Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut
employée à charger les vaisseaux de provisions. Les courts intervalles
pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en
silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des
soldats de se retrouver après une assez longue séparation fut passée, un
sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les
officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas
une seule, maison, pas un seul hangar, dans un rayon de dix milles,
rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie
formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul
au milieu de cette scène apitoyable, le vieux chantier délabré, qui
conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine
comme un soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le
délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était plus un fort: deux bâtiments
de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une
ceinture de pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière
guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.
Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à
l'intérieur, un spectacle non moins triste s'offrait à sa vue.
Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa
journée à ramasser et classifier ce qui traîne. Ici, un couteau rouillé,
plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui
infectent l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord,
sert de magasin de provisions, l'autre de pharmacie.
Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du
Fort, et leur démarche ne fut pas vaine, car il était superbe dans son
délabrement.
Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne
sais quoi qui vous prenait au coeur et vous faisait monter, malgré vous,
à la paupière, une larme de regret et de pitié.
Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable
Cowan. On s'agenouilla auprès du tertre dont la verdure changeait de
nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des
mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact
de leur racines avec le cadavre froid du jeune martyr. Oui, du jeune
martyr, car c'en fut un.
Quand on trouva, son corps, il avait un bras et une jambe coupés, la
poitrine ouverte et quant à son coeur, quelque Sauvage le lui avait
arraché et l'avait emporté à son wigwam. Aussi les soldats du 65e qui
ramassèrent ce pauvre cadavre mutilé, émus jusqu'aux larmes à la vue de
son état, lui creusèrent-ils une tombe aune centaine de verges du fort.
On y planta des rosiers sauvages et quelques fleurs des bois. Dieu
préserve ces pauvres fleurs! que chaque printemps elles élèvent plus
haut leurs corolles nuancées et répandent autour de cette tombe un
parfum divin! Qu'elles y restent comme souvenir de notre bataillon! et,
lorsque l'ombre du jeune soldat errera dans la plaine, puissent leur
variété de couleurs et leur douce senteur la faire sourire de joie et
d'orgueil, en lui soufflant tout bas notre nom.
Dès six heures et demie du matin, nous étions dans la plaine et nous
faisions l'exercice militaire, commandés par l'instructeur Labranche. A
sept heures et demie, l'exercice était fini, la lecture des ordres
du jour eut lieu. La fin de la campagne nous était annoncée, et nous
recevions l'ordre de retourner dans nos foyers. Une seule chose
nous intriguait, tout le bataillon avait reçu ordre de descendre la
Saskatchewan et d'aller jusqu'aux Grands Rapides sur la "_Baroness_" et
c'est à peine si l'aile gauche du bataillon avait pu s'y placer d'une
manière convenable. Aussi, malgré le plaisir de voyager ensemble, chacun
trouvait un mot à dire contre ceux qui semblaient avoir pris le parti de
nous ramener chez nous comme des sardines en boite.
A trois heures de l'après-midi, les colonels Ouimet et Hughes
inspectèrent le bataillon. On passa la nuit à bord du vaisseau et après
tout nous n'étions pas trop mal.
Samedi, 4--Dès deux heures et demie du matin, les trois vaisseaux se
mettent en route. On nous apprend que le lieutenant colonel Williams
des Midlands, et le sergent Valiquette de notre bataillon sont décédés
pendant la nuit. Tous les pavillons sont baissés à mi-mât en leur
honneur. Une atmosphère de tristesse semble peser sur le bateau et
l'avant-midi est longue et ennuyante. On n'entend que le cri monotone
d'un matelot qui sonde la rivière et dit au capitaine le nombre de pieds
d'eau où passe le vaisseau.
Le fond et le cours de la Saskatchewan sont des plus curieux: souvent
on passait dans deux pieds d'eau pour tomber aussitôt dans une quantité
d'eau dont on ne pouvait sonder la profondeur, mais plus, souvent
encore, après avoir navigué quelques secondes dans deux pieds d'eau,
le bateau s'échouait sur un banc de sable quelconque. On déchouait
généralement le bateau sans trop de trouble et la perte de temps n'était
pas bien grande.
Dans le cours de l'après-midi nous essuyons une tempête de pluie et de
grêle. La plupart des couvertes étendues sur le bord du vaisseau furent
mouillées en peu d'instants, et malgré qu'on les enlevât, et que la
pluie eût cessé, ceux dont les places étaient encore humides passèrent
une mauvaise nuit et se plaignirent de crampes et de rhumatismes le
lendemain.
