie; et lui-même ne s'en souciait pas. Tout ce qui était
science et esprit scientifique était étranger à la famille, surtout
du côté maternel. Ces hommes de loi, beaux esprits et humanistes,
étaient perdus devant un problème. On citait, comme un phénomène, un
membre de la famille,--un cousin éloigné,--qui était entré au Bureau
des Longitudes. Encore disait-on qu'il en était devenu fou. La vieille
bourgeoisie de province, d'esprit robuste et positif, mais assoupi par
ses longues digestions et la monotonie des jours, est pleine de son bon
sens; elle a une telle foi en lui qu'elle se fait fort de ne trouver
aucune difficulté qu'il ne soit suffisant à résoudre; et elle n'est
pas loin de considérer les hommes de science comme des espèces
d'artistes, plus utiles que les autres, mais moins relevés, parce que
du moins les artistes ne servent à rien; et cette fainéantise ne
manque pas de distinction. Au lieu que les savants sont presque des
ouvriers manuels,--(ce qui est déshonorant),--des contremaîtres plus
instruits et un peu toqués; très forts sur le papier; mais, sortis de
leur usine à chiffres, il n'y a plus personne! Ils n'iraient pas loin,
s'ils n'avaient, pour les diriger, les gens de bon sens, qui possèdent
l'expérience de la vie et des affaires.
Le malheur est qu'il n'est pas prouvé que cette expérience de la vie
et des affaires soit aussi ferme que ces gens de bon sens voudraient se
le faire accroire. C'est bien plutôt une routine, limitée à un très
petit nombre de cas très faciles. Que survienne un cas imprévu, où il
faut prendre parti promptement et vigoureusement, les voilà désarmés.
Le banquier Jeannin était de cette espèce. Tout était si bien prévu
d'avance, tout se répétait si exactement dans le rythme de la vie de
province qu'il n'avait jamais rencontré de difficultés sérieuses dans
ses affaires. Il avait pris la succession de son père, sans aptitude
spéciale pour ce métier; puisque tout avait bien marché depuis, il en
faisait honneur à ses lumières naturelles. Il aimait à dire qu'il
suffisait d'être honnête, appliqué, et d'avoir du bon sens; et il
pensait transmettre sa charge à son fils, sans plus s'inquiéter des
goûts de celui-ci que son père n'avait fait pour lui-même. Il ne l'y
préparait point. Il laissait ses enfants pousser à leur gré, pourvu
qu'ils fussent de braves petits, et surtout qu'ils fussent heureux: car
il les adorait. Aussi, étaient-ils aussi mal préparés que possible à
la lutte pour la vie: fleurs de serre. Mais ne devaient-ils pas toujours
vivre ainsi? Dans leur molle province, dans leur famille riche,
considérée, avec un père aimable, gai, cordial, entouré d'amis,
jouissant d'une des premières situations du pays, la vie était si
facile et riante!
Antoinette avait seize ans. Olivier allait faire sa première communion.
Il s'engourdissait dans le bourdonnement de ses rêves mystiques.
Antoinette écoutait chanter le voluptueux ramage de l'espérance
enivrée, qui, comme le rossignol d'avril, remplit les cœurs
printaniers. Elle jouissait de sentir son corps et son âme
fleurissants, de se savoir jolie et de se l'entendre dire. Les éloges
de son père, ses paroles imprudentes eussent suffi à lui tourner la
tête.
Il était en extase devant elle; il s'amusait de sa coquetterie, de ses
œillades langoureuses à son miroir, de ses roueries innocentes et
malignes. Il la prenait sur ses genoux, il la taquinait au sujet de son
petit cœur, des conquêtes qu'elle faisait, des demandes en mariage
qu'il prétendait avoir reçues pour elle; il les énumérait: des
bourgeois respectables, tous plus vieux et plus laids les uns que les
autres. Elle se récriait d'horreur, avec des éclats de rire, les bras
passés autour du cou de son père, la figure blottie contre sa joue. Et
il lui demandait quel serait l'heureux élu: si c'était M. le procureur
de la République, dont la vieille bonne des Jeannin disait qu'il était
laid comme les sept péchés capitaux, ou bien le gros notaire. Elle lui
donnait de petites tapes pour le faire taire, ou lui fermait la bouche
avec ses mains. Il baisait les menottes, et chantait, en la faisant
sauter sur ses genoux, la chanson connue:
_Que voulez-vous, la belle?
