Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme. Il lu

ROMAIN ROLLAND

_JEAN-CHRISTOPHE_

NOUVELLE ÉDITION

III

ANTOINETTE--DANS LA MAISON

LES AMIES

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

LIBRAIRIE OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN

Tous droits réservés.

ANTOINETTE

À MA MÈRE

Les Jeannin étaient une de ces vieilles familles françaises, qui,

depuis des siècles, restent fixées au même coin de province, et pures

de tout alliage étranger. Il y en a encore plus qu'on ne croit en

France, malgré tous les changements survenus dans la société; il faut

un bouleversement bien fort pour les arracher au sol où elles tiennent

par tant de liens profonds, qu'elles ignorent elles-mêmes. La raison

n'est pour rien dans leur attachement, et l'intérêt pour peu; quant au

sentimentalisme érudit des souvenirs historiques, il ne compte que pour

quelques littérateurs. Ce qui lie d'une étreinte invincible, c'est

l'obscure et puissante sensation commune aux plus grossiers et aux plus

intelligents, d'être depuis des siècles un morceau de cette terre, de

vivre de sa vie, de respirer son souffle, d'entendre battre son cœur

contre le nôtre, comme deux êtres couchés dans le même lit, côte à

côte, de saisir ses frissons imperceptibles, les mille nuances des

heures, des saisons, des jours clairs ou voilés, la voix et le silence

des choses. Et ce ne sont pas les pays les plus beaux, ni ceux où la

vie est la plus douce, qui prennent le cœur davantage, mais ceux où la

terre est le plus simple, le plus humble, près de l'homme, et lui parle

une langue intime et familière.

Telle la province du centre de la France, où vivaient les Jeannin. Pays

plat et humide, vieille petite ville endormie, qui mire son visage

ennuyé dans l'eau trouble d'un canal immobile; autour, champs

monotones, terres labourées, prairies, petits cours d'eau, grands bois,

champs monotones... Nul site, nul monument, nul souvenir. Rien n'est

fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur

et cet engourdissement une secrète force. L'esprit qui les goûte pour

la première fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis des

générations, en a subi l'empreinte, ne saurait plus s'en déprendre;

il en est pénétré; cette immobilité des choses, cet ennui

harmonieux, cette monotonie, ont un charme pour lui, une douceur

profonde, dont il ne se rend pas compte, qu'il dénigre, qu'il aime,

qu'il ne saurait oublier.

Dans ce pays, les Jeannin avaient toujours vécu. On pouvait suivre les

traces de la famille jusqu'au XVIe siècle, dans la ville et aux

environs: car il y avait naturellement un grand-oncle, dont la vie fut

consacrée à dresser la généalogie de cette liguée d'obscures et

laborieuses petites gens: paysans, fermiers, artisans de village, puis

clercs, notaires de campagne, venus enfin s'installer dans la

sous-préfecture de l'arrondissement, où Augustin Jeannin, le père du

Jeannin actuel, avait fort adroitement fait ses affaires, comme

banquier: habile homme, rusé et tenace comme un paysan, au demeurant,

honnête, mais sans scrupule exagéré, grand travailleur et bon vivant,

qui s'était fait considérer et redouter, à dix lieues à la ronde,

par sa malicieuse bonhomie, son franc parler, et sa fortune. Courtaud,

ramassé, vigoureux, avec de petits yeux vifs dans une grosse figure

rouge, marquée de la petite vérole, il avait fait parler de lui jadis

comme coureur de cotillons; et il n'avait pas tout à fait perdu ce

goût. Il aimait les gauloiseries et les bons repas. Il fallait le voir

à table, où son fils Antoine lui tenait tête, avec quelques vieux

amis de leur espèce: le juge de paix, le notaire, l'archiprêtre de la

cathédrale:--(le vieux Jeannin mangeait volontiers du prêtre; mais il

savait aussi manger avec le prêtre, quand le prêtre mangeait

bien):--de solides gaillards, bâtis sur le même modèle des pays

Rabelaisiens. C'était un feu roulant de plaisanteries énormes, des

coups de poing sur la table, des hurlements de rires. Les convulsions de

cette gaieté gagnaient les domestiques dans la cuisine, et les voisins

dans la rue.

Puis, le vieil Augustin avait pris une fluxion de poitrine, un jour

d'été très chaud qu'il s'était avisé de descendre dans sa cave, en

bras de chemise, pour mettre son vin en bouteilles. En vingt-quatre

heures, il était parti pour l'autre monde, auquel il ne croyait guère,

muni de tous les sacrements de l'Église, en bon bourgeois voltairien de

province, qui se laisse faire au dernier moment, pour que les femmes le

laissent tranquille, et parce que cela lui est bien égal... Et puis, on

ne sait jamais...

Son fils Antoine lui avait succédé dans ses affaires. C'était un

petit homme gras, rubicond et épanoui, la face rasée, des favoris en

côtelettes, une parole précipitée et bredouillante,--qui faisait

beaucoup de bruit, et s'agitait avec de petits gestes vifs et courts. Il

n'avait pas l'intelligence financière du père; mais il était assez

bon administrateur. Il n'avait qu'à continuer tranquillement les

entreprises commencées, qui allaient en s'agrandissant, par le seul

fait de leur durée. Il bénéficiait dans le pays d'une réputation

d'affaires, bien qu'il fût pour peu de chose dans leur succès. Il n'y

apportait que de la régularité et de l'application. Parfaitement

honorable, d'ailleurs, il inspirait partout une estime méritée. Ses

manières affables, toutes rondes, un peu trop familières peut-être

pour certains, un peu trop expansives, un peu peuple, lui avaient acquis

dans sa petite ville et dans les campagnes alentour une popularité de

bon aloi. Sans être prodigue de son argent, il l'était de sa

sensibilité; il avait facilement la larme à l'œil; et le spectacle

d'une misère l'émouvait sincèrement, d'une façon qui ne manquait pas

de toucher la victime.

Comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une

grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré,

libéral avec intolérance, patriote, et, à l'exemple de son père,

extrêmement anticlérical. Il faisait partie du conseil municipal; et

un plaisir pour lui, comme pour ses collègues, était de jouer quelque

bon tour au curé de la paroisse, ou au prédicateur du carême, qui

excitait tant d'enthousiasmes parmi les dames de la ville. Il ne faut

pas oublier que cet anticléricalisme des petites villes françaises est

toujours, plus ou moins, un épisode de la guerre des ménages, une

forme sournoise de cette lutte sourde et âpre entre maris et femmes,

qui se retrouve dans presque toutes les maisons.