Vers les cinq heures de l'après-midi, on passe devant un camp sauvage;
les sauvagesses nous saluent de la main tandis que leurs compagnons nous
regardent passer en silence.
Vers le soir, les bancs de sable devinrent plus nombreux; après quelques
heures de marche on aurait juré qu'il n'y avait que des bancs de sable
sur notre route. Des deux côtés s'étendent à perte de vue d'immenses
îles de sable et leur couleur grisâtre, vue au clair de la lune, avait
un effet des plus étrange aux yeux de tous. A mesure que le bataillon
avance on les voit se traîner comme des couleuvres autour de nous, et,
de temps à autre comme enlacés dans leurs replis; nous nous échouons sur
quelque monticule de sable caché traîtreusement sous la nappe de couleur
vert-pâle de là rivière. Fatigué de ces obstacles devenus plus fréquents
à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et
l'on passe une nuit tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de
Battleford.
Dimanche, 5--A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau
poursuit sa course accidentée. Rien de particulier à bord, excepté
l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit
heures et demie, nous voyions le "_Marquis_" et le "_North-West_" à un
demi-mille en avant de nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie
baie.. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet, nous
sommes rendus.
Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris
de voir le brave Lemay en habit d'officier qui nous attend sur le
rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et
d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers
lui. Il est encore pâle mais paraît marcher sans trop de difficulté.
A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation
commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa
blessure, je crois qu'on l'aurait promené sur nos épaules. Chacun
l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des
questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.
Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te
serrer avec orgueil sur son coeur, pas de mère non plus qui gémisse en
s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu arrange
si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis
longtemps, car la nouvelle de ton accident lui aurait brisé le coeur; un
frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi toutes
ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces
cent mains amies qui t'offrent; la plus généreuse amitié et si tu
pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre,
car au lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères,
ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est franche et dévouée.
Tous se rappelleront longtemps ta conduite héroïque à la Butte aux
Français et tant que le 65ème existera, tu y trouveras toute une
famille.
Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernière
expédition auront quitté ce monde pour un meilleur, tu restais seul à
penser à l'année 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et
chacun saluera en toi le héros de la Butte aux Français.
Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au défunt Col.
Williams. Tous les bataillons suivaient la dépouille mortelle en
silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux,
le 90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les Queen's Own montent
l'un après l'autre la colline, et traversent le village. A la porte du
Fort, le 65ème fait volte-face et quelques officier, seulement entrent
pendant que le bataillon revient sur ses pas.
Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent
Valiquette et le déposent dans le wagon funéraire. La compagnie No. 4
suit le corps puis viennent les autres compagnies.
[Illustration: SERGENT VALIQUETTE.]
Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de
la Mission. Tous prennent part aux chants sacrés que l'église ordonne
en pareille circonstance, puis le Révd père Provost nous adresse des
paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est
touchante, ses accents sont ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet
essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le Capt. Roy pleure
comme un frère aîné aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous
sont plus émus qu'ils ne voudraient le paraître. La cérémonie finie
chacun retourne au bateau en silence.
Ayant obtenu la permission de visiter le village, plusieurs se dirigent
à la hâte vers le premier magasin, pour utiliser les quelques sous qui
pèsent dans leur gousset.
Il y avait encore une centaine de maisons éparpillées de distance en
distance. Les dames sont à leurs portes et nous saluent sur notre
passage. Toutes sont contentes et nous font mille souhaits d'heureux
retour. Les plus hardis qui se rendent jusqu'à elles leur demander un
verre d'eau sont traités comme des frères ou des fils et sont reçus
comme un parent dont on attend depuis longtemps la visite et qu'on voit
partir à regret.
Quelques-uns se rendent jusqu'aux limites du village et jouissent d'un
spectacle inconnu dans leur ville natale. A leur gauche, le vieux fort
s'élève fier dans son armure d'écorce, montrant avec orgueil ses flancs
percés de balles et ses murs à moitié détruits que des ouvriers sont à
réparer avec des précautions remarquables, comme s'ils craignaient de
renverser cette relique précieuse.
