FORT SASKATCHEWAN.

Vendredi, le 1er mai, le bataillon droit était rendu à Edmonton. La

veille, le major-général Strange avait informé le Lt.-Col. Hughes qu'il

serait nécessaire d'envoyer un détachement du 65e à Fort Saskatchewan,

un poste de la Police à cheval, à une vingtaine âe milles à l'est

d'Edmonton, sur la branche nord de la Saskatchewan. En conformité avec

les instructions reçues, le Lt.-Col. Hughes dut prendre une compagnie de

l'aile droite. Son choix tomba sur la compagnie Mo. 7 commandée dans

ce moment par le Lt. C. J. Doherty qui remplissait _pro tempore_ les

fonctions de capitaine; le lieut. A. E. Labelle devait aider au Capt.

Doherty à remplir ces fonctions importantes. En obéissance aux ordres

reçus, la compagnie laissa Fort Edmonton à sept heures du matin, le

lendemain, 2 mai. Elle était composée comme suit:

Capitaine C. J. Doherty, commandant; Lieut. A. E. Labelle; Sergent-Major

G. E. A. Patterson; Sergent de couleur Arthur Laframboise; Sergents

Edouard Terrous et E. Desnoyers; Caporaux Joseph Moquin, Charles Cox et

Philippe J. Mount; Soldats Joseph Audette, Narcisse Breux, Fred. Bury,

F. Brousseau, D. Caron, D. Clifford, A. E. Clendenning, N. Fafard, L.

Fournier, James Kelly, Thos. Kennedy, Adolphe Laberge, Emile Lefebvre,

E. Lafontaine, Ulric Lamontagne, J. Victor Marien, A. E. Marien, Jos. E.

Monette, Alfred Marsouin, Albert Perreault, John Polan, Michael Roach,

Georges Smith, Pierre Schinck, Lucien Sauriol, J. E. Thériault, Chs.

Thuot, L. P. Wilson; trompette, Octave Giroux; tambour, A. Rémillard.

[Illustration: CAPT. DOHERTY]

La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les

chevaux étant fatigués par la dernière marche de Calgarry à Edmonton,

on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le

détachement fit une halte, et alla luncher à une espèce d'hôtel tenu par

un ancien Montréalais, qui, il y a quelques années passées, était chef

de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux

voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison,

qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre

endroit, ne manquait d'arrêter chez "Pagerie" en passant; on se sentait

un appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier transformé en

restaurant. Soit dit entre parenthèses que des malins faisaient circuler

des rumeurs allant à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus,

fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que l'hospitalité de

Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit, lors de cette première visite, le

devoir força les officiers et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux

heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur

lequel le Fort était situé. On avait dû traverser en bac hommes, chevaux

et équipage.

Ce moyen de transport est mû par la force du courant de la Saskatchewan,

qui comme celui de toutes les rivières qui prennent leur source dans les

Montagnes Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait fonctionner le

bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux

volontaires qui ne l'avaient encore vu en opération. Une corde en fil de

métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée à deux poteaux très-élevés

sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de

cette corde. A chacune de ces roues est attaché un câble qui est fixé

autour d'une troisième roue à bord du bac même, vers le milieu. En

faisant fonctionner cette dernière roue d'un côté ou de l'autre, la

corde, posée dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit, attire

le bac du côté indiqué et, le mettant dans le courant, l'entraîne sur la

rive opposée.

Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort, quatre de front, la

garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police à cheval

(le commandant, Major Griesbach, étant absent), sortit sous les armes

et, après avoir salué les arrivants par une fusillade, présenta les

armes. Le compliment fut aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard,

la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immédiatement

les tentes dans le carré des casernes puis tous prirent un repos bien

mérité, après une marche d'au-delà de 220 milles.

Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque. Situé sur la cime

d'un monticule, il domine la rivière dont les eaux bourbeuses s'élancent

avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment à l'autre,

emporter avec elles la côte de sable elle-même. Le fort, comme on était

convenu de l'appeler, est entouré de tous côtés par des broussailles,

ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute

dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clôture basse

faite de pieux plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux, dix

pieds de haut, est plantée derrière la première. Cette clôture entoure

un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une

profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six bâtiments; les

quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, située tout

auprès, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne,

et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrières, font

saillie dans la palissade et donnent un abri sûr, derrière lequel on

peut combattre avec succès toute attaque contre le Fort.

A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était défendu par dix-sept

hommes de la Police à cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach.

Plus tard le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou huit. Dès

le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient

la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu à six heures. Il y

aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner, deux avant dîner et

deux autres pendant l'après-midi; le coucher avait lieu à dix heures.

Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au rang de major par le gén.

Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il était charmé de

l'apparence et des qualités militaires des hommes, mais ajouta

qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus

convenables.