Antoine Jeannin avait aussi des prétentions littéraires. Comme les

provinciaux de sa génération, il était nourri de classiques latins,

dont il savait par cœur quelques pages et une quantité de proverbes;

de La Fontaine, de Boileau,--le Boileau de l'_Art Poétique_, et surtout

du _Lutrin_,--de l'auteur de _la Pucelle_, et des _poetæ minores_ du

XVIIIe siècle français, dans le goût desquels il s'efforçait de

rimer. Il n'était pas le seul dans son cercle de connaissances, qui

eût cette manie; et elle ajoutait à sa réputation. On se répétait

de lui des facéties en vers, des quatrains, des bouts-rimés, des

acrostiches, des épigrammes et des chansons, parfois assez risquées,

qui ne manquaient pas d'un certain esprit, bien en chair. Les mystères

de la digestion n'y étaient pas oubliés: la Muse des pays de la Loire

embouche volontiers sa trompette, à la façon du diable fameux de

Dante:

«... _Ed egli avea del cul fatto trombetta_...»

Ce petit homme robuste, jovial et actif, avait pris femme d'un tout

autre caractère,--la fille d'un magistrat du pays, Lucie de Villiers.

Les de Villiers--ou plutôt, Devilliers: car leur nom s'était scindé,

en cours de route, comme un caillou qui se fend en deux, en

dévalant,--étaient magistrats de père en fils, de cette vieille race

parlementaire française, qui avait une haute idée de la loi, du

devoir, des convenances sociales, de la dignité personnelle et,

surtout, professionnelle, fortifiée par une honnêteté parfaite, avec

une nuance prudhommesque. Au siècle précédent, ils avaient été

frottés de jansénisme frondeur, et il leur en était resté, en même

temps que le mépris de l'esprit jésuite, quelque chose de pessimiste

et d'un peu grognon. Ils ne voyaient pas la vie en beau; et, loin

d'aplanir les difficultés qu'elle présentait, ils en eussent ajouté

plutôt, pour avoir le droit de se plaindre. Lucie de Villiers avait

quelques-uns de ces traits, qui s'opposaient à l'optimisme pas très

raffiné de son mari. Grande, plus grande que lui de toute la tête,

maigre, bien faite, sachant s'habiller, mais d'une élégance un peu

compassée, qui la faisait toujours paraître--comme à dessein--plus

âgée qu'elle n'était, elle avait une très haute valeur morale; mais

elle était sévère pour les autres; elle n'admettait aucune faute, ni

presque aucun travers; elle passait pour froide et dédaigneuse. Elle

était très pieuse; et c'était une occasion d'éternelles discussions

entre époux. D'ailleurs, ils s'aimaient beaucoup; et, tout en se

disputant, ils n'auraient pu se passer l'un de l'autre. Ils n'étaient

pas beaucoup plus pratiques l'un que l'autre: lui, par manque de

psychologie--(il risquait toujours d'être la dupe des bonnes figures et

des belles paroles),--elle, par inexpérience totale des affaires--(en

ayant toujours été tenue à l'écart, elle ne s'y intéressait point).

Ils avaient deux enfants: une fille, Antoinette, qui était l'aînée

de cinq ans, et un garçon, Olivier.

Antoinette était une jolie brunette, qui avait une gracieuse et

honnête petite figure à la française, ronde, avec des yeux vifs, le

front bombé, le menton fin, un petit nez droit,--«un de ces nez fins

et nobles au plus joly», (comme dit gentiment un vieux portraitiste

français), «et dans lequel il se passoit certain petit jeu

imperceptible qui animoit la physionomie et indiquoit la finesse des

mouvements qui se fesoient au dedans d'elle, à mesure qu'elle parloit

ou qu'elle écoutoit.» Elle tenait de son père la gaieté et

l'insouciance.

Olivier était un blondin délicat, de petite taille, comme son père,

mais de nature tout autre. Sa santé avait été gravement éprouvée

par des maladies continuelles pendant son enfance; et, bien qu'il en

eût été d'autant plus choyé par tous les siens, sa faiblesse

physique l'avait rendu de bonne heure un petit garçon mélancolique,

rêvasseur, qui avait peur de la mort, et qui était très mal armé

pour la vie. Il restait seul, par sauvagerie et par goût; il fuyait la

société des autres enfants: il y était mal à l'aise; il répugnait

à leurs jeux, à leurs batailles; leur brutalité lui faisait horreur.

Il se laissait battre par eux, non par manque de courage, mais par

timidité, parce qu'il avait peur de se défendre, de faire du mal; il

eût été martyrisé par ses camarades, s'il n'eût été protégé par

la situation de son père. Il était tendre, et d'une sensibilité

maladive: un mot, une marque de sympathie, un reproche, le faisait

fondre en larmes. Sa sœur, beaucoup plus saine, se moquait de lui, et

l'appelait: petite fontaine.

