Une salle du palais.
_Entre_ KENT _déguisé_.
KENT.--Si je puis seulement réussir à emprunter des accents qui
déguisent ma voix, il se peut faire que les bonnes intentions qui m'ont
engagé à déguiser mes traits obtiennent leur plein effet. Maintenant,
Kent le banni, si tu peux te rendre utile dans ces lieux où tu vis
condamné, (et puisse-t-il en être ainsi!) ton maître chéri te retrouvera
plein de zèle.
(Cors de chasse. Lear paraît avec ses chevaliers et sa suite.)
LEAR.--Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez,
servez-le. _(Sort un domestique_.)--Ah! ah! qui es-tu, toi?
KENT.--Un homme, seigneur.
LEAR.--Qu'est-ce que tu sais faire? Que veux-tu de nous?
KENT.--Je sais n'être pas au-dessous de ce que je parais; servir
fidèlement celui qui aura confiance en moi; aimer celui qui est honnête;
converser avec celui qui est sage et qui parle peu; redouter les
jugements; me battre quand je ne peux pas faire autrement; et ne pas
manger de poisson[7].
[Note 7: _And to eat no fish_. Manger du poisson était en
Angleterre, du temps d'Élisabeth, un signe de catholicisme, et par
conséquent réprouvé par l'opinion. La phrase populaire pour désigner
un vrai patriote était: _C'est un honnête homme, il ne mange pas
de poisson_. Il fallut, pour soutenir les pêcheries, qu'un acte du
parlement ordonnât pendant quelques mois l'usage du poisson: cela
s'appela le _carême de Cécil (Cecil's fast)_. Dans _l'Énéide travestie_,
la sibylle dit à Caron, pour l'engager à passer Énée, qu'il est _Point
Mazarin_, fort honnête homme.]
LEAR.--Qui es-tu?
KENT.--Un très-honnête garçon, aussi pauvre que le roi.
LEAR.--Si tu es aussi pauvre pour un sujet qu'il l'est pour un roi, tu
es assez pauvre. Que veux-tu?
KENT.--Du service.
LEAR.--Qui voudrais-tu servir?
KENT.--Vous.
LEAR.--Me connais-tu, maraud?
KENT.--Non, seigneur; mais vous avez dans votre physionomie quelque
chose qui fait que j'aimerais à vous dire: _Mon maître_.
LEAR.--Qu'est-ce que c'est?
KENT.--De l'autorité.
LEAR.--De quel service es-tu capable?
KENT.--Je puis garder d'honnêtes secrets; courir à cheval, à pied; gâter
une histoire intéressante en la racontant, et rendre platement un simple
message. Je suis propre à tout ce que peut faire le commun des hommes.
Ce que j'ai de mieux, c'est l'activité.
LEAR.--Quel âge as-tu?
KENT.--Je ne suis pas assez jeune, seigneur, pour m'amouracher d'une
femme à l'entendre chanter, ni assez vieux pour en raffoler n'importe
pour quelle raison. J'ai sur les épaules quelque quarante-huit ans.
LEAR.--Suis-moi, tu vas me servir: si après le dîner tu ne me déplais
pas plus qu'à présent, je ne te congédierai pas de sitôt.--Le dîner,
holà! le dîner.--Où est mon petit drôle, mon fou? Allez me chercher mon
fou. _(Entre Oswald_.)--Eh! vous, l'ami, où est ma fille?
OSWALD.--Avec votre permission...
(Il sort.)
LEAR.--Qu'est-ce qu'il a dit là? Rappelez-moi ce manant.--Où est mon
fou? Holà! je crois que tout dort ici.--Eh bien! où est-il donc ce
métis?
UN CHEVALIER.--Il dit, seigneur, que votre fille ne se porte pas bien.
LEAR.--Pourquoi ce gredin-là n'est-il pas revenu sur ses pas quand je
l'ai appelé?
LE CHEVALIER.--Seigneur, il m'a déclaré tout bonnement qu'il ne le
voulait pas.
LEAR.--Qu'il ne le voulait pas!
LE CHEVALIER.--Seigneur, je ne sais pas quelle en est la raison; mais,
à mon avis, Votre Grandeur n'est pas accueillie avec cette affection
respectueuse qu'on avait coutume de vous montrer. J'aperçois une grande
diminution de bienveillance chez tous les gens de la maison, aussi bien
que chez le duc lui-même et chez votre fille.
LEAR.--Vraiment! le penses-tu?
LE CHEVALIER.--Je vous prie de me pardonner, seigneur, si je me suis
trompé; mais mon devoir ne peut se taire quand je crois Votre Majesté
offensée.
LEAR.--Tu ne fais que me rappeler mes propres idées. Je me suis bien
aperçu depuis peu de beaucoup de négligence; mais j'étais disposé plutôt
à m'accuser moi-même d'une exigence trop soupçonneuse, qu'à y voir
une conduite et une intention désobligeantes. J'y regarderai de plus
près.--Mais où est mon fou? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours.