A travers les fentes de la clôture, on peut voir quelques canons, la
gueule encore noircie par la poudre, les oreilles pendantes comme un
chien fatigué attendant l'ordre de son maître pour aboyer de nouveau.
A droite, le village avec ses jolies petites maisons blanches à
contrevents verts on jaunes, la petite chapelle qui lève humblement vers
le ciel sa croix de bois blanc, le tout décoré fraîchement par la nature
qui fait pousser partout une herbe d'une verdure aux nuances variées.
Et devant eux, à perte de vue, des plaines immenses, traversées ça et là
par de frais ruisseaux à l'eau limpide, accidentées par des tertres et
des mamelons dispersés par-ci par-là dans le plus agréable désordre.
Vers les six heures, nous étions revenus à bord du vaisseau. Des
retardataires nous apprennent la mort du soldat Millen de la batterie B.
Il avait été tué accidentellement par une balle de sa propre carabine en
escortant un Sauvage au Fort.
Lundi, 6--A 4 1/2 h. du matin, l'on coupe les amarres et bientôt
Battleford disparaît au moment où nous tournons la première pointe. Le
vent s'était élevé et le bateau marchait très-vite.
Il était vraiment curieux de voir comme les écueils étaient passés et
comme les bancs de sable disparaissaient vite à droite et à gauche. Tout
à coup, vers les neuf heures, le bateau arrête.
Le vent était devenu si violent que la "_Baroness_" était aussi bien
échouée que jamais bateau ne l'a été. Voyant tous leurs efforts aboutir
à rien, les matelots devinrent de mauvaise humeur, le capitaine se fit
de la bile et nous dûmes passer le reste de la journée au milieu de la
rivière, exposés au vent, avec la consolation, cependant, de n'être pas
troublés dans notre sommeil par les maringouins qui n'oseraient pas
entreprendre la périlleuse traversée de la rive au navire pour le faible
plaisir de nous exciter le tempérament.
Mardi, 7--Le lever a lieu à six heures, Le vent continue toujours, mais
on travaille avec ardeur à déchouer le vaisseau. On met une chaloupe à
l'eau et quelques matelots vont à terre, attacher un bout de câble à un
arbre pour aider à la manoeuvre.
Après plusieurs essais infructueux, l'on réussit enfin à mettre le
vaisseau à flot. Il est huit heure» et demie. Pour passer le temps ou
pour toute autre raison inconnue à celui qui écrit ces lignes, on eut
deux heures d'exercice à bord du vaisseau. Comme l'espace manquait
un peu, on procédait par demi-bataillon; les compagnies 1, 2, 3 et 4
commencent, puis après avoir fait tous les mouvements de l'exercice
manuel sous les ordres de l'instructeur Labranche, elles se retirent sur
le devant du navire pour faire place aux autres compagnies. Quand ces
dernières ont fini chacun regagne sa place et s'étend sur sa couverte.
On n'avait pas d'autre endroit pour se reposer. Notre couverte formait
notre chambre de solitaire, les murs étaient invisibles; jamais aucun
importun ne venait nous y relancer, on n'avait pas de place pour le
recevoir. Quelques fois deux amis voisins transformaient leurs deux
chambres en une seule et habitaient sur le même palier. L'ameublement
était modeste. Un _knapsack_ couché sur le côté servait de siège le jour
et d'oreiller la nuit; notre capote qui, le jour, servait de bourrure à
notre unique fauteuil, la nuit, remplaçait le matelas absent; quant aux
cadres, presque toutes les chambres en étaient encombrées; quelques uns
les changeaient tous les jours, c'étaient nos rêves encadrés dans la
frêle boisure de nos espérances et suspendus au fil invisible de nos
illusions. Vers une heure et trois quarts, l'adjudant Starnes inspecta
les sergents.
À deux heures et demie le bateau arrête et tous descendent à terre.
Pendant que les hommes de fatigue entrent des provisions, le reste du
bataillon fait l'exercice militaire.
Cette place s'appelle l'Anse du Télégraphe. A peine revenus à bord, on
nous demande a signer la liste de paie ce que chacun fait avec plaisir
tout en trouvant que l'on signe plus souvent qu'on ne voit la couleur de
l'argent du gouvernement. Pourtant ces murmures étaient bien inutiles,
car à quoi nous aurait servi notre argent dans un pays où les magasins
étaient aussi rares que les châteaux? La nuit fut très-froide.
Mercredi 8--Le lever se fait de bonne heure.
