La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir
d'un épais linceul bien des douleurs et bien des larmes!
C'était le jour du départ. Après avoir paradé à travers les rues de la
métropole, le bataillon arriva en bon ordre à la gare du Pacifique. Une
foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours
de la gare. Le moment des adieux était arrivé. Quel spectacle! Ici, un
vieillard, aux cheveux blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction
dans un baiser, et une larme perle à sa paupière en lui donnant la
dernière poignée de main; la mère, trop faible pour assister à cette
scène était restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est une
malheureuse épouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu
accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoïques,
donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées dans un désespoir
muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur époux monter à bord des
chars. Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une dernière poignée
de main à son compagnon de collège en lui souhaitant, de nombreuses
couronnes de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan, la foule
répandue un peu partout, grimpée sur les toits, massée sur le parapet,
acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin
tout le monde est à bord. Après quelques minutes d'attente, le sifflet
crie et le train se met en marche. Malgré la tristesse de la séparation
et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise
fortune bon coeur, se mettent à chanter les gais refrains de chansons
canadiennes. Bientôt la gaieté devient, générale. A peine sortis de la
ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques
instants, n'eut-ce été l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des
touristes en voyage. Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char
en char et présente au bataillon son aumônier le R. P. Provost et son
nouveau chirurgien, le Dr. Paré. Partout ils sont accueillis par des
cris de joie.
Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva à Carleton Place. Le
train arrêta et tout le bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de
la gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des soldats qui
dévoraient les servantes des yeux tout en mangeant à pleine bouche;
le ventre et le coeur s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et
celui-ci D'espérances.
[Illustration: RÉVD. PÈRE PROVOST, O.M.I.]
Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des lettres à l'adresse
de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se
remit en marche. Après quelques minutes de divertissement, les soldats
se mirent au lit et tout rentra dans le silence.
Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa
à Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous
firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reçut une
lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le
saint évêque nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise et
terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armée
des hommes maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur."
A une heure de l'après-midi, nous descendions à Mattawa, L'appétit avait
eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut
avec joie qu'on se hâta de descendre des chars pour aller dîner. Mais
bernique! plusieurs furent désappointés; malgré que ce fût le Vendredi
Saint et qu'il y eût de la viande, le repas fut court; chacun se
contenta de dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis de
manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus
tard; car plus on avançait, plus le froid augmentait. Le train continua
sans arrêt jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à souper;
mais par malheur on n'avait pas été averti à temps et l'on n'avait que
des cigares pour les officiers.
Vers trois heures du matin, samedi, le train arrêta. Tout le monde fut
bientôt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une
trompette aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires affamés par
le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur
l'esprit déjà préjugé des soldats, l'apparition de grands vaisseaux
remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc., leur remit le moral
en ordre.
Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait, l'on continua. La
journée parut longue. Quelques-uns passèrent le temps à confesse ou
ailleurs, chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes à
Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva à Dalton à neuf
heures et demie le soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet
endroit, mais le chemin de fer avait été continué avec beaucoup de
vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'à Algoma, où l'on
arriva vers les dix heures.
Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux. Des feux de bois
d'épinette ont été préparés d'avance et éclairent notre route jusqu'à
une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la
monotonie du voyage commençait à ennuyer les esprits des soldats.
Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous
avaient portés pendant deux jours et deux nuits à travers un pays
civilisé!
En voyant les traîneaux en attente les soldats poussent des cris de
joie, on veut changer de transport à tout prix et la nuit parait si
belle que tous ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses
des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain.
L'on part en chantant et bientôt les échos de la forêt, répètent les
gais refrains des chansons canadiennes.
La nouveauté des paysages et le violent contraste des grands bois
silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent
l'imagination des esprits les moins poétiques. Il était curieux de voir
les charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces arbres touffus,
dans des bois où le chemin était disparu, enfoui sous la neige, et où
les moins braves voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes de
Sauvages indomptés.
Vers minuit le silence commence à régner parmi les promeneurs déjà
fatigués de la marche et c'est avec une satisfaction prononcée qu'on
arrive à "l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici on nous sert
à manger, mais les hommes encore peu habitués à la nourriture qui fut
distribuée, préfèrent s'en passer et choisissent leurs places autour
d'un feu de camp.
Après une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche
se continue à travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de
Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage en traîneaux. Deux
tentes furent levées à la hâte en cet endroit appelé vulgairement "Lac
aux Chiens."