Les deux enfants s'aimaient de tout cœur; mais ils étaient trop

différents pour vivre ensemble. Chacun allait de son côté, et

poursuivait ses chimères. À mesure qu'Antoinette grandissait, elle

devenait plus jolie; on le lui disait, et elle le savait: elle en était

heureuse, elle se forgeait des romans pour l'avenir. Olivier, malingre

et triste, se sentait constamment froissé par tous ses contacts avec le

monde extérieur; et il se réfugiait dans son absurde petit cerveau: il

se contait des histoires. Il avait un besoin ardent et féminin d'aimer

et d'être aimé; et, vivant seul, en dehors de tous ceux de son âge,

il s'était fait deux ou trois amis imaginaires: l'un s'appelait Jean,

l'autre Etienne, l'autre François; il était toujours avec eux. Aussi,

n'était-il jamais avec ceux qui l'entouraient. Il ne dormait pas

beaucoup, et rêvassait sans cesse. Le matin, quand on l'avait arraché

de son lit, il s'oubliait, ses deux petites jambes nues pendant hors de

son lit, ou, bien souvent, deux bas enfilés sur la même jambe. Il

s'oubliait, ses deux mains dans sa cuvette. Il s'oubliait à sa table de

travail, en écrivant une ligne, en apprenant sa leçon: il rêvait

pendant des heures; et après, il s'apercevait soudain, avec terreur,

qu'il n'avait rien appris. À dîner, il était ahuri quand on lui

adressait la parole; il répondait, deux minutes après qu'on l'avait

interrogé; il ne savait plus ce qu'il voulait dire, au milieu de sa

phrase. Il s'engourdissait dans le murmure de sa pensée et dans les

sensations familières des jours de province monotones, qui

s'écoulaient avec lenteur: la grande maison, à moitié vide, dont on

n'habitait qu'une partie; les caves et les greniers immenses et

redoutables; les chambres mystérieusement closes, volets fermés,

meubles vêtus de housses, glaces voilées, flambeaux enveloppés; les

vieux portraits de famille, au sourire obsédant; les gravures Empire,

d'un héroïsme vertueux et polisson: _Alcibiade et Socrate chez la

courtisane, Antiochus et Stratonice, l'histoire d'Epaminondas,

Bélisaire mendiant_... Au dehors, le bruit du maréchal ferrant dans la

forge d'en face, la danse boiteuse des marteaux sur l'enclume, le

halètement du soufflet poussif, l'odeur de la corne grillée, les

battoirs des laveuses accroupies au bord de l'eau, les coups sourds du

couperet du boucher dans la maison voisine, le pas d'un cheval sonnant

sur le pavé de la rue, le grincement d'une pompe, le pont tournant sur

le canal, les lourds bateaux, chargés de piles de bois, lentement

défilant, halés au bout d'une corde, devant le jardin suspendu, la

petite cour dallée, avec un carré de terre, où poussaient deux lilas,

au milieu d'un massif de géraniums et de pétunias, les caisses de

lauriers et de grenadiers en fleurs sur la terrasse au-dessus du canal;

parfois, le vacarme d'une foire sur la place voisine, les paysans en

blouses bleues luisantes, et les cochons braillants... Et le dimanche,

à l'église, le chantre qui chantait faux, le vieux curé qui

s'endormait en disant la messe; la promenade en famille sur l'avenue de

la gare, où l'on passait son temps à échanger des coups de chapeau

cérémonieux avec d'autres malheureux, qui se croyaient également

obligés à se promener ensemble,--jusqu'à ce qu'enfin on arrivât dans

les champs ensoleillés, au-dessus desquels, invisibles, se balançaient

les alouettes,--ou le long du canal miroitant et mort, des deux côtés

duquel les peupliers alignés frissonnaient... Et puis, c'étaient les

grands dîners, les mangeries interminables, où l'on parlait de

mangeaille, avec science et volupté: car il n'y avait là que des

connaisseurs; et la gourmandise est, en province, la grande occupation,

l'Art par excellence. Et l'on parlait aussi d'affaires, et de

gauloiseries et, çà et là, de maladies, avec des détails sans

fin...--Et le petit garçon, assis dans son coin, ne faisait pas plus de

bruit qu'une petite souris, grignotait, ne mangeait guère, et écoutait

de toutes ses oreilles. Rien ne lui échappait; ce qu'il entendait mal,

son imagination y suppléait. Il avait ce don singulier, qu'on observe

souvent chez les enfants des vieilles familles, où l'empreinte des

siècles est trop fortement marquée, de deviner des pensées, qu'il

n'avait jamais eues encore, et qu'il comprenait à peine.--Il y avait

aussi la cuisine, où s'élaboraient des mystères sanglants et

succulents; et la vieille bonne, qui racontait des contes burlesques et

effrayants... Enfin, c'était, le soir, le vol silencieux des

chauves-souris, la terreur des vies monstrueuses, que l'on savait

grouiller dans les entrailles de la vieille maison: les gros rats, les

araignées énormes et velues; la prière au pied du lit, où l'on

n'écoutait guère ce que l'on disait; la petite cloche saccadée de

l'hospice voisin, qui sonnait le coucher des religieuses;--le lit blanc,

l'île des rêves...

Les meilleurs moments de l'année étaient ceux qu'on passait dans une

propriété de famille, à quelques lieues de la ville, au printemps et

à l'automne. Là, on pouvait rêver tout à son aise: on ne voyait

personne. Comme la plupart des petits bourgeois, les deux enfants

étaient tenus à l'écart des gens du peuple: domestiques, fermiers,

qui leur inspiraient au fond un peu de crainte et de dégoût. Ils

tenaient de leur mère un dédain aristocratique--ou plutôt,

essentiellement bourgeois,--pour les travailleurs manuels. Olivier

passait les journées, perché dans les branches d'un frêne, et lisant

des histoires merveilleuses: la délicieuse mythologie, les _Contes_ de

Musæus, ou de Mme d'Aulnoy, ou les _Mille et une Nuits_, ou des romans

de voyage. Car il avait cette étrange nostalgie des terres lointaines,

«ces rêves océaniques», qui tourmentent parfois les jeunes garçons

des petites villes de province françaises. Un fourré lui cachait la

maison; et il pouvait se croire très loin. Mais il se savait tout

près; et il en était bien aise: car il n'aimait pas trop à

s'éloigner tout seul; il se sentait perdu dans la nature. Les arbres

houlaient autour. À travers le nid de feuillage il voyait au loin les

vignes jaunissantes, les prairies où paissaient les vaches bigarrées,

dont les meuglements lents remplissaient le silence de la campagne

assoupie. Les coqs à la voix perçante se répondaient d'une ferme à

l'autre. On entendait le rythme inégal des fléaux dans les granges.

Dans cette paix des choses, la vie fiévreuse des myriades d'êtres

coulait à pleins bords. Olivier surveillait d'un œil inquiet les

colonnes des fourmis perpétuellement pressées, et les abeilles lourdes

de butin, qui ronflent comme des tuyaux d'orgues, et les guêpes

superbes et stupides, qui ne savent ce qu'elles veulent,--tout ce monde

de bêtes affairées, qui semblent dévorées du désir d'arriver

quelque part... Où cela? Elles l'ignorent. N'importe où! Quelque

part... Olivier avait un frisson, au milieu de cet univers aveugle et

ennemi. Il tressaillait, comme un levraut, au bruit d'une pomme de pin

qui tombait, ou d'une branche sèche qui se cassait... Il se rassurait,

en entendant, à l'autre bout du jardin, tinter les anneaux de la

balançoire, où Antoinette se berçait, avec rage.