L'avant-midi est très-froide et presque tous mettent leur capote grise.
Enfin vers midi on arrive en vue de Prince Albert. C'est un des plus
beaux coups d'oeil que l'on puisse imaginer.
Situé au fond d'une baie sur la rive sud de la Saskatchewan, le joli
village de Prince Albert s'étend sur une longueur de plusieurs milles.
Ce sont de jolies maisons blanches, espacées par de grands vergers ou de
gais jardins de fleurs multiples, ici et là une maison en briques rouges
varie d'une manière agréable la beauté du tableau. On distingue entre
tous le frais couvent des Soeurs de Ste. Anne; plusieurs religieux
et religieuses nous saluent de la main et agitent joyeusement leurs
mouchoirs. Enfin l'ancre est jetée et nous obtenons un congé de deux
heures pour visiter la place.
Quelques-uns se dirigent vers le couvent sûrs d'y recevoir un
bienveillant accueil. La marche fut assez longue, mais leur trouble fut
plus que récompensé par la manière dont ils furent reçus. Une religieuse
leur fit visiter la classe, où une jeune métisse enseignait l'A. B. C, à
de toutes petites fillettes qui regardaient les visiteurs avec de grands
yeux noirs tout pleins de je ne sais quoi qui voua les faisait aimer et
prendre en pitié; après la classe, la bonne religieuse unit ses prières
à celles des soldats pour demander à Dieu un heureux retour, prières
qu'elle avait souvent répétées pendant la guerre; après cette visite ils
retournèrent au bateau, où ils apprirent que Gros-Ours était prisonnier
au Fort. Ils se dirigèrent vers l'endroit désigné. Déjà une foule de
volontaires du 65ème se pressent aux fenêtres grillées d'une petite
cabane de bois. C'est là que Gros-Ours est renfermé. Cependant la porte
reste fermée et malgré nos supplications les hommes de la police à
cheval qui font la garde à l'intérieur s'obstinent à nous refuser
l'entrée. Enfin, un officier qui passe nous demande ce que nous
attendons; on le lui dit. "On ne peut vous refuser de voir celui que
vous avez combattu avec autant de courage," dit-il, "ouvrez la porte."
L'ordre est aussitôt exécuté et c'est à qui entrera le premier. La
petite prison est bientôt remplie et il en reste encore autant à la
porte qui brûlent d'impatience et envient le sort de ceux qui ont eu la
bonne fortune d'être les premiers. Enfin chacun eut son tour et tous
purent contempler de près celui qu'il y a un mois à peine ils auraient
avec plaisir passé au fil de la baïonnette.
Le célèbre chef Cris est étendu au fond d'un cachot tout neuf; de temps
à autre il se cache sous sa couverte jaune, et semble jouir de notre
désappointement. Son fils, âgé de douze ans à peine, nous regardait avec
de grands yeux noirs, honteux lui-même d'être exposé aux regards des
curieux qui venaient le voir comme une bêle rare ou un héros féroce.
Enfin Gros-Ours, étouffant sans doute sous sa couverte, nous montre sa
face vieillie. Nous avions devant nos yeux celui qui s'est rendu fameux
par le martyre des RR. PP. Oblats au lac aux Grenouilles et par sa
résistance opiniâtre aux troupes du Gén. Middleton. Tout rapetissé sur
lui-même, il se sent humilié de sa défaite et de sa triste position.
Avait-il donc tant combattu pour n'avoir après tout que l'avantage
d'être examiné comme un animal rare d'une ménagerie quelconque? Nous
pouvons lire sur ses traits changeants et dans ses yeux mobiles encore
beaucoup plus que nous pourrions le dire. Un officier donne l'ordre du
départ et après l'avoir considéré une dernière fois, tous reprennent le
chemin du bateau en méditant sur son sort et en discutant entre eux le
résultat probable de son procès.[4]
[Note 4: Il a été jugé par la juge Rouleau à Battleford,--le 25
septembre il fut condamné à 3 années de pénitencier.--le 28 du mène
mois il passait à Winnipeg et le lendemain il a été enfermé dans le
pénitencier de la montagne _Stony_.]