Ici, un accident des plus déplorables arriva à un des hommes de la
compagnie No. 2, nommé Boucher. Cet individu, fatigué sans doute par la
longueur et les misères de la route et découragé de la vie militaire,
se jeta sur le chemin de fer au moment où notre train reculait, mais
perdant tout à coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était
choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il était trop tard.
Les roues lui passèrent sur le pied et le blessèrent douloureusement.
Il fut immédiatement transporté sous la grande tente sur l'ordre du
chirurgien Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major.
Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé, jeta la consternation
parmi le camp. C'était; le premier accident sérieux qui arrivait à un
membre du bataillon, et sa nature était loin de compenser la peine que
son état de priorité lui donnait.
Toute la journée se passa à attendre le colonel qui s'était attardé à
Algoma, et la marche forcée qu'on avait faite pendant la nuit devint
inutile. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous servit nos
rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes
dont quelques-uns même étaient découverts. On s'installa du mieux que
l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher.
On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une.
Elles furent bientôt étendues sur le plancher du char et les soldats se
placèrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en même temps
des tuques en laine; il était temps! car notre figure était des plus
comiques avec nos petits képis sur le coin, de l'oreille.
Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientôt la fraîcheur
des glaçons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible.
Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le reste de la
nuit, collés les uns contre les autres le long des bancs. La nuit était
des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char
rendait la situation des soldats intolérable. Avec quelle anxiété
chacun attendait en silence le premier village où l'on pourrait enfin
descendre!
Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie du Héron, En moins
de cinq minutes tout le bataillon était descendu en ligne. Pour la
première fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque homme, et
sans rien exagérer, elle avait été richement gagnée. Bientôt après
on nous servit à déjeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains
journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporté qu'en cet
endroit les soldats avaient dévalisé les magasins de la compagnie et
bien d'autres histoires toutes aussi mensongères et infâmes les unes que
les autres. C'est ici l'endroit de réfuter ces sots rapports et de
leur donner un démenti formel. Jamais un régiment dans de pareilles
circonstances ne s'est aussi bien comporté et c'est même étonnant
qu'aucun des mauvais rapports qui ont été faits n'ait le moindre
fondement de vérité.
Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta à bord et l'on continua
dans les mêmes chars jusqu'à Port Munroe, où l'on arriva vers neuf
heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à pied
commença. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses
munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres.
Après une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac
Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du
prodige.
Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient pu résister aussi
bravement à une aussi forte étape, et chose plus étonnante encore,
pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la
marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de rations,
fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible
compensation par le magnifique coup d'oeil présenté par le coucher du
soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or
dans le rideau, aux couleurs variées, que lui tendait l'Occident et qui
semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure que
l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se nuançait d'une façon
grandiose. Que de poëtes auraient fait deux fois la même route pour
contempler un pareil spectacle!
Vers huit heures du soir tout le bataillon était remonté dans: de
nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci
n'étaient formés que de plates-formes simples avec une planche chaque
côté pour servir de garde-fou.
Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées aussi près que
possible les unes des autres et servaient de sièges aux soldats
fatigués. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il était une
heure du matin quand on descendit à Jackfish Syndicate.
A peine les soldats étaient-ils descendus des chars que la, pluie
commença à tomber. Malheureusement il n'y avait aucun abri pour recevoir
tous les soldats et plusieurs compagnies attendirent au-delà d'une
demi-heure exposées à l'intempérie de la saison. Quelques murmures
se firent entendre, mais ça ne dura pas longtemps, car comme en bien
d'autres circonstances semblables plus tard, le bon esprit des soldats
reprit le dessus et bientôt des chante joyeux se firent entendre.
Quelques-uns, chantèrent à contre-coeur, mais tout le monde chanta.
A deux heures du matin, après avoir bien mangé, les compagnies 2, 3,
4, 5 et 6 se retirèrent dans les hangars de la compagnie du Pacifique,
situés aux environs, tandis que les autres, 1, 7 et 8, remontèrent en
chars et furent conduites au village de Jackfish, où un grand hangar
avait été préparé pour elles. Un bon feu fut entretenu toute la nuit
dans les deux poêles de l'habitation et pour la première fois depuis
leur départ de Montréal, les volontaires dormirent bien et se
reposèrent.
À dix heures l'on se réveilla et les compagnies qui avaient couché au
village retournèrent en chars au Syndical pour y prendre le déjeuner.
La maison où se servaient les repas était encore remplie, les autres
compagnies qui avaient couché au Syndicat n'ayant pas encore fini leur
déjeuner. La pluie continuait à tomber de plus belle et les soldats
furent forcés de s'entasser les uns sur les autres dans les hangars.