Elle rêvait aussi; mais c'était à sa façon. Elle passait la journée

à fureter dans le jardin, gourmande, curieuse, et rieuse, picorant les

raisins des vignes comme une grive, détachant en cachette une pêche de

l'espalier, grimpant sur un prunier, ou lui donnant en passant de

petites tapes sournoises, pour faire tomber la pluie des mirabelles

d'or, qui fondent dans la bouche comme un miel parfumé. Ou elle

cueillait des fleurs, bien que ce fût défendu: vite, elle arrachait

une rose qu'elle convoitait depuis le matin, et elle se sauvait avec,

dans la charmille au fond du jardin. Alors, elle enfouissait son petit

nez voluptueusement dans la fleur enivrante, elle la baisait, la

mordait, la suçait; et puis, elle cachait son larcin, elle l'enfonçait

dans son cou, contre sa gorge, entre ses deux petits seins, qu'elle

regardait curieusement se gonfler sous sa chemisette entrebâillée...

Une volupté aussi, exquise et défendue, était d'enlever ses

chaussures et ses bas, et de s'en aller, pieds nus, sur le sablon frais

des allées, et sur l'herbe mouillée des pelouses, et sur les pierres

glacées d'ombre, ou brûlantes de soleil, et dans le petit ruisseau qui

coulait à la lisière du bois, de baiser avec ses pieds, ses jambes,

ses genoux, l'eau, la terre et la lumière. Couchée à l'ombre des

sapins, elle regardait ses mains transparentes au soleil, et elle

promenait machinalement ses lèvres sur le tissu satiné de ses bras

fins et dodus. Elle se faisait des couronnes, des colliers, des robes de

feuilles de lierre et de feuilles de chêne; elle y piquait des chardons

bleus, et de la rouge épine-vinette et de petites branches de sapins

avec leurs fruits verts: elle avait l'air d'une petite princesse

barbare. Et elle dansait, toute seule, autour du jet d'eau; et, les bras

étendus, elle tournait, elle tournait, jusqu'à ce que la tête lui

tournât, et qu'elle se laissât choir sur la pelouse, la figure enfouie

dans l'herbe, et riant aux éclats, pendant plusieurs minutes, sans

pouvoir s'arrêter, et sans savoir pourquoi.

Ainsi coulaient les jours des deux enfants, à quelques pas l'un de

l'autre, sans s'occuper l'un de l'autre,--sauf lorsque Antoinette

s'avisait, en passant, de jouer une niche à son frère, de lui lancer

au nez une poignée d'aiguilles de pin, ou de secouer son arbre, en

menaçant de le faire tomber, ou de lui faire peur, en se lançant sur

lui et criant brusquement:

--Hou! Hou!...

Elle était prise parfois d'une fureur de le taquiner. Elle le faisait

descendre de son arbre, en prétendant que sa mère l'appelait. Puis,

quand il était descendu, elle montait à sa place, et n'en voulait plus

bouger. Alors Olivier geignait, et menaçait de se plaindre. Mais il n'y

avait pas de danger qu'Antoinette s'éternisât sur l'arbre: elle ne

pouvait rester deux minutes en repos. Quand elle s'était bien moquée

d'Olivier, du haut de la branche, quand elle l'avait fait enrager à son

aise, et qu'il était près de pleurer, elle dégringolait en bas, se

jetait sur lui, le secouait en riant, l'appelait «petit serin», et le

roulait par terre, en lui frottant le nez avec des poignées d'herbe. Il

essayait de lutter; mais il n'était pas de force. Alors, il ne bougeait

plus, couché sur le dos, comme un hanneton, ses bras maigres cloués

sur le gazon par les robustes menottes d'Antoinette; et il prenait un

air lamentable et résigné. Antoinette n'y résistait pas: elle le

regardait vaincu et soumis; elle éclatait de rire, l'embrassait

brusquement, et elle le laissait,--non sans lui avoir, en guise d'adieu,

enfoncé un petit tapon d'herbe fraîche dans la bouche: ce qu'il

détestait par-dessus tout, parce qu'il était extrêmement dégoûté.

Et il crachait, il s'essuyait la bouche, il protestait avec indignation,

tandis qu'elle se sauvait à toutes jambes, en riant.

Elle riait toujours. La nuit, dans son sommeil, elle riait encore.

Olivier, couché dans la chambre voisine, et qui ne dormait point,

sursautait au milieu des histoires qu'il se contait, en entendant ces

fous rires et les paroles entrecoupées qu'elle disait dans le silence

de la nuit. Dehors, les arbres craquaient sous le souffle du vent, une

chouette pleurait, les chiens hurlaient dans les villages, au loin, et

dans les fermes au fond des bois. Dans l'indécise phosphorescence de la

nuit, Olivier voyait se mouvoir devant sa fenêtre, comme des spectres,

des branches lourdes et sombres de sapins, et le rire d'Antoinette lui

était un allégement.

Les deux enfants étaient très religieux, surtout Olivier. Leur père

les scandalisait par ses professions de foi anticléricales; mais il les

laissait libres; et, au fond, comme tant de bourgeois qui ne croient

pas, il n'était pas fâché que les siens crussent pour lui: car il est

toujours bon d'avoir des alliés dans l'autre camp, on n'est jamais sûr

de quel côté tournera la chance. En somme, il était déiste, et il se

réservait, le moment venu, de faire venir un curé, comme avait fait

son père: si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal;

on n'a pas besoin de croire qu'on sera brûlé, pour prendre une

assurance contre l'incendie.

Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme. Il lui semblait

parfois ne plus exister. Crédule et tendre, il avait besoin d'un appui;

il goûtait dans la confession une jouissance douloureuse, le bienfait

de se confier à l'invisible Ami, dont les bras vous sont toujours

ouverts, à qui on peut tout dire, qui comprend et qui excuse tout; il

savourait la douceur de ce bain d'humilité et d'amour, d'où l'âme

sort toute pure, lavée et reposée. Il lui était si naturel de croire,

qu'il ne comprenait pas comment on pouvait douter; il pensait qu'on y

mettait de la méchanceté, ou que Dieu vous punissait. Il faisait des

prières en cachette pour que son père fût touché de la grâce; et il

eut une grande joie, un jour que, visitant avec lui une église de

campagne, il le vit faire un signe de croix. Les récits de l'Histoire

Sainte s'étaient mêlés en lui aux merveilleuses histoires de

Rübezahl, de Gracieuse et Percinet, et du calife Haroun-al-Raschid.