À quatre heures, tout le monde étant revenu à bord, le bateau continua
sa route. Au moment du départ, le maire de la localité, qui avait été
colonel du 43e nous adresse la parole. Il parle une dizaine de minutes
et, se faisant l'interprète de la population de Prince Albert, nous
félicite du succès de nos armes, de notre courage etc, et termine en
nous souhaitant un bon voyage. A peine partis, nous recevions des
cigares dus à la générosité du maire de Prince Albert.
Une heure plus tard, nous descendions à terre pour monter à bord une
vingtaine de cordes de bois de chauffage. Tous y mettant la main, en
moins d'une heure, nous étions prêts à partir.
Cependant le capitaine du vaisseau ayant déclaré la route dangereuse, et
comme il se faisait tard, l'on passa la nuit en cet endroit.
Jeudi 9--A deux heures nous étions en route. Le paysage devient de plus
en plus pittoresque. Les courbes de la rivière sont plus fréquentes et
la scène change d'aspect à chaque nouveau détour. On saute ce qu'on
était convenu d'appeler des rapides. Dans un autre bateau, ce n'eut
été rien, mais le nôtre était si drôlement construit qu'on pouvait
s'imaginer le trajet dangereux; en effet, un poêle de cuisine qui se
trouve au bord du vaisseau, est renversé et tombe dans le courant, à la
grande stupéfaction du cuisinier qui était à se faire une crêpe d'autant
plus précieuse qu'il n'en avait pas mangée depuis plusieurs mois et
qu'il avait dépensé toute sa ration de lard de la journée pour la
faire cuire. Mais le courant emporte tout, excepté l'appétit et le
désappointement du cuisinier. Après une longue journée de marche, l'on
jette l'ancré entre deux îles vers les dix heures du soir. Pendant la
nuit personne ne peut dormir; chacun fume de son mieux pour chasser les
maringouins devenus plus entreprenants et n'y réussit qu'à demi.
Vendredi 10--Vers trois heures du matin, le bateau se mit en mouvement,
les maringouins nous font un dernier adieu et chacun essaie de dormir.
Vers les six heures un coup de canon nous réveille, Nous passions au
Fort à la Corne et M. Bélanger nous saluait en faisant tonner l'unique
canon du Fort. Un second coup suit de près le premier et tous à bord
répondent par des cris de joie.
Après cela, la journée fut ennuyeuse. On traversait un lac assez grand.
Bientôt on ne put voir que le ciel et l'eau. Cela dura une heure. Le
soir on jette de nouveau l'ancre au fond d'une baie. Notre sommeil n'est
pas meilleur que la nuit précédente, ayant à supporter malgré nous la
compagnie peu plaisante de gens que nous n'avions nullement invités, les
maringouins!!!
Samedi 11.--Partis de bonne heure nous continuons notre route à travers
des îles. La journée se passe à faire les préparatifs du débarquement
car on s'attend à descendre à terre dans le cours de la journée. Jamais
journée ne parut aussi longue! Enfin vers les trois heures le bateau
touche à terre, nous sommes rendus. Chacun éprouve un soulagement
intérieur de se voir descendu de ce bateau que plusieurs commençaient
déjà à considérer comme leur dernière demeure. Pendant onze longs jours
on n'avait quitté ce vaisseau que pour quelques instants de temps à
autre. On se met en rangs par compagnies, puis les hommes de fatigue
aident au débarquement.
De lourds chariots attelés d'un seul cheval (qui suffit, à la charge,
car la voie est ferrée) servent de transports. On les laisse prendre le
devant, puis l'on se met en marche. Une pluie fine commence à tomber et
refroidit l'ardeur de quelques-uns. Malgré tout on n'a que quatre
ou cinq milles à marcher et quoique le chemin ne soit pas des plus
plaisants sur cette voie neuve, chacun s'y met avec un entrain joyeux.
On chante presque tout le long de la route. Arrivés au pied des Grands
Rapides, chacun prend son bagage et l'on monte à bord d'une barge
appelée "_Rivière Rouge_." L'on trouva moyen de placer, tant à fond
de cale que sur le pont, tout le 65e et deux compagnies des Midlands.
Malgré qu'on presse les préparatifs, le retard du vapeur "_North West_"
nous force à attendre au lendemain pour partir. Pendant l'après-midi, on
allume des feux le long de la rive et, une distribution de fleur ayant
été faite, plusieurs en profitent pour se faire rôtir des galettes. On
pouvait se procurer du beurre à 50c la livre et du sucre blanc à 25c. La
nuit venue chacun s'étend, du mieux qu'il peut au fond de la barge; ceux
qui avaient la bonne fortune de se trouver vers le milieu étaient les
mieux, les autres, que leur mauvaise étoile avait menés en avant dans la
coque, dorment debout, adossés aux côtés du bâtiment.
