Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le
passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute
la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé
d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées.
En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de
la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était
horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi
sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne
laissent jamais un membre intact.
Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort
depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours
à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une
distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On
trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et
là un cadavre mutilé.
C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de
plus barbare.
Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience
des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce
qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir
cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses
vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les
jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur
tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre
fut chaud."
[Illustration: CAPITAINE BEAUSET]
Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie
d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des
chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger
s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur
camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de
sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize
et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent
données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse,
dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés
par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui
portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée
aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait
pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers
outrages.
Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan.
Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades
tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de
telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme
est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur
tous ceux qui en sont témoins.
Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir
avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de
ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au
bout.
Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le
commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de
réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de
reconstruction du fort était terminé.
[Illustration: CAPITAINE GIROUX.]
Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit
la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même
temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part
par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze
heures et demie a.m., l'on partit à bord du _Big-Bear_ au nombre de
quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers.
Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses
armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un
éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée.
Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de
longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc
sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers
trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois
heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille.
On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous
s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés
vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction
du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne
l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de
majesté.
Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des
proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche
et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en
silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain
et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans
un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges
de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer.
Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se
couche sans souper.
Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la
veille et incapables de dormir! On passe la nuit à la belle étoile sans
couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois
heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des
plus modestes. Quelques minutes plus tard la colonne s'est mise en
marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée, sur
une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la
sépare des volontaires. Le général ordonne au 65e de descendre en
tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la
côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des
Sauvages; mais pas un homme ne bronche, pas une seule balle n'avait
atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au
pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent
encore un bon mot pour égayer les moins philosophes le long de la route.
En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de la
jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles
ennemies, qu'une main divine peut seule faire dévier de leur route;
derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant toute
l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa
position; un peu plus loin, le révérend aumônier, revêtu du surplis
blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers
sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme
l'heure de remplir son devoir et jette de tous côtés un regard inquiet.
Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui
tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi
que l'ambulancier Marc Prieur. On relève le malheureux blessé et le
prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la
voiture d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui
donne ses soins. On fend la chemise de Lemay et, au premier coup d'oeil,
la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au
premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison.
L'hémorragie se produit et bientôt toute la figure et les habits de
Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine
donné les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général
Strange en personne, apporte Marcotte et le dépose à côté de Lemay dans
le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de
Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu
fut tiré à ou vers six heures et demie du matin et vers neuf heures et
demie la fusillade avait cessé.
Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa
position était imprenable, le général ordonna la retraite qui se fit
dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été
ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la
retraite il formait l'arrière-garde. Vers midi le 65e s'arrête sur une
hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport
de fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se
remet donc en route; mais en descendant la colline qui borde la rive on
s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de continuer
par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première
compagnie arriva à Fort Pitt. Le lieutenant Mackay y était arrivé
pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie
Légère de Winnipeg.
On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements
de cette journée. Pas un n'avait dormi de toute la nuit précédente; on
était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on
était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à
pied au Fort, une distance de onze milles. Aussi chacun goûta-t-il
avec délices le repas qui fut servi au Fort et la nuit de repos qui le
suivit.
Voici les noms de ceux du 65e qui ont pris part à la bataille de la
Butte aux Français:
Lt.-col. Hughes, major Prévost, major Robert, adj. Starnes, Dr. Paré,
l'abbé Provost, l'instructeur Labranche. Comp. No. 3: Capt. E. Bauset,
Lt. F. Ostell, sergents N. Gauvreau, J. B. Dussault, A. Beaudin,
caporaux, Browning, L'espérance. Soldats: J. Marcotte. J. Deslauriers,
Eug. Maillet, E. Brais, A. Brais, E. Soulière, Alp. Mérino, U. Viau,
Jos. Gaudet, Marc Prieur, ambulancier, Ed. Houle, Jos. Desglandon, Alb.
Sauriol, H. Chartrand, Alex Martin, P. Sarrasin, A. Laviolette, A.
Gagnon, Alf. Boisvert, Alex Riché. Comp. No. 4: Capt. A. Roy, Lt.
Hébert, sergents G. Labelle, Houle, P. Valiquette, caporaux R. Vallée,
Pouliot, E. Barry. Soldats: Ephrem Lemay, Ant. Mousette, G. Tessier, F.
Carli, J. Martineau, B. Rodier, N. Beaulne, A. Fafard, F. X. Pouliot,
D. Traversé, Alp. Dumont, S. Gascon, J. Roy, A. Labelle, X. Lortie, C.
Gravel, Jos. Paquette, P. Dufresne, G. Grenier, ambulancier, clairon
Descastiau. Comp. No. 5: sergents D'Amour, Bennet. Soldats: Valois,
Desroches, Despatie, Jutras, Beauchamp, L. Leduc, Jos. Dagenais,
Tellier, Gauvreau, Jos. Morin, Marceau, W. Rowarty, clairon, T.
Robichaud. Comp. No. 6 à la charge du canon: sergent Lapierre. Soldats:
L. Rose, G. Clairmont, A. Bertrand, O. Bertrand, E. Chalifoux, X. Larin,
Jos. Lavoie, H. Langlois, D. Dansereau, H. O. Rochon, E. Allard, N.
Doucet.
La journée qui suivit fut donnée entièrement au repos et chacun flâna de
son mieux. Dans l'après-midi, Borrodaile et Scott, les deux courriers
qui étaient allés à Battleford, arrivent au camp et annoncent la
soumission de Poundmaker, La nuit s'écoule silencieuse.