Quand il était petit, il ne doutait pas plus de la vérité des unes

que des autres. Et, de même qu'il n'était pas sûr de ne pas

connaître Schacabac aux lèvres fendues, et le barbier babillard, et le

petit bossu de Casgar, de même que, lorsqu'il se promenait, il

cherchait des yeux dans la campagne le pic noir qui porte dans son bec

la racine magique du chercheur de trésors, Chanaan et la Terre Promise

devenaient, par la vertu de son imagination d'enfant, des localités

bourguignonnes ou berrichonnes. Une colline du pays, toute ronde, avec

un petit arbre au sommet comme un vieux plumet défraîchi, lui semblait

la montagne où Abraham avait élevé le bûcher. Et un gros buisson

mort, à la lisière des chaumes, était le Buisson ardent, que les

siècles avaient éteint. Même quand il ne fut plus tout petit, et

quand son sens critique commençait à s'éveiller, il aimait à se

bercer encore des légendes populaires qui enguirlandent la foi; et il y

trouvait tant de plaisir que, sans être tout à fait dupe, il s'amusait

à l'être. C'est ainsi que, pendant longtemps, il guetta, le samedi

saint, le retour des cloches de Pâques, qui sont parties pour Rome, le

jeudi d'avant, et qui reviennent dans les airs, avec de petites

banderoles. Il avait fini par se rendre compte que ce n'était pas vrai;

mais il n'en continuait pas moins de lever le nez au ciel, quand il les

entendait sonner; et, une fois, il eut l'illusion--tout en sachant

parfaitement que cela ne pouvait pas être--d'en voir une disparaître

au-dessus de la maison, avec des rubans bleus.

Il avait un impérieux besoin de se baigner dans ce monde de légende et

de foi. Il fuyait la vie. Il se fuyait lui-même. Maigre, pâle,

chétif, il souffrait d'être ainsi, il ne pouvait supporter de se

l'entendre dire. Il portait en lui un pessimisme natif, qui lui venait

de sa mère sans doute, et qui avait trouvé un terrain favorable chez

cet enfant maladif. Il n'en avait pas conscience: il croyait que tout le

monde était comme lui; et ce petit bonhomme de dix ans, pendant ses

récréations, au lieu de jouer dans le jardin, s'enfermait dans sa

chambre, et, en grignotant son goûter, il écrivait son testament.

Il écrivait beaucoup. Il s'acharnait a écrire son journal, chaque soir

en cachette,--il ne savait pourquoi, car il n'avait rien à dire que des

niaiseries. Écrire était chez lui une manie héréditaire, ce besoin

séculaire du bourgeois de province française,--la vieille race

indestructible,--qui, chaque jour, écrit pour soi, jusqu'au jour de sa

mort, avec une patience idiote et presque héroïque, les notes

détaillées de ce qu'il a, chaque jour, vu, dit, fait, entendu, bu,

pensé et mangé. Pour soi. Pour personne autre. Personne ne le lira

jamais: il le sait; et lui-même ne se relit jamais.

La musique lui était, comme la foi, un abri contre la lumière trop

vive du jour. Tous deux, le frère et la sœur, étaient musiciens de

cœur,--surtout Olivier, qui tenait ce don de sa mère. Au reste, il

s'en fallait que leur goût fût excellent. Personne n'eût été

capable de le former, dans cette province où l'on n'entendait, en fait

de musique, que la fanfare locale qui jouait des pas redoublés,

ou--dans ses bons jours--des pots-pourris d'Adolphe Adam, l'orgue de

l'église qui exécutait des romances, et les exercices de piano des

demoiselles de la bourgeoisie, qui tapotaient sur des instruments mal

accordés quelques valses et polkas, l'ouverture du _Calife de Bagdad_,

ou de _la Chasse du jeune Henri_, et deux ou trois sonates de Mozart,

toujours les mêmes, et toujours avec les mêmes fausses notes. Cela

faisait partie du programme invariable des soirées, quand on recevait

du monde. Après dîner, ceux qui avaient des talents étaient priés de

les faire valoir: ils refusaient d'abord, en rougissant, puis

finissaient par céder aux instances de l'assemblée; et ils

exécutaient leur grand morceau par cœur. Chacun admirait alors la

mémoire de l'artiste et son jeu «perlé».

Cette cérémonie, qui se renouvelait presque à chaque soirée, gâtait

pour les deux enfants tout le plaisir du dîner. Encore, quand ils

avaient h jouer à quatre mains leur _Voyage en Chine_ de Bazin, ou

leurs petits morceaux de Weber, ils étaient sûrs l'un de l'autre, ils

n'avaient pas trop peur. Mais quand il fallait jouer seul, c'était un

supplice. Antoinette, comme toujours, était la plus brave. Cela

l'ennuyait mortellement; mais comme elle savait qu'il n'y avait pas

moyen d'y échapper, elle en prenait son parti, allait s'asseoir au

piano, d'un petit air décidé, et galopait son _rondo_, à la diable,

bredouillant des passages, à d'autres pataugeant, s'interrompant,

tournant la tête, disant avec un sourire:

--Ah! je ne me souviens plus... puis, reprenant bravement, quelques

mesures plus loin, et allant jusqu'au bout. Après, elle ne cachait pas

son contentement d'avoir fini; et, quand elle revenait à sa place au

milieu des compliments, elle riait, en disant:

--J'en ai fait, des fausses notes!...

Mais Olivier était d'humeur moins facile. Il ne pouvait supporter de

s'exhiber en public, d'être le point de mire de toute une société.

C'était déjà pour lui une souffrance de parler, quand il y avait du

monde. Jouer, surtout pour des gens qui n'aimaient pas la musique--(il

le voyait très bien),--que la musique ennuyait même, et qui vous

faisaient jouer seulement par habitude, lui semblait une tyrannie,

contre laquelle il tentait de s'insurger en vain. Il refusait

obstinément. Certains soirs, il se sauvait; il allait se cacher

dans une chambre noire, dans le corridor, et jusqu'au grenier,

malgré sa peur des araignées. Sa résistance rendait les insistances

plus vives et plus narquoises; les objurgations des parents

s'y mêlaient, agrémentées de quelques claques, quand l'esprit de

révolte soufflait trop impertinemment. Et il devait toujours finir par

jouer,--naturellement, en dépit du bon sens. Ensuite, il souffrait, la

nuit, d'avoir mal joué, parce qu'il aimait vraiment la musique.