Dimanche 12.--On se lève de mauvaise humeur, pour tous la nuit avait
été mauvaise. Deux soldats s'étaient couchés sur un amas de bois de
chauffage dans l'avant du vaisseau. Cette nuit c'était plutôt pour
essayer le nouveau lit qu'avec la certitude de se reposer. Un peu
après minuit, en se remuant, un bout de bois plus court que les autres
dégringole et frappe, en pleine poitrine, un soldat qui couchait au pied
du lit. Ce dernier réveillé en sursaut et croyant que tout le pont était
défoncé, crie comme un perdu. Cela cause un émoi général. Un second
morceau de bois culbutant d'un autre côté, écrase les pieds d'un dormeur
un peu plus loin et ses cris de douleur mettent le comble au tumulte.
Chacun se réveille en sursaut et quelques-uns, mauvais juges de la
direction des souffrants, courent sur le pont, réveillant ceux qui
y dorment pour savoir quel malheur est arrivé. Après beaucoup
d'excitation, naturellement augmentée par l'obscurité de la nuit, on
s'expliqua la cause du trouble et, une demi-heure après, tout était
silencieux. Le matin, au réveil, il pleut à verse et le temps ne
contribue pas peu à augmenter le malaise général. Vers huit heures le
Révd Père Provost nous dit une messe basse à fond de cale. Chacun prie
en silence, peu peuvent se mettre à genoux car il avait plu toute la
matinée et le plancher était tout humide. L'avant-midi, les préparatifs
se poursuivent avec une ardeur nouvelle. Tous y mettent la main et se
construisent des espèces de lits à trois étages dans le fond de cale de
manière à accommoder 300 hommes sans trop d'encombrement. Le soir arriva
et nous étions encore à travailler.
Lundi 13.--De bonne heure l'on se met en route. L'eau est calme et le
trajet s'annonce favorable. Petit à petit la terre disparaît et se mêle
avec le bleu azuré du firmament où elle ne parait bientôt plus que comme
une bande grisâtre. Quelques heures plus tard on ne voit plus rien que
le ciel et l'eau. Cela dure deux jours et deux nuits. On s'ennuie à la
mort au fond de cette barge où la seule distraction possible est de
manger un hard-tack beurré et Sucré.
[Illustration: SERGENT C. FAILLE.]
Qui pourrait dépeindre la vie de chacun de nous pendant ces deux
mortelles journées? Il faudrait d'abord bien connaître l'embarcation où
nous étions et son étrange ameublement. A l'extérieur rien n'attirait
l'attention d'une manière spéciale. Sa robe de peinture blanche n'était
pas fraîche et était parsemée d'accrocs nombreux sous lesquels on voyait
son corps humide. A l'avant on lisait _Red River_ peint en lettres
rouges. Sur le pont un assemblage des plus divers de barils de sucre,
de boîtes de hard-tacks, de sacs à fleur, etc., dans un désordre
indescriptible. Trois grandes ouvertures donnaient entrée à la cale
où s'était réfugiée la plus grande partie du bataillon; le pont était
occupé, par ceux qui n'avaient pu trouver place dans la cale et par les
officiers qui avaient dressé une tente sur le devant. Ils étaient 22
à bord, le capt. Ethier avait le commandement. Des échelles de
construction primitive menaient du pont à la cale. Au pied de la
première échelle un poêle à fourneaux servait aux besoins culinaires des
compagnies. En pénétrant à fond de cale, l'on pouvait se croire dans une
obscurité complète et n'eut-ce été l'humidité on se serait cru dans les
régions infernales (car chacun sait qu'il fait chaud dans cet endroit).
Cependant l'oeil s'habituait peu à peu aux ténèbres et un spectacle
étrange s'offrait à la vue. De longues galeries à plusieurs étages
bordaient de chaque côté l'étroit couloir qui menait le _touriste_ à
l'avant ou à l'arrière du vaisseau. Jamais bazar persan ni foire St.
