Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route
pour Edmonton, passa à la Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce
dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement
du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau. C'était le premier détachement
que l'on séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette
séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait présager aux
autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour là même que les hommes
comprirent la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait
son démembrement pendant toute la durée de la campagne.
La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Les adieux se
firent en silence et, le 1er de mai, au moment où le bataillon gauche
continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses
quartiers.
La traverse du Chevreuil Rouge était un poste très-important. Il y avait
en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un
bureau de poste.
La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison était située à
environ deux cents verges de la rivière sur la rive sud, sur une
éminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de
plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise
impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt.
J. E. Bédard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers
et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A.
Lévesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D.
Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer,
M. Carrigan, et N. Gervais.
Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce fort, il n'y eut qu'un
incident remarquable. Quelques chevaux avaient été volés par une bande
de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement une dizaine
d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenèrent,
le même soir, les animaux au fort, après avoir fait une marche de dix
milles dans la plaine.
[Illustration: LIEUTENANT NORMANDEAU.]
Tout le reste du temps fut employé à la construction d'un fort qui peut
à bon droit être mis au même rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford.
Pendant six longues semaines, les hommes y travaillèrent et, vu
leur petit nombre, l'ouvrage était plus rude. A part le servant du
commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les
hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour
et nuit dans deux postes assez éloignés l'un de l'autre. A cause de
l'étrange position du Fort, et du danger que présentait la rive nord
comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait
été levée sur cette rive et un corps spécial y faisait sentinelle
continuellement. L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y avait
si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés de garde le matin étaient
forcés à être de corvée l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent
des désagréments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme
ailleurs, et peut être plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur
devoir.
Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés. Le bâtiment principal
avait été mis dans un état complet de défense. Meurtrières, barricades
etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient été construits sur la
façade même, et une tourelle avait été élevée à une cinquantaine de
verges derrière le corps principal, à égale distance des deux bastions.
Une clôture de pieux à triple rang entourait tout le terrain et reliait
entr'eux les bastions et la tourelle. Un fossé de huit pieds de
profondeur et de dix pieds de largeur séparait le fort de la plaine et,
comme ce fossé était presque continuellement rempli d'eau, il rendait
une attaque immédiate impossible de ce côté. Vis-à-vis la porte
d'entrée du fort lui-même, un pont-levis se détachait de la clôture et
s'abaissait pour recevoir les amis; une fois levé il coupait tout accès.
L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26 juin et, le
surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu à la forteresse qu'il
avait aidé à construire et qui restera pendant de nombreuses années à
venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste de la richesse et
de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le
65ème a passé là!