A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne, tous

s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'étaient

pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements

militaires pour parer à toute éventualité.

Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la petite chapelle

catholique située dans le village, ou plutôt, comme disent les gens de

l'Ouest, dans la cité de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I.,

qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe.

Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et est le frère du Rev.

Père Blais, supérieur du Collège de Nicolet.

Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de trois paroisses, ce qui

veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques.

Par son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses

devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la

Providence l'a placé. Sa bonté exceptionnelle à l'égard des membres de

la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et les officiers

comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensée retournera

aux jours passés sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec

reconnaissance le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas; ils

espéreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans

sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur

Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent

Eugène Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur

improvisé, dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes de

la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour.

Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un

service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.

On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs qui circulaient

généralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante

compagnie No. 7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de chances

de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reçut au

Fort la nouvelle que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille

devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions

qui marchait de Calgarry à Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres

lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec toute la police

à cheval du Fort, pour arrêter les chefs de ce mouvement. Il quitta le

Fort à une heure avancée de la veillée, laissant la garnison sous le

commandement du Capt. Doherty.

La journée du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le

mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de

la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de

couleur Laframboise, en devoir ce soir là, se rendit au bastion. Après

quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et

entendre des sifflements sourds presque immédiatement suivis de cris

imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla

immédiatement réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur

les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs métis qui étaient

au Fort déclarèrent, après avoir entendu les cris des broussailles, que

ce ne pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt, ceux dont se

servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de

la guerre. Toute la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant, les

bastions étaient occupés par différentes divisions et chacun était à son

poste. Évidemment les rôdeurs durent s'apercevoir que la garnison était

préparée à les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu par

une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils

se retirèrent peu à peu, et au petit jour les signaux de ralliement se

répétaient dans la distance.

Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs, de longue

expérience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et

faire rapport an commandant. Après une patrouille faite avec soin, ils

revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient sûrs qu'une bande de

Sauvages avait rôdé aux alentours de la place. Plus tard on apprit que

les Sauvages avaient eu connaissance du départ du major et d'une partie

de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour

saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des

braves de Montréal gâta la sauce.

Pendant le séjour de ce détachement dans le fort, plusieurs officiers

vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines

Giroux et Bossé et les lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns

comme les autres ne purent que faire des éloges de la bonne tenue des

hommes.

Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui était de garde dans

le bastion, aperçut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec

des allures suspectes. Ne recevant aucune réponse à son qui vive! il

déchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin opposé. La

sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit

prendre, à la course, la direction des côtes du Castor.

Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la naissance de la reine

Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre

neuf membres du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs; la

victoire resta à ces derniers.

Dans l'après-midi un programme très-bien rempli de jeux de toutes sortes

fut exécuté à la lettre.

Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les

personnes présentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler,

A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge,

J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui épouse du Dr. Tofield,

chirurgien-général de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr.

Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.

Il était une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraîchissements

furent distribués par le sergent-major Patterson, président du comité

des jeux.

Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la

garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent à St. Albert pour

prendre part à la procession de la Fête-Dieu.

Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se

déclara satisfait au plus haut degré et félicita les officiers et les

hommes sur leur conduite.

L'événement le plus important qui suivit fut la célébration de la fête

St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent à St. Albert sous le

commandement du Capt. Doherty pour prendre part à la fête. Ce fut là que

le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait reçu des ordres de retourner à

Montréal aussitôt qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à

Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie

de garnison devenait monotone et, malgré tous les charmes de la vie

militaire, tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer le

foyer absent.

Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents à répandre la

bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et

les préparatifs du départ furent commencés.

Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M.

Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frère

du savant avocat qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur

très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur d'un vaste terrain

situé sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R.

P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient au

nombre des invités.

Le lendemain matin, le camp était levé et chacun se mettait en route, le

coeur gai, pour Edmonton où l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut

qu'un seul endroit en route où les soldats éprouvèrent quelque peine.

Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne

jetât un regard de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison

d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le baiser d'adieu.

Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de

cette garnison.

La discipline et la subordination des hommes a toujours été exemplaire.

La satisfaction du commandant de la compagnie a été telle, qu'il a cru

devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette

compagnie avant d'arriver à Montréal.

Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement.

Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le

Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps,

découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du

fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement

contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre

part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs

à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers

le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la

partie la moins intéressante du programme.

Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son

âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie

du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du

Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la

cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes.

Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de

son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et

des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et

d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à

ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome:

"s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles

journées."

[Illustration: FORT ETHIER. A.-Casernes. B.--Bastion. C.--Maison de

l'interprète. D.--Écuries E.--Maison de l'agent.]

Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-Ouest · 第 51 / 83 题