Est-ce un mari bien laid?_
Elle répondait, en pouffant, et lui nouant les favoris sous le
menton, par le refrain:
_Plutôt joli que laid,
Madame, s'il vous plaît._
Elle entendait bien faire son choix, elle-même. Elle savait qu'elle
était, ou qu'elle serait très riche,--(son père le lui répétait sur
tous les tons):--elle était «un beau parti». Les familles
distinguées du pays, qui avaient des fils, la courtisaient déjà,
disposant autour d'elle un réseau de petites flatteries et de ruses
savantes, cousues de fil blanc, pour prendre le joli poisson d'argent.
Mais le poisson risquait fort d'être pour eux un poisson d'avril; car
la fine Antoinette ne perdait rien de leurs manèges, et elle s'en
amusait: elle voulait bien se faire prendre; mais elle ne voulait pas
qu'on la prît. Dans sa petite tête, elle avait déjà décidé qui
elle épouserait.
La famille noble du pays--(il n'y en a généralement qu'une par pays:
elle se prétend issue des anciens seigneurs de la province; et elle
descend, le plus souvent, de quelque acheteur des biens nationaux,
intendant du XVIIIe siècle, ou fournisseur des armées de
Napoléon)--les Bonnivet, qui avaient, à deux lieues de la ville, un
château avec des tours pointues aux ardoises luisantes, au milieu des
grands bois, semés d'étangs poissonneux, faisaient des avances aux
Jeannin. Le jeune Bonnivet était empressé auprès d'Antoinette. Beau
garçon, assez fort et corpulent pour son âge, il ne faisait toute sa
sainte journée que chasser, manger, boire, et dormir; il montait à
cheval, savait danser, avait d'assez bonnes manières, et n'était pas
beaucoup plus bête qu'un autre. Il venait de temps en temps du château
à la ville, tout botté, à cheval, ou dans son tape-cul; il faisait
visite au banquier, sous prétexte d'affaires; et parfois, il apportait
une bourriche de gibier, ou un gros bouquet de fleurs pour ces dames. Il
en profitait pour faire la cour à mademoiselle. Ils se promenaient dans
le jardin. Il lui faisait des compliments gros comme le bras, et
badinait agréablement, en frisant sa moustache, et faisant sonner ses
éperons sur les dalles de la terrasse. Antoinette le trouvait charmant.
Son orgueil et son cœur étaient délicieusement caressés. Elle
s'abandonnnait à ces premières heures si douces d'amour enfantin.
Olivier détestait le hobereau, parce qu'il était fort, lourd, brutal,
qu'il riait d'un rire bruyant, qu'il avait des mains qui serraient comme
des étaux, et une façon dédaigneuse de l'appeler toujours:
«Petit...», en lui pinçant la joue. Il le détestait surtout,--sans
le savoir,--parce que cet étranger aimait sa sœur: ... sa sœur, son
bien à lui, à lui, et à nul autre!...
Cependant, la catastrophe arrivait. Tôt ou tard, il en vient une dans
la vie de ces vieilles familles bourgeoises qui depuis des siècles sont
incrustées dans le même carré de terre, et en ont épuisé tous les
sucs. Elles sommeillent tranquillement, et se croient aussi éternelles
que le sol qui les porte. Mais le sol est mort sous elles, et il n'y a
plus de racines: il suffit d'un coup de pioche pour tout arracher.
Alors, on parle de malechance, de malheur imprévu. Il n'y eût pas eu
de malechance, si l'arbre eût été plus résistant; ou, du moins,
l'épreuve n'eût fait que passer, comme une tourmente, qui arrache
quelques branches, mais n'ébranle point l'arbre.