Le goût de la petite ville n'avait pas toujours été aussi médiocre.

On se souvenait d'un temps, où l'on faisait d'assez bonne musique de

chambre, chez deux ou trois bourgeois. Mme Jeannin parlait souvent de

son grand-père, qui raclait du violoncelle avec passion, et qui

chantait des airs de Gluck, de Dalayrac et de Berton. Il y en avait

encore un gros cahier à la maison, ainsi qu'une liasse d'airs italiens.

Car l'aimable vieillard était comme M. Andrieux, dont Berlioz disait:

«Il _aimait bien_ Gluck.» Et il ajoutait avec amertume: «Il _aimait

bien_ aussi Piccinni».--Peut-être aimait-il mieux Piccinni. En tout

cas, les airs italiens l'emportaient de beaucoup en nombre, dans la

collection du grand-père. Ils avaient été le pain musical du petit

Olivier. Nourriture peu substantielle, et un peu analogue aux sucreries

de province, dont on bourre les enfants: elles affadissent le goût,

démolissent l'estomac, et risquent d'enlever pour toujours l'appétit

pour des aliments plus sérieux. Mais la gourmandise d'Olivier ne

pouvait être mise en cause. D'aliments plus sérieux, on ne lui en

offrait pas. Il n'avait pas de pain, il mangeait du gâteau. C'est ainsi

que, par la force des choses, Cimarosa, Paesiello, et Rossini devinrent

les nourriciers de ce petit garçon mélancolique et mystique, dont la

tête tournait un peu, en buvant l'_Asti spumante_, que lui versaient,

au lieu de lait, ces pères Silènes hilares et effrontés, et les deux

petites Bacchantes sautillantes de Naples et de Catane, au sourire

ingénu et lascif, avec une jolie larme dans les yeux: Pergolèse et

Bellini.

Il jouait beaucoup de musique, tout seul, pour son plaisir. Il en était

imprégné. Il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il jouait, il en

jouissait passivement. Personne ne songeait à lui faire apprendre

l'harmonie; et lui-même ne s'en souciait pas. Tout ce qui était

science et esprit scientifique était étranger à la famille, surtout

du côté maternel. Ces hommes de loi, beaux esprits et humanistes,

étaient perdus devant un problème. On citait, comme un phénomène, un

membre de la famille,--un cousin éloigné,--qui était entré au Bureau

des Longitudes. Encore disait-on qu'il en était devenu fou. La vieille

bourgeoisie de province, d'esprit robuste et positif, mais assoupi par

ses longues digestions et la monotonie des jours, est pleine de son bon

sens; elle a une telle foi en lui qu'elle se fait fort de ne trouver

aucune difficulté qu'il ne soit suffisant à résoudre; et elle n'est

pas loin de considérer les hommes de science comme des espèces

d'artistes, plus utiles que les autres, mais moins relevés, parce que

du moins les artistes ne servent à rien; et cette fainéantise ne

manque pas de distinction. Au lieu que les savants sont presque des

ouvriers manuels,--(ce qui est déshonorant),--des contremaîtres plus

instruits et un peu toqués; très forts sur le papier; mais, sortis de

leur usine à chiffres, il n'y a plus personne! Ils n'iraient pas loin,

s'ils n'avaient, pour les diriger, les gens de bon sens, qui possèdent

l'expérience de la vie et des affaires.

Le malheur est qu'il n'est pas prouvé que cette expérience de la vie

et des affaires soit aussi ferme que ces gens de bon sens voudraient se

le faire accroire. C'est bien plutôt une routine, limitée à un très

petit nombre de cas très faciles. Que survienne un cas imprévu, où il

faut prendre parti promptement et vigoureusement, les voilà désarmés.

Le banquier Jeannin était de cette espèce. Tout était si bien prévu

d'avance, tout se répétait si exactement dans le rythme de la vie de

province qu'il n'avait jamais rencontré de difficultés sérieuses dans

ses affaires. Il avait pris la succession de son père, sans aptitude

spéciale pour ce métier; puisque tout avait bien marché depuis, il en

faisait honneur à ses lumières naturelles. Il aimait à dire qu'il

suffisait d'être honnête, appliqué, et d'avoir du bon sens; et il

pensait transmettre sa charge à son fils, sans plus s'inquiéter des

goûts de celui-ci que son père n'avait fait pour lui-même. Il ne l'y

préparait point. Il laissait ses enfants pousser à leur gré, pourvu

qu'ils fussent de braves petits, et surtout qu'ils fussent heureux: car

il les adorait. Aussi, étaient-ils aussi mal préparés que possible à

la lutte pour la vie: fleurs de serre. Mais ne devaient-ils pas toujours

vivre ainsi? Dans leur molle province, dans leur famille riche,

considérée, avec un père aimable, gai, cordial, entouré d'amis,

jouissant d'une des premières situations du pays, la vie était si

facile et riante!

Antoinette avait seize ans. Olivier allait faire sa première communion.

Il s'engourdissait dans le bourdonnement de ses rêves mystiques.

Antoinette écoutait chanter le voluptueux ramage de l'espérance

enivrée, qui, comme le rossignol d'avril, remplit les cœurs

printaniers. Elle jouissait de sentir son corps et son âme

fleurissants, de se savoir jolie et de se l'entendre dire. Les éloges

de son père, ses paroles imprudentes eussent suffi à lui tourner la

tête.

Il était en extase devant elle; il s'amusait de sa coquetterie, de ses

œillades langoureuses à son miroir, de ses roueries innocentes et

malignes. Il la prenait sur ses genoux, il la taquinait au sujet de son

petit cœur, des conquêtes qu'elle faisait, des demandes en mariage

qu'il prétendait avoir reçues pour elle; il les énumérait: des

bourgeois respectables, tous plus vieux et plus laids les uns que les

autres. Elle se récriait d'horreur, avec des éclats de rire, les bras

passés autour du cou de son père, la figure blottie contre sa joue. Et

il lui demandait quel serait l'heureux élu: si c'était M. le procureur

de la République, dont la vieille bonne des Jeannin disait qu'il était

laid comme les sept péchés capitaux, ou bien le gros notaire. Elle lui

donnait de petites tapes pour le faire taire, ou lui fermait la bouche

avec ses mains. Il baisait les menottes, et chantait, en la faisant

sauter sur ses genoux, la chanson connue:

_Que voulez-vous, la belle?

