En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait
à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud,
prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une
grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenant Leicester.
Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoup la
plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu à une grande
vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s'enquérir
de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à
celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi il demanda d'abord
à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait; laquelle appelant ses
dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimait plus que sa propre
vie, qui, par droit et raison, lui devait être très-chère; de laquelle
réponse le père, étant bien satisfait, se tourna à la seconde, et
s'informa d'elle combien elle l'aimait; laquelle répondit (confirmant
ses dires avec de grands serments) qu'elle l'aimait plus que la langue
ne pouvait l'exprimer, et bien loin au-dessus de toutes les autres
