C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se réveille à quatre heures et vers
les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des
bateaux plats d'un modèle tout à fait primitif. Ils sont au nombre de
quatre. L'un le "Nancy" est occupé par l'état-major du 65e, le général
Strange ayant pris le chemin de terre accompagné de l'Infanterie Légère
de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine
Bauset; le troisième le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy;
chaque capitaine a sa compagnie à son bord.
Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure près de soixante pieds
de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commandé par le
capitaine Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y
a à bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie
No. 6, deux sergents d'état major, quatre hommes de l'Infanterie Légère
de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier
pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'étend de chaque
côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique
ciel de lit où vont se perdre les rêves de gloire des soldats. Cette
première journée de voyage par eau a été belle et la nouveauté du genre
de transport amusait beaucoup les soldats.
La rivière Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont élevées et
magnifiquement boisées. Il y a plusieurs baies qui fournissent à l'oeil
du voyageur des scènes ravissantes. L'eau est généralement peu profonde
et a une apparence bourbeuse.
[Illustration: CAPITAINE ROY]
Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une dizaine de milles,
les bateaux arrêtent. Rien de plus simple que le système de navigation à
bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'à suivre le courant qui
est très fort; de temps à autre, un coup de rame habilement donné suffit
pour changer la direction du bateau et éviter un banc de sable.
Après le souper, plusieurs montent la côte et assis autour d'un bon feu
répètent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du
ciel la lune et les étoiles sourient à l'insouciance des chanteurs et
paraissent répéter dans leurs sphères sublimes les accents émus de
tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun
descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rêve
inachevé.
[Illustration: CAPITAINE VILLENEUVE]
Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ à six heures. Il fait
froid. Rien d'extraordinaire à bord. Chacun s'ennuie de la manière qui
lui déplaît le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la nuit
tombante on arrête à un endroit connu sur la carte sous le nom de St.
Paul, où existait autrefois une mission florissante desservie par les
Pères Oblats; mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu de
prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du désert.
Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu
réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans
l'espace de quelques minutes, les soldats étaient descendus à terre et
attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui
s'élancèrent à la tête de leurs hommes et gravirent, au pas de course,
la berge escarpée.
Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats reçurent ordre de se
déployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre à la
gauche du premier détachement et donnait à croire que la ligne était
engagée. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut
envoyée en avant sous le commandement du major Prévost. Ce dernier fit
déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une décharge dans la
direction où l'ennemi semblait s'être retiré. Quelques minutes plus
tard, le major revint et annonça qu'il n'avait rien vu. Jusqu'à deux
heures et demie les troupes restèrent sur la côte toutes armées, puis
l'on descendit aux bateaux où l'on coucha sous les armes.
Il faisait un temps des plus désagréables, froid et pluvieux, et
plusieurs se trouvaient couchés sur la paille humide.
Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée pendant les
heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats
prouvèrent qu'ils étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et
l'alacrité qu'ils mirent dans leur réponse à l'appel de leurs chefs ne
sauraient être trop loués. Loin de trembler ou d'hésiter, ils étaient
tous gais et trouvèrent moyen de s'amuser de certaines petites scènes
dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule. Plusieurs
témoignaient hautement leur désappointement d'être revenus sans avoir
tué un seul ennemi. Les éclaireurs rapportèrent qu'ils avaient vu les
pistes des Sauvages en différents endroits sur le haut de la côte.
[Illustration: LT. BRUNO LAFONTAINE]
Aujourd'hui l'on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l'on passa la nuit.
Ce soir, instruit par l'événement de la veille et craignant la
répétition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un
plateau à cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissée à bord
des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu
toute la journée et le sol était très-humide. La pluie continua à tomber
pendant la nuit.
Le 23 de mai, l'on sonna le réveil à quatre heures. Le camp fut aussitôt
levé et les tentes transportées à bord. Les ancres furent levées et la
route se continua en bateaux.
Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les côtes sont tantôt
très-élevées et coupées à pic, tantôt basses et couvertes de forêts de
jeunes arbres. Vers une heure de l'après-midi, on jette l'ancre dans
"l'Anse de la Côte du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde
ayant été laissée sur les bateaux, on va camper sur le haut de la côte.
L'après-midi a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux éclaireurs,
Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient
mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton
et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur
devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent
vingts milles.
Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du bateau. On se remet en
route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du
Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du
matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'aperçut rien d'insolite
aux alentours.
Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on élève
sur une éminence une croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des
Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac aux Grenouilles a
quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:
ÉLEVÉE
A LA
MÉMOIRE DES VICTIMES
DE
FROG LAKE
Par le 65e Bataillon.
Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l'érection de
la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme
ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre
la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse
quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant "O
crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a été élevée a été baptisé
Mont-Croix.
Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers
une heure de l'après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes
avaient-elles été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le Fort
Pitt.
Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont
trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils
étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible
à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras
coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties.
On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le
général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer
dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes,
entr'autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu
reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux
chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient,
non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du
presbytère qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres
qu'on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie
indienne.
On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et
il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière
est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt
installés, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la
dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort,
il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent
seules l'endroit où étaient les autres.
[Illustration: FORT PITT]