Est-ce un mari bien laid?_

Elle répondait, en pouffant, et lui nouant les favoris sous le

menton, par le refrain:

_Plutôt joli que laid,

Madame, s'il vous plaît._

Elle entendait bien faire son choix, elle-même. Elle savait qu'elle

était, ou qu'elle serait très riche,--(son père le lui répétait sur

tous les tons):--elle était «un beau parti». Les familles

distinguées du pays, qui avaient des fils, la courtisaient déjà,

disposant autour d'elle un réseau de petites flatteries et de ruses

savantes, cousues de fil blanc, pour prendre le joli poisson d'argent.

Mais le poisson risquait fort d'être pour eux un poisson d'avril; car

la fine Antoinette ne perdait rien de leurs manèges, et elle s'en

amusait: elle voulait bien se faire prendre; mais elle ne voulait pas

qu'on la prît. Dans sa petite tête, elle avait déjà décidé qui

elle épouserait.

La famille noble du pays--(il n'y en a généralement qu'une par pays:

elle se prétend issue des anciens seigneurs de la province; et elle

descend, le plus souvent, de quelque acheteur des biens nationaux,

intendant du XVIIIe siècle, ou fournisseur des armées de

Napoléon)--les Bonnivet, qui avaient, à deux lieues de la ville, un

château avec des tours pointues aux ardoises luisantes, au milieu des

grands bois, semés d'étangs poissonneux, faisaient des avances aux

Jeannin. Le jeune Bonnivet était empressé auprès d'Antoinette. Beau

garçon, assez fort et corpulent pour son âge, il ne faisait toute sa

sainte journée que chasser, manger, boire, et dormir; il montait à

cheval, savait danser, avait d'assez bonnes manières, et n'était pas

beaucoup plus bête qu'un autre. Il venait de temps en temps du château

à la ville, tout botté, à cheval, ou dans son tape-cul; il faisait

visite au banquier, sous prétexte d'affaires; et parfois, il apportait

une bourriche de gibier, ou un gros bouquet de fleurs pour ces dames. Il

en profitait pour faire la cour à mademoiselle. Ils se promenaient dans

le jardin. Il lui faisait des compliments gros comme le bras, et

badinait agréablement, en frisant sa moustache, et faisant sonner ses

éperons sur les dalles de la terrasse. Antoinette le trouvait charmant.

Son orgueil et son cœur étaient délicieusement caressés. Elle

s'abandonnnait à ces premières heures si douces d'amour enfantin.

Olivier détestait le hobereau, parce qu'il était fort, lourd, brutal,

qu'il riait d'un rire bruyant, qu'il avait des mains qui serraient comme

des étaux, et une façon dédaigneuse de l'appeler toujours:

«Petit...», en lui pinçant la joue. Il le détestait surtout,--sans

le savoir,--parce que cet étranger aimait sa sœur: ... sa sœur, son

bien à lui, à lui, et à nul autre!...

Cependant, la catastrophe arrivait. Tôt ou tard, il en vient une dans

la vie de ces vieilles familles bourgeoises qui depuis des siècles sont

incrustées dans le même carré de terre, et en ont épuisé tous les

sucs. Elles sommeillent tranquillement, et se croient aussi éternelles

que le sol qui les porte. Mais le sol est mort sous elles, et il n'y a

plus de racines: il suffit d'un coup de pioche pour tout arracher.

Alors, on parle de malechance, de malheur imprévu. Il n'y eût pas eu

de malechance, si l'arbre eût été plus résistant; ou, du moins,

l'épreuve n'eût fait que passer, comme une tourmente, qui arrache

quelques branches, mais n'ébranle point l'arbre.

Le banquier Jeannin était faible, confiant, un peu vaniteux. Il aimait

jeter de la poudre aux yeux, et confondait volontiers «être» avec

«paraître». Il dépensait beaucoup, à tort et à travers, sans que

ces gaspillages, à vrai dire, que les habitudes d'économie séculaire

venaient modérer, par accès de remords,--(il dépensait un stère de

bois, et lésinait sur une allumette),--vinssent sérieusement entamer

son avoir. Il n'était pas non plus très prudent dans ses affaires. Il

ne refusait jamais de prêter de l'argent à des amis; et ce n'était

pas bien difficile d'être de ses amis. Il ne prenait même pas toujours

la peine de se faire donner un reçu; il tenait un compte négligent de

ce qu'on lui devait, et qu'il ne réclamait guère, si on ne le lui

offrait point. Il comptait sur la bonne foi des autres, comme il

entendait qu'on comptât sur la sienne. Il était d'ailleurs plus timide

que ne l'eussent laissé croire ses manières rondes et sans façon.

Jamais il n'eût osé éconduire certains quémandeurs indiscrets, ni

manifester ses craintes au sujet de leur solvabilité. Il y mettait de

la bonté et de la pusillanimité. Il ne voulait froisser personne, et

il craignait un affront. Alors, il cédait toujours. Et, pour se donner

le change, il le faisait avec entrain, comme si c'était lui rendre

service que prendre son argent. Il n'était pas loin de le croire: son

amour-propre et son optimisme lui persuadaient aisément que toute

affaire qu'il faisait était une bonne affaire.

Ces façons d'agir n'étaient pas pour lui aliéner les sympathies des

emprunteurs; il était adoré des paysans, qui savaient qu'ils pouvaient

toujours avoir recours à son obligeance, et qui ne s'en faisaient point

faute. Mais la reconnaissance des gens--voire des braves gens--est un

fruit qu'il faut cueillir à temps.--Si on le laisse vieillir sur

l'arbre, il ne tarde pas à moisir. Quand quelques mois étaient

passés, les obligés de M. Jeannin s'habituaient à penser que

ce service leur était dû; et même, ils avaient un penchant à

croire que, pour que M. Jeannin eût manifesté tant de plaisir

à les aider, il fallait qu'il y eût trouvé son intérêt. Les plus

délicats se croyaient quittes--sinon de la dette, au moins de la

reconnaissance--avec un lièvre qu'ils avaient tué, ou un panier

d'œufs de leur poulailler, qu'ils venaient offrir au banquier, le jour

de la foire du pays.