Pendant l'après-midi, les volontaires se réfugièrent sous des tentes et
l'on s'amusa à chanter pour passer le temps, car la pluie ne cessait
pas. Quelques-uns se dirigèrent vers une vieille masure dont l'enseigne
moins prétentieuse par la forme que par le nom qu'elle portait avait
attiré leur attention. On vendait de la boisson dans ce chantier, la
bière s'y débitait, à 15 contins, et ce qu'on était convenu d'appeler du
"whiskey" à 25 contins le verre.
A quatre heures, le repas du soir fut servi à tout le monde, puis chaque
compagnie rentra dans ses quartiers.
A sept heures, le coucher fut sonné et à huit heures, tout le monde
reposait.
Dès quatre heures, le lendemain matin, les trois compagnies qui avaient
passé la nuit au village, se levèrent et les chars n'arrivant pas, elles
se mirent en marche et traversèrent le lac à pied jusqu'au Syndicat.
Après une heure de marche, ces soldats n'eurent pour tout déjeuner
qu'une tranche de lard entre deux morceaux de pain.
A huit heures a.m. les premiers traîneaux, chargés de soldats, se mirent
en marche et les autres ne tardèrent pas à les suivre. Ce nouveau trajet
le long du lac Supérieur, malgré qu'il se fît en voiture, ne fut guère
plus plaisant que le premier. Le froid était très-grand et les soldats
entassés dans les voitures furent souvent obligés de descendre pour ne
pas geler des pieds. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, le premier
traîneau entra dans une baie profonde dont on ne put connaître le nom.
Après une halte d'une heure et demie en cet endroit, le bataillon
remonta en chars plates-formes et continua jusqu'à McKay Harbour où il y
avait un hôpital. Ici, on laissa notre invalide Boucher, en même temps
que l'on prenait à bord le sergent Nelson devenu si fameux depuis
l'affaire du "Toronto News." Il fut installé dans notre char, le premier
du train, et ne connaissant l'individu que par ce qu'il voulait bien
nous dire de lui-même, chacun l'entoura de soins et le traita avec
une hospitalité toute canadienne. Après que les soldats eussent mangé
quelques galettes et de la viande, le train se mit en mouvement et
continua jusqu'à la fin de la ligne du chemin de fer à Michipicoten.
Arrivés ici a sept heures et demie, les soldats durent traverser de
nouveau à pied une longueur de onze milles sur la Baie du Tonnerre et
arrivèrent à Red Rock à onze heures du soir.
Ici des chars à passagers attendaient le régiment, et vers minuit le
train partait.
Cette journée fut une des plus rudes pour les soldats. De quatre heures
du matin à onze heures du soir, on n'avait pas cessé de marcher un seul
moment. Quatorze milles à pied, vingt-deux en traîneaux et plus de cent
milles en mauvais chars découverts, en tout près de cent cinquante
milles parcourus dans la journée.
Vers six heures, jeudi matin, l'on entra dans Port Arthur. Les soldats
furent bientôt éveillés par les cris de la foule qui les attendait à la
gare. Pendant que les compagnies s'éloignaient, chacune de son côté,
pour déjeuner dans les différents hôtels de la ville, les officiers se
rendirent à l'hôtel Brunswick. sur l'invitation du maire de la localité.
Après déjeuner, profitant d'un congé de quelques heures, les soldats
visitèrent les environs de la ville et s'amusèrent beaucoup, étant
royalement reçus partout où ils allaient. Enfin, l'heure du départ
sonna. Les différentes compagnies remontèrent chacune dans son char et
le train quitta la gare au milieu des acclamations de la foule. De dix
heures jusqu'à minuit, la route se continua en chars. Chacun se mit ù
tuer le temps du mieux qu'il pût et n'y réussissait qu'à demi.
De minuit à six heures du matin, la route se continua sans incident
remarquable. A six heures le réveil sonna, et chacun se mit à nettoyer
ses armes et à brosser ses habits pour obéir aux instructions reçues.
Enfin, quelques minutes avant sept heures, les premières maisons de
Winnipeg parurent dans le lointain et furent saluées par des cris de
joie. Bientôt le train entra dans la gare. La ville avait revêtu sa
toilette de fête; les pavillons flottaient partout, et les jeunes filles
avaient mis leurs robes des dimanches pour recevoir le bataillon. Parmi
la foule qui se pressait dans la gare, on remarqua le juge Dubuc, le
Col. Lamontagne, les Messieurs Royal, fils de l'hon. Royal, M. P., et
M. Pilet. Le déjeuner fut aussitôt servi dans la gare même et fut aussi
vite dévoré que servi, car tous avaient hâte de visiter la reine de
l'Ouest. On nous en avait tant raconté sur les merveilles qui ont
entouré la naissance de cette fille des Plaines et sur les spéculations
gigantesques qui s'y étaient faites, que l'empressement des volontaires,
à se répandre dans les rues de la ville ne surprendra personne.
Avant, de partir cependant, chacun signa la liste de paie pour une
semaine. Plusieurs officiers se rendirent à Saint-Boniface et payèrent
une visite à Sa Grandeur Mgr. Taché ainsi qu'à quelques amis. A midi, le
dîner fut pris à la gare. Dans l'après-midi, ayant obtenu un congé de
quatre heures, les soldats retournèrent à leurs places de prédilection,
les uns à l'hôtel, d'autres chez leurs amis, pendant que quelques-uns
allaient chez le photographe se procurer un souvenir qu'on se hâta
d'expédier à sa famille. A trois heures et demie une patrouille fut
organisée et visita tous les quartiers pour en ramener les malades.
Heureusement il n'y en avait que deux. Avant le départ, du tabac à fumer
fut distribué aux soldats; chacun en reçut une livre. Ce don était dû à
la générosité de la maison de Geo. E. Tucker & Son.
A quatre heures le train partit. Vers une heure du matin l'on arriva à
Brandon. Malgré l'heure avancée de la nuit, les dames de la ville nous
attendaient avec des provisions de bouche. Les soldats à peine éveillés
crurent continuer quelque beau rêve en voyant ces jolies jeunes filles
et ces bonnes dames leur distribuer à pleines mains des friandises et
des bonbons, sans compter les sourires, et les doux regards servis à
doubles rations. Tous étaient des plus joyeux excepté le quartier-maître
qui voyait d'un mauvais oeil une concurrence aussi dangereuse.
Après une heure bien passée, le train se remit en marche, emportant avec
lui les bons souhaits des habitants de Brandon. Quand les soldats se
réveillèrent, on arrivait à Broadview. La principale ressource de
cette place est le travail fourni aux habitants par les ateliers de la
compagnie du Pacifique. On ne la vit qu'en passant. Quelques heures plus
tard on arrêtait à Qu'Appelle, où était déjà rendue la Batterie B.
Qu'Appelle est située à quelques milles au sud du fort du même nom. La
place présente le plus beau coup-d'oeil possible. Les rues, larges et
bien entretenues, se perdent sous les peupliers et s'étendent sur un
parcours de plusieurs milles. C'est d'ici que partent les diligences
pour Prince-Albert et les villages du nord. Les bureaux d'immigration du
gouvernement y sont Situés. Après quelques minutes de halte, le
train partit de nouveau et l'on passa bientôt Régina, la capitale de
l'Assiniboine. Ses rues qui ont plusieurs milles de longueur sont larges
et bien droites. Ici sont les quartiers-généraux de la police à cheval
et des bureaux des Sauvages.
C'est ici que se trouve le plus grand réservoir de l'Ouest; nous n'y
vîmes que des Sauvages mal vêtus qui nous regardèrent passer de loin. On
nous avait promis un bon dîner en cet endroit, mais on dût le remplacer
par une ration de pain et de fromage, en attendant mieux.
Une heure plus tard, on arrêta à Moosejaw. Deux chefs sauvages vinrent à
notre rencontre et échangèrent des signes et des protestations d'amitié
contre des biscuits et du tabac. Aussitôt sortis de la gare, on nous
distribua dix rondes de cartouches et l'on nous donna l'ordre de dormir
sous les armes. Malgré tant de préparatifs, la nuit se passa sans
incident.
L'on arriva de bonne heure à Médecine Hat. Le Rév. Père Lacombe monta à
bord du train et passa de char en char, répandant partout la joie et la
consolation sur son passage. Ici l'on traversa le plus grand pont du
Nord-Ouest, au-dessus de la Saskatchewan. Puis le trajet se continua à
travers les prairies. De temps à autre, l'attention des soldats était
attirée par des bandes de chevaux sauvages ou des volées d'outardes et
chacun faisait des commentaires à sa façon.
Enfin, vers une heure de l'après-midi, le 12 Avril, l'on entra dans
Calgarry, le terme de notre long voyage, après avoir parcouru au-delà de
deux mille cinq cents milles.