LEMAY ET MARCOTTE.

Arrivé à ce point du récit, l'auteur a cru intéresser spécialement les

lecteurs en pariant de la vie que menèrent les deux vaillants blessés du

65e pendant le reste de la campagne.

Le récit de leurs souffrances et de leurs misères commence naturellement

du jour où ils sont tombés sur le champ de bataille.

Comme on a pu le voir plus haut, Lemay tomba le premier. Lorsque la

balle meurtrière le frappa, il était quelque peu en avant de ses

compagnons d'armes. Ceux-ci s'arrêtèrent subitement en le voyant tomber

et semblèrent hésiter un moment. Le caporal Grave! fut le premier

auprès de lui, et le soldat Marc Prieur, qui était attaché au corps

d'ambulance, arriva quelques instants plus tard. En les voyant auprès

de leur frère blessé, les soldats continuèrent leur marche. Le

chirurgien-major Paré et le révérend aumônier furent bientôt sur les

lieux. Pendant que le chirurgien examinait la plaie et pâlissait à la

vue de la gravité de la blessure, le digne chapelain administrait les

derniers sacrements au Blessé.

[Illustration: SOLDAT EPHREM LEMAY.]

Ce ne fut qu'une demi-heure plus tard que l'on apporta une civière pour

transporter le pauvre Lemay en dehors du terrain des hostilités. On l'y

avait à peine transporté qu'un soldat accourut à la hâte demander un

second brancard pour apporter Marcotte qui venait de succomber. Quelques

instants plus tard, le soldat Prieur, aidé du gén. Strange lui-même,

apportait Marcotte et le plaçait à côté de Lemay. Le chirurgien ordonna

aussitôt qu'on mit les deux blessés dans un caisson, n'ayant pas d'autre

moyen de transport.

On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay

et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisées. Étendus au fond

des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils

étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins

des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles

qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs

indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer.

Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et

poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre,

il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au

chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce tourment celui de la soif la

plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte

d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on

arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles

constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici,

ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la

conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en

cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher

à bord de _l'Alberta_, pour les mener à Battleford. On les transporta

à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre

de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable, mais,

malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l'eau inonda le

plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier,

se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et

une grande partie de ses nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau

qui s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d'eau et

toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le

chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il

remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il

était obligé de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa

couverte pliée en six pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement.

Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits

de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine

installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l'hôpital au

bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes

furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un

quart d'heure de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée d'une

marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au

passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça

immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à

gauche de la porte d'entrée. Ils eurent leur lit l'un près de l'autre.

Pendant qu'avec mille précautions l'on descendait les malheureux Lemay

et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et

se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le

premier lit à gauche. Le second fut donné à l'homme de police McKay qui

avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et

qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l'avait frappé.

La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu'on avait

décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient

protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le

quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en

tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns

près des autres, ne laissant qu'un étroit passage entre eux. Les autres

lits étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au Poisson et de

l'Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l'arrivée de nos frères en état

de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement

bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller

à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte.

Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop

de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay

ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer

sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur

confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours

patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des

blessés et en avait soin comme un frère de charité.

[Illustration: SOLDAT MARCOTTE.]

Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il

s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se

promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient

au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des

confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la

plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient

celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était

enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres

bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière

cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus

dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du

65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie

seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons,

et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que

leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer

jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance

entre cent le démontrera.

C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses

blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La

nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs

minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté

ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement

sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva

brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le

renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit

et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de

son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus

tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si

brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme

une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a

woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il

lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et

pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait

tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot,

impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi

de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse

calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage.

Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te

touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face

contre les crachats!

Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux

discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles

le reste de la journée.

Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital,

le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une

circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences

funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait

repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait

commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente

culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre

fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se

cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il

resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après

l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par

deux infirmiers.

Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford

l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_"

et "_North West_" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie

de cette expédition à bord de la "_Baroness_," s'était rendu au rivage,

impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il

était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son

lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues

heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de

la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux

s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il

allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si

longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l'absence.

Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous

les bruits du dehors et quand on lui annonça le "65ème!" un sourire

inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa

paupière.

Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son

bataillon jusqu'à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une

ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun

se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.

Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blessés et

prenait le train de Swift-Current, d'où un train direct le menait à

Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent

plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent.

Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre

d'honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de

notre histoire.

Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-Ouest · 第 42 / 83 题