Comme jusqu'à présent il ne s'était agi, en définitive, que de

petites sommes, et que M. Jeannin n'avait eu affaire qu'à d'assez

honnêtes gens, il n'y avait pas eu grand inconvénient à cela: les

pertes d'argent,--dont le banquier ne soufflait mot à qui que ce

fût,--étaient minimes. Mais ce fut autre chose, du jour où M. Jeannin

se trouva sur le chemin d'un intrigant, qui lançait une grande affaire

industrielle, et qui avait eu vent de la complaisance du banquier et de

ses ressources financières. Ce personnage aux manières importantes,

qui était décoré de la Légion d'honneur, et se disait l'ami de deux

ou trois ministres, d'un archevêque, d'une collection de sénateurs, de

notoriétés variées du monde des lettres ou de la finance, et d'un

journal omnipotent, sut merveilleusement prendre le ton autoritaire et

familier, qui convenait à son homme. À titre de recommandation, il

exhibait, avec une grossièreté qui eût mis en éveil quelqu'un de

plus fin que M. Jeannin, les lettres de compliments banals qu'il avait

reçues de ces illustres connaissances, pour le remercier d'une

invitation à dîner, ou pour l'inviter à leur tour: car on sait que

les Français ne sont jamais chiches de cette monnaie épistolaire, ni

regardants à accepter la poignée de main et les dîners d'un individu

qu'ils connaissent depuis une heure,--pourvu seulement qu'il les amuse

et qu'il ne leur demande point leur argent. Encore en est-il beaucoup

qui ne le refuseraient pas à leur nouvel ami, si d'autres faisaient de

même. Et ce serait bien de la malechance pour un homme intelligent, qui

cherche à soulager son prochain de l'argent qui l'embarrasse, s'il ne

finissait par trouver un premier mouton qui consentît à sauter, pour

entraîner les autres.--N'y eût-il pas eu d'autres moutons avant

lui, M. Jeannin eût été celui-là. Il était de la bonne espèce

porte-laine, qui est faite pour qu'on la tonde. Il fut séduit par les

belles relations, par la faconde, par les flatteries de son visiteur, et

aussi par les premiers bons résultats que donnèrent ses conseils. Il

risqua peu, d'abord, et avec succès; alors, il risqua beaucoup; et

puis, il risqua tout: non seulement son argent, mais celui de ses

clients. Il se gardait de les en aviser: il était sûr de gagner; il

voulait éblouir par les services rendus.

L'entreprise sombra. Il l'apprit d'une façon indirecte par un de ses

correspondants parisiens, qui lui disait un mot, en passant, du nouveau

krach, sans se douter que Jeannin était une des victimes: car le

banquier n'avait parlé de rien à personne; avec une inconcevable

légèreté, il avait négligé--évité, semblait-il,--de prendre

conseil auprès de ceux qui étaient capables de le renseigner: il avait

tout fait en secret, infatué de son infaillible bon sens, et il

s'était contenté des plus vagues renseignements. Il y a de ces

aberrations dans la vie: on dirait qu'à certains moments, il faille

absolument qu'on se perde: il semble qu'on ait peur que quelqu'un vous

vienne en aide; on fuit tout conseil qui pourrait vous sauver, on se

cache, on se hâte avec un empressement fébrile, afin de pouvoir faire

le grand plongeon, tout à son aise.

M. Jeannin courut à la gare, et, le cœur broyé d'angoisse, il prit le

train pour Paris. Il allait à la recherche de son homme. Il se flattait

encore de l'espoir que les nouvelles étaient fausses, ou du moins

exagérées. Il ne trouva point l'homme, et il eut confirmation du

désastre, qui était complet. Il revint, affolé, cachant tout.

Personne ne se doutait de rien encore. Il tâcha de gagner quelques

semaines, quelques jours. Dans son incurable optimisme, il s'efforçait

de croire qu'il trouverait un moyen de réparer, sinon ses pertes,

celles qu'il avait fait subir à ses clients. Il essaya de divers

expédients, avec une précipitation maladroite, qui lui eût enlevé

toute chance de réussir, s'il en avait pu avoir. Les emprunts qu'il

tenta lui furent partout refusés. Les spéculations hasardeuses, où,

en désespoir de cause, il engagea le peu qui lui restait, achevèrent

de le perdre. Dès lors, ce fut un changement complet dans son

caractère. Il ne parlait de rien; mais il était aigri, violent, dur,

horriblement triste. Encore, quand il était avec des étrangers,

continuait-il à simuler la gaieté; mais son trouble n'échappait à

personne: on l'attribuait à sa santé. Avec les siens, il se

surveillait moins; et ils avaient remarqué tout de suite qu'il cachait

quelque chose de grave. Il n'était plus reconnaissable. Tantôt il

faisait irruption dans une chambre, et il fouillait un meuble, jetant

sur le parquet tous les papiers sens dessus dessous, et se mettant dans

des rages folles, parce qu'il ne trouvait rien, ou qu'on voulait

l'aider. Puis, il restait perdu au milieu de ce désordre; et, quand on

lui demandait ce qu'il cherchait, il ne le savait pas lui-même. Il ne

paraissait plus s'intéresser aux siens; ou il les embrassait, avec des

larmes aux yeux. Il ne dormait plus. Il ne mangeait plus.

Mme Jeannin voyait bien qu'on était à la veille d'une catastrophe;

mais elle n'avait jamais pris aucune part aux affaires de son mari, elle

n'y comprenait rien. Elle l'interrogea: il la repoussa brutalement; et

elle, froissée dans son orgueil, n'insista plus. Mais elle tremblait,

sans savoir pourquoi.

Les enfants ne pouvaient se douter du danger. Antoinette était trop

intelligente pour ne pas avoir, comme sa mère, le pressentiment de

quelque malheur; mais elle était toute au plaisir de son amour

naissant: elle ne voulait pas penser aux choses inquiétantes; elle se

persuadait que les nuages se dissiperaient d'eux-mêmes,--ou qu'il

serait assez temps pour les voir, quand on ne pourrait plus faire

autrement.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 1 / 36 段