Cloud ne présenta à ses visiteurs spectacle plus burlesque. Tous les
types s'y rencontraient, il y avait une étrange agglomération de
caractères et de costumes. Dans un coin quatre ou cinq bons _zigues_
jouent au _bluff_ et interrompent la partie par des jeux de mots
affreux; un peu plus loin, un solitaire ronfle sur sa couchette de
planches; ici, deux joueurs plus paisibles passent le temps à faire
la partie de dames, là deux amis fument la pipe avec une indifférence
platonique en se communiquant leurs impressions de voyage: partout on
rencontre les caractères les plus opposés, et, en certains endroits, les
gais éclats de rire et les chants de joie forment un contraste frappant
avec la tristesse mélancolique de la mise en scène. Ajoutez à tous ces
éléments disparates les figures enluminées et les bras noircis des
cuisiniers, et vous aurez quelqu'idée du tableau que présentait la vie
du 65e à bord de la barge "_Red River_."
Mercredi 15.--Enfin nous entrons dans la Rivière Rouge. Nous passons
devant Victoria et, vers midi, nous arrêtons à West Selkirk. De grandes
tables ont été disposées sous les arbres.
L'on s'y rendit en rangs. Un sandwich au jambon accompagné de quatre ou
cinq gâteaux de différentes formes nous attendait. Au bout de chaque
table un baril de _Lager beer_ était à la disposition des plus altérés,
et tout le monde l'était; aussi chacun fit-il honneur à tout.
Pendant le repas, des circulaires imprimées, nous forent distribuées;
c'était une lettre de bienvenue signée par le maire de Selkirk. A peine
avions-nous vidé notre baril de bière que le Lieutenant des Georges fit
son apparition; il fut reçu avec force hourras! et aux applaudissements
de tous. Après dîner l'on retourna aux bateaux. Après une heure
d'attente, on nous mena de l'autre côte de la rivière à East Selkirk.
Le transport du bagage se fit avec une promptitude inaccoutumée; chacun
y mettait la main, sachant que c'était la dernière fois qu'on aurait
à s'occuper de ce détail. Quand tout fut débarqué, on fit bouillir la
marmite et chacun but avec satisfaction un pot de thé chaud.
Après le thé on s'amusa de son mieux pour dissiper l'impatience de
l'attente.
Enfin, vers huit heures, un train spécial arrive et est salué par mille
cris de joie. On ne prit pas grand temps à mettre le bagage a bord, et à
neuf heures nous étions en route. Tous étaient heureux à l'idée qu'ils
ne descendraient de ces chars que rendus à Montréal. On chanta jusque
vers les onze heures, puis chacun s'arrangea de son mieux pour dormir.
Jeudi, 16.--Le matin, la pluie commence à tomber: On nous servit du café
chaud, du bon pain blanc, du homard en boite et pour dessert des pêches
en boite. C'était tout nouveau et ça sentait le Montréal. Vers midi,
l'on arrêta à Ignace pour dîner. Il y avait trois mois que nous n'avions
pas eu autre chose que des hard-tacks, du corn-beef ou du, boeuf salé.
Aussi chacun fait-il honneur au repas. Après une heure de délai, le
train se remet en route et l'on se rend sans arrêt jusqu'à Port Arthur
où l'on arrive vers les dix heures.
La fanfare de la ville était à la gare et joua à notre arrivée. Au-delà
de 4,000 personnes nous attendaient. On nous mena souper par compagnies,
aux différents hôtels de la ville. Après souper il y eut congé général
et plusieurs en profitèrent largement.
Vendredi, 17.--Il était une heure du matin quand nous fûmes prêts à
partir dans de nouveaux chars, Vers huit heures du matin nous étions
rendus à Red Rock. Ici l'on sépara le train en deux à cause du mauvais
état de la nouvelle ligne qu'on allait avoir à parcourir. Malgré les
dangers de la route, le trajet se fait avec plaisir. Le chemin est des
plus gais. Longeant continuellement les rives du lac Supérieur et en
suivant toutes les courbes, contournant les baies, partout le paysage
est magnifique. L'on passa à McKercher Harbour où nous étions arrêtés en
montant, et ce fut avec plaisir qu'on se rappela nos souvenirs du mois
d'avril. Le soir, vers 8 heures, le train arrêta. L'ingénieur n'osait
continuer pendant la nuit à cause du mauvais état de la route, on passa
la nuit en cet endroit.