LE CHEVALIER.--Depuis que ma jeune maîtresse est partie pour la France,
seigneur, votre fou a bien dépéri.
LEAR.--En voilà assez là-dessus. Je l'ai bien remarqué. Allez, et dites
à ma fille que je veux lui parler. _(Sort un chevalier.)_--Vous, allez
me chercher mon fou. _(Sort un chevalier; rentre Oswald_.)--Eh! vous,
l'ami! l'ami! approchez. Qui suis-je, s'il vous plaît?
OSWALD.--Le père de ma maîtresse.
LEAR.--Le père de ma maîtresse! et vous le valet de votre maître. Chien
de bâtard! esclave! mâtin!
OSWALD.--Je ne suis rien de tout cela: je vous demande pardon, seigneur.
LEAR.--Je crois que tu t'avises de me regarder en face, insolent!
(Il le frappe.)
OSWALD.--Je ne veux pas être battu, seigneur.
KENT.--Ni donner du nez en terre non plus, mauvais joueur de ballon[8].
[Note 8: _Base foot-ball player_. Allusion aux mauvais joueurs de
ballon, à qui le pied manque en courant.]
(Il le prend par les jambes et le renverse.)
LEAR.--Je te remercie, ami; tu me rends service, et je t'aimerai.
KENT.--Allons, relevez-vous, mon maître, et dehors. Je vous apprendrai
votre place. Hors d'ici! hors d'ici! Si vous voulez prendre encore la
mesure d'un lourdaud, restez ici. Mais, dehors! allons, y pensez-vous?
Dehors!
(Il pousse Oswald dehors.)
LEAR.--Tu es un garçon dévoué; je te remercie. Voilà les arrhes de ton
service.
(Il lui donne de l'argent.)
(Entre le fou.)
LE FOU, _à Lear_.--Laisse-moi le prendre aussi à mes gages.--Tiens,
voici ma cape[9].
(Il donne à Kent son bonnet.)
[Note 9: _Coxcomb_, nom du bonnet que portaient les fous, parce
qu'il était surmonté d'une crête de coq, _cock's comb_.]
LEAR.--Eh bien! pauvre petit, comment vas-tu?
LE FOU, _à Kent_.--Tu ferais bien de prendre ma cape.
KENT.--Pourquoi, fou?
LE FOU.--Pourquoi? parce que tu prends le parti de celui qui est dans
la disgrâce. Vraiment, si tu ne sais pas sourire du côté où le vent
souffle, tu auras bientôt pris froid. Allons, mets ma cape.--Eh! oui,
cet homme a éloigné de lui deux de ses filles, et a rendu la troisième
heureuse bien malgré lui. Si tu t'attaches à lui, il faut de toute
nécessité que tu portes ma cape.--_(A Lear_.) Ma foi, noncle[10], je
voudrais avoir deux capes et deux filles.
[Note 10: _Nuncle_, par contraction pour _mine uncle_, oncle à moi.]
LEAR.--Pourquoi, mon garçon?
LE FOU.--Si je leur donnais tout mon bien, je garderais pour moi mes
deux capes. Mais tiens, voilà la mienne; demandes-en une autre à tes
filles.
LEAR.--Prends garde au fouet, petit drôle.
LE FOU.--La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu'on
chasse à coups de fouet; pendant que _Lady_, la chienne braque, peut
venir nous empester au coin du feu.
LEAR.--C'est une peste pour moi que ce coquin-là.
LE FOU.--Mon cher, je veux t'enseigner une sentence.
LEAR.--Voyons.
LE FOU.--Écoute bien, noncle.
Aie plus que tu ne montres;
Parle moins que tu ne sais;
Prête moins que tu n'as;
Va plus à cheval qu'à pied;
Apprends plus de choses que tu n'en crois;
Parie pour un point plus bas que celui qui te vient;
Quitte ton verre et ta maîtresse,
Et tiens-toi coi dans ta maison;
Et tu auras alors
Plus de deux dizaines à la vingtaine.
LEAR.--Cela ne signifie rien, fou.
LE FOU.--C'est, en ce cas, comme la harangue d'un avocat sans salaire:
vous ne m'avez rien donné pour cela. Est-ce que vous ne savez pas tirer
parti de rien, noncle?
LEAR.--Non, en vérité, mon enfant; on ne peut rien faire de rien.
LE FOU, _à Kent_.--Je t'en prie, dis-lui que c'est à cela que se monte
le revenu de ses terres; il n'en voudrait pas croire un fou.
LEAR.--Tu es un fou bien mordant.
LE FOU.--Sais-tu, mon garçon, la différence qu'il y a entre un fou
mordant et un fou débonnaire?
LEAR.--Non, petit; apprends-le moi.