Une cour devant le palais d'Albanie.
_Entrent_ LEAR, KENT, LE FOU.
LEAR, _à Kent_.--Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec
cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant
qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus
grande diligence, j'y arriverai avant vous.
KENT.--Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.
(Il sort.)
LE FOU.--Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne
courrait-elle pas risque de gagner des engelures?
LEAR.--Oui, mon enfant.
LE FOU.--Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit
n'ira pas en pantoufles.
LEAR.--Ha, ha, ha!
LE FOU.--Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec
toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage
à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.
LEAR.--Qu'as-tu à dire, mon enfant?
LE FOU.--Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre
elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu
me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?
LEAR.--Non.
LE FOU.--Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du
nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.
LEAR.--C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].
[Note 16: _I did her wrong_. Les commentateurs veulent comprendre
ces _mots_ dans le sens de _je lui ai fait tort_, et supposent que Lear,
en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène
n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve
même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit
à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive
personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il
a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à
Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui
dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de
Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles
sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les
projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle
de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une
interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera
encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait
à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les
commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare
aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de
Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la
chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: _I did her wrong_,
un nouveau sens: _c'est mot qui l'ai mise dans son tort_.]
LE FOU.--Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?
LEAR.--Non.
LE FOU.--Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une
maison.
LEAR.--Pourquoi, mon enfant?
LE FOU.--Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour
l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
LEAR.--J'oublierai ma bonté naturelle.--Un si bon père!--Mes chevaux
sont-ils prêts?
LE FOU.--Tes ânes se sont mis après.--La raison qui fait que les sept
étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!
LEAR.--Parce qu'elles ne sont pas huit?
LE FOU.--Précisément. Tu serais un très-bon fou.
LEAR.--Le reprendre de force[17]!--Monstrueuse ingratitude!
[Note 17: _To take it again perforce_! Johnson pense que Lear
s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres
commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés
par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace
qu'elle lui a faite _de prendre d'autorité ce qu'elle demande par
prières_.]
LE FOU.--Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être
devenu vieux avant le temps.
LEAR.--Comment cela?
LE FOU.--Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.
LEAR.--Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel
miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas
devenir fou. (_Entre un gentilhomme_.)--Eh bien! mes chevaux sont-ils
prêts?
LE GENTILHOMME.--Tout prêts, mon seigneur.
LEAR.--Viens, mon enfant[18].
[Note 18: FOOL. _She that is maid now and laughs at my departure_
_Shall not be a maid long, unless things be cut shorter._]