Le banquier Jeannin était faible, confiant, un peu vaniteux. Il aimait
jeter de la poudre aux yeux, et confondait volontiers «être» avec
«paraître». Il dépensait beaucoup, à tort et à travers, sans que
ces gaspillages, à vrai dire, que les habitudes d'économie séculaire
venaient modérer, par accès de remords,--(il dépensait un stère de
bois, et lésinait sur une allumette),--vinssent sérieusement entamer
son avoir. Il n'était pas non plus très prudent dans ses affaires. Il
ne refusait jamais de prêter de l'argent à des amis; et ce n'était
pas bien difficile d'être de ses amis. Il ne prenait même pas toujours
la peine de se faire donner un reçu; il tenait un compte négligent de
ce qu'on lui devait, et qu'il ne réclamait guère, si on ne le lui
offrait point. Il comptait sur la bonne foi des autres, comme il
entendait qu'on comptât sur la sienne. Il était d'ailleurs plus timide
que ne l'eussent laissé croire ses manières rondes et sans façon.
Jamais il n'eût osé éconduire certains quémandeurs indiscrets, ni
manifester ses craintes au sujet de leur solvabilité. Il y mettait de
la bonté et de la pusillanimité. Il ne voulait froisser personne, et
il craignait un affront. Alors, il cédait toujours. Et, pour se donner
le change, il le faisait avec entrain, comme si c'était lui rendre
service que prendre son argent. Il n'était pas loin de le croire: son
amour-propre et son optimisme lui persuadaient aisément que toute
affaire qu'il faisait était une bonne affaire.
Ces façons d'agir n'étaient pas pour lui aliéner les sympathies des
emprunteurs; il était adoré des paysans, qui savaient qu'ils pouvaient
toujours avoir recours à son obligeance, et qui ne s'en faisaient point
faute. Mais la reconnaissance des gens--voire des braves gens--est un
fruit qu'il faut cueillir à temps.--Si on le laisse vieillir sur
l'arbre, il ne tarde pas à moisir. Quand quelques mois étaient
passés, les obligés de M. Jeannin s'habituaient à penser que
ce service leur était dû; et même, ils avaient un penchant à
croire que, pour que M. Jeannin eût manifesté tant de plaisir
à les aider, il fallait qu'il y eût trouvé son intérêt. Les plus
délicats se croyaient quittes--sinon de la dette, au moins de la
reconnaissance--avec un lièvre qu'ils avaient tué, ou un panier
d'œufs de leur poulailler, qu'ils venaient offrir au banquier, le jour
de la foire du pays.
Comme jusqu'à présent il ne s'était agi, en définitive, que de
petites sommes, et que M. Jeannin n'avait eu affaire qu'à d'assez
honnêtes gens, il n'y avait pas eu grand inconvénient à cela: les
pertes d'argent,--dont le banquier ne soufflait mot à qui que ce
fût,--étaient minimes. Mais ce fut autre chose, du jour où M. Jeannin
se trouva sur le chemin d'un intrigant, qui lançait une grande affaire
industrielle, et qui avait eu vent de la complaisance du banquier et de
ses ressources financières. Ce personnage aux manières importantes,
qui était décoré de la Légion d'honneur, et se disait l'ami de deux
ou trois ministres, d'un archevêque, d'une collection de sénateurs, de
notoriétés variées du monde des lettres ou de la finance, et d'un
journal omnipotent, sut merveilleusement prendre le ton autoritaire et
familier, qui convenait à son homme. À titre de recommandation, il
exhibait, avec une grossièreté qui eût mis en éveil quelqu'un de
plus fin que M. Jeannin, les lettres de compliments banals qu'il avait
reçues de ces illustres connaissances, pour le remercier d'une
invitation à dîner, ou pour l'inviter à leur tour: car on sait que
les Français ne sont jamais chiches de cette monnaie épistolaire, ni
regardants à accepter la poignée de main et les dîners d'un individu
qu'ils connaissent depuis une heure,--pourvu seulement qu'il les amuse
et qu'il ne leur demande point leur argent. Encore en est-il beaucoup
qui ne le refuseraient pas à leur nouvel ami, si d'autres faisaient de
même. Et ce serait bien de la malechance pour un homme intelligent, qui
cherche à soulager son prochain de l'argent qui l'embarrasse, s'il ne
finissait par trouver un premier mouton qui consentît à sauter, pour
entraîner les autres.--N'y eût-il pas eu d'autres moutons avant
lui, M. Jeannin eût été celui-là. Il était de la bonne espèce
porte-laine, qui est faite pour qu'on la tonde. Il fut séduit par les
belles relations, par la faconde, par les flatteries de son visiteur, et
aussi par les premiers bons résultats que donnèrent ses conseils. Il
risqua peu, d'abord, et avec succès; alors, il risqua beaucoup; et
puis, il risqua tout: non seulement son argent, mais celui de ses
clients. Il se gardait de les en aviser: il était sûr de gagner; il
voulait éblouir par les services rendus.