Samedi, 18.--De bonne heure l'on se remet en marche. La journée fut des
plus ennuyeuses. De temps à autre seulement l'attention des soldats
était attirée par quelqu'affreux précipice qu'on traversait sur un pont
de bois qui pliait sous le poids du char, ou par quelque tunnel qui
répétait avec force les gais refrains des soldats. L'on traversa
Jackfish Bay où l'on avait passé un jour et une nuit au mois d'avril
dernier. Comme tout était changé! Comme tout paraissait plus gai! Cette
nuit-ci l'on coucha encore en route!
Dimanche, 19.--Plus l'on approchait de Montréal, plus la gaieté
augmentait. Vers midi, l'on arriva à North Bay. Il faisait une chaleur
écrasante. L'on se mit en rangs et l'on s'achemina vers le lac
Nipissing. Ici chacun reçut ordre de se déshabiller et de se laver.
Pour plusieurs, l'ordre était superflu, mais pour quelques-uns c'était
nécessaire. En quelques minutes, tout le bataillon était à l'eau et
bientôt tous se débattaient au milieu des cris les plus joyeux. Après un
bain d'une demi heure, l'on se rhabilla et l'on retourna aux chars en
rangs. Un quart d'heure plus, tard nous étions encore en route, mais
cette fois-ci, tous ensemble dans le même train. Vers huit heures du
soir l'on descendit à Mattawa. Ici encore, une foule nombreuse nous
attendait. Après un bon réveillon, l'on remonte à bord des chars et,
vers onze heures, nous continuons notre route.
Lundi, 20.--La nuit se passa en amusements. On s'attendait à arriver à
Montréal dans le cours de l'avant-midi, c'était assez pour empêcher
de dormir même les plus indifférents. Vers deux heures l'on passa à
Pembrooke.
Une grande foule nous salua au passage. Ceux qui furent assez chanceux
de descendre des chars étaient traités comme des enfants gâtés même
par les jeunes filles qui n'osaient résister à des vainqueurs si bien
élevés. Un peu plus tard nous passions Carleton Place et, vers les six
heures, nous étions à Ottawa. Avec quel plaisir nous serrions les mains
des quelques Montréalais qui étaient venus à notre rencontre! Cette
dernière partie de la route parut la plus longue.
Enfin, l'on passe Ste-Scholastique, St. Augustin, St. Martin et arrivons
à Ste. Rose. Ici une véritable ovation fut faite au Col. Ouimet.
Cependant on ne pouvait attendre longtemps. Bientôt nous arrivons au
Mile-End, puis à Hochelaga. De cette dernière place à Montréal ce fut le
commencement de l'ovation. Enfin le train arrête. Une foule compacte se
tient aux alentours de la gare. Nous serrons avec bonheur la main à plus
d'un ami. Après quelque difficulté nous nous mettons en rangs, et la
marche commence. Ce que, nous ressentions en voyant ces figures joyeuses
qui nous saluaient de milliers de cris de joie et de bienvenue, en
passant à travers ces masses de concitoyens, est impossible à décrire.
Tous ont dû le sentir comme moi, mais je ne crois pas qu'un seul puisse
le dépeindre. Enfin nous arrivons à l'église Notre-Dame. Chacun est ému
au plus profond du coeur et sent des larmes de reconnaissance lui monter
aux yeux. Notre compagnie marcha en avant jusqu'auprès de la chaire.
Tout à coup, parmi cette foule immense, mes yeux ont distingué une
figure de femme. En un instant je la considérai de la tête aux pieds.
Elle avait les yeux remplis de larmes et était montée sur un banc pour
voir. En m'apercevant, elle se prit à trembler de tous ses membres et
tomba à genoux. Je me jetai à son cou et je ne sais trop si je ne fus
pas obligé d'essuyer une larme en sentant ses lèvres froides sur mon
front brûlant. C'était ma mère. Elle était bien changée. Quelques mèches
grises se mêlaient à ses cheveux autrefois d'un si beau noir, et pour la
première fois je vis quelques rides sillonner sa figure. Je ne sais trop
ce qui se passa en moi alors; mais à genoux tous deux, nous remerciâmes
Dieu de notre réunion, ayant déjà oublié les dangers de la route et les
ennuis de l'absence.
Après le _Te Deum_, nous allâmes à la Salle d'Exercice, puis au marché
Bonsecours où nous fumes congédiés. La campagne était finie.