Toujours dans le camp.--Une tente.
_Entrent_ CORDÉLIA, UN MÉDECIN, _des Soldats_.
CORDÉLIA.--Hélas! c'est lui-même: on vient de le rencontrer furieux
comme la mer agitée, chantant de toute sa force, couronné de fumeterre
rampante et d'herbes des champs, de bardane, de ciguë, d'ortie, de
coquelicot, d'ivraie, et de toutes les herbes inutiles croissant dans le
blé qui nous sert d'aliment. Envoyez une compagnie[44]; qu'on parcoure
chaque acre dans ces champs couverts d'épis, et qu'on l'amène devant nos
yeux. (_Un officier sort_.)--Que peut la sagesse humaine pour rétablir
en lui la raison dont il est privé? Que celui qui pourra le secourir
prenne tout ce que je possède.
[Note 44: _A century_.]
LE MÉDECIN.--Madame, il y a des moyens. Le sommeil est le père
nourricier de la nature; c'est de sommeil qu'il a besoin: pour le
provoquer en lui, nous avons des simples dont la vertu puissante
parviendra à fermer les yeux de la douleur.
CORDÉLIA.--Secrets bienfaisants, vertus cachées dans le sein de la
terre, sortez-en, arrosées par mes larmes; secondez-nous, portez remède
aux souffrances de ce bon vieillard. Cherchez, cherchez, cherchez-le, de
peur que sa fureur, abandonnée à elle-même, ne brise les liens d'une vie
qui n'a plus les moyens de se diriger.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Des nouvelles, madame: l'armée anglaise s'avance.
CORDÉLIA.--On le savait déjà; nos préparatifs sont faits pour la
recevoir.--O père chéri, c'est pour toi seul que je travaille: le
puissant roi de France a eu pitié de ma douleur et de mes larmes
importunes. Ce n'est point enflés par l'ambition que nous avons été
excités à prendre nos armes; c'est l'amour, le tendre amour et les
droits de notre vieux père... Puissé-je bientôt avoir de ses nouvelles
et le voir!