L'entreprise sombra. Il l'apprit d'une façon indirecte par un de ses
correspondants parisiens, qui lui disait un mot, en passant, du nouveau
krach, sans se douter que Jeannin était une des victimes: car le
banquier n'avait parlé de rien à personne; avec une inconcevable
légèreté, il avait négligé--évité, semblait-il,--de prendre
conseil auprès de ceux qui étaient capables de le renseigner: il avait
tout fait en secret, infatué de son infaillible bon sens, et il
s'était contenté des plus vagues renseignements. Il y a de ces
aberrations dans la vie: on dirait qu'à certains moments, il faille
absolument qu'on se perde: il semble qu'on ait peur que quelqu'un vous
vienne en aide; on fuit tout conseil qui pourrait vous sauver, on se
cache, on se hâte avec un empressement fébrile, afin de pouvoir faire
le grand plongeon, tout à son aise.
M. Jeannin courut à la gare, et, le cœur broyé d'angoisse, il prit le
train pour Paris. Il allait à la recherche de son homme. Il se flattait
encore de l'espoir que les nouvelles étaient fausses, ou du moins
exagérées. Il ne trouva point l'homme, et il eut confirmation du
désastre, qui était complet. Il revint, affolé, cachant tout.
Personne ne se doutait de rien encore. Il tâcha de gagner quelques
semaines, quelques jours. Dans son incurable optimisme, il s'efforçait
de croire qu'il trouverait un moyen de réparer, sinon ses pertes,
celles qu'il avait fait subir à ses clients. Il essaya de divers
expédients, avec une précipitation maladroite, qui lui eût enlevé
toute chance de réussir, s'il en avait pu avoir. Les emprunts qu'il
tenta lui furent partout refusés. Les spéculations hasardeuses, où,
en désespoir de cause, il engagea le peu qui lui restait, achevèrent
de le perdre. Dès lors, ce fut un changement complet dans son
caractère. Il ne parlait de rien; mais il était aigri, violent, dur,
horriblement triste. Encore, quand il était avec des étrangers,
continuait-il à simuler la gaieté; mais son trouble n'échappait à
personne: on l'attribuait à sa santé. Avec les siens, il se
surveillait moins; et ils avaient remarqué tout de suite qu'il cachait
quelque chose de grave. Il n'était plus reconnaissable. Tantôt il
faisait irruption dans une chambre, et il fouillait un meuble, jetant
sur le parquet tous les papiers sens dessus dessous, et se mettant dans
des rages folles, parce qu'il ne trouvait rien, ou qu'on voulait
l'aider. Puis, il restait perdu au milieu de ce désordre; et, quand on
lui demandait ce qu'il cherchait, il ne le savait pas lui-même. Il ne
paraissait plus s'intéresser aux siens; ou il les embrassait, avec des
larmes aux yeux. Il ne dormait plus. Il ne mangeait plus.
Mme Jeannin voyait bien qu'on était à la veille d'une catastrophe;
mais elle n'avait jamais pris aucune part aux affaires de son mari, elle
n'y comprenait rien. Elle l'interrogea: il la repoussa brutalement; et
elle, froissée dans son orgueil, n'insista plus. Mais elle tremblait,
sans savoir pourquoi.
Les enfants ne pouvaient se douter du danger. Antoinette était trop
intelligente pour ne pas avoir, comme sa mère, le pressentiment de
quelque malheur; mais elle était toute au plaisir de son amour
naissant: elle ne voulait pas penser aux choses inquiétantes; elle se
persuadait que les nuages se dissiperaient d'eux-mêmes,--ou qu'il
serait assez temps pour les voir, quand on ne pourrait plus faire
autrement.