SCÈNE II

Devant le château de Glocester.

_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_.

OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?

[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des

souhaits pour toutes les heures du jour.]

KENT.--Oui.

OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux?

KENT.--Dans le bourbier.

OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.

KENT.--Je ne t'aime pas.

OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.

KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais

bien à t'en soucier.

[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de

Lipsbury.]

OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.

KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.

OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?

KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et

orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de

gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce

qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23],

officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui

serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de

quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et

héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de

fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton

nom.

[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à

croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux

gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de

donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie,

se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir

possédé _three suits_.]

[Note 23: _Whoreson_.]

[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]

OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler

d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?

KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me

connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris

aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main,

fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe

au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25];

l'épée à la main. (Il tire son épée.)

[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]

OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.

KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le

roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal

père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle

façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne.

[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les

vices et les vertus étaient personnifiées.]

OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!

KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens

ferme, franc misérable; frappe donc.

OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin!

(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.)

EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!

KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en

montrerai. Avancez, mon jeune maître.

GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?

CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de

plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?

RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.

CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.

OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur.

KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage!

Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!

CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!

KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre

ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.

CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle?

OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par

considération pour sa barbe grise...

KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en

chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce

sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma

barbe grise!_ toi, espèce de pierrot?

[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_,

qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un

symbole d'inutilité.]

CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le

respect...

KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.

CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère?

KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas

d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent

les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent

toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils

apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils

renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et

à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme

le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage

d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un

fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te

ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.

CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?

GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi?

KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi

et ce coquin.

CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?

KENT.--Sa figure ne me plaît pas.

CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de

Régane?

KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu

dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules

actuellement devant mes yeux.

CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la

rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et

qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons

naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme,

tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant

mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces

drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins

plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer

l'exactitude de leur civilité.

KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission

de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants

dont se couvre le front flamboyant de Phébus...

CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là?

KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si

fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous

a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est

pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la

crainte d'encourir votre ressentiment.

CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé?

OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de

me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et,

flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus

à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme

de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour

s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce

redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi!

KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de

qui Ajax ne soit un imbécile.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable

vantard, nous vous apprendrons...

KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas

apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé

vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse

malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son

envoyé dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y

restera jusqu'à midi.

RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit

aussi.

KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me

traiteriez pas ainsi.

RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.

CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous

parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.

(On apporte des ceps.)

GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi.

Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais

la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits

larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus

méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez

assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre

celui-ci dans les ceps.

CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.

RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses

gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les

ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au

duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.

(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.)

GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du

duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à

le retenir. Mais j'intercéderai pour toi.

KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai

beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la

fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite

le bonjour.

GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose.

(Il sort.)

KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la

bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi,

flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je

puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais

qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort

heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen

d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux

pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles:

profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse

demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta

roue. (Il s'endort.)

[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_.

Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.]

Le roi Lear · 第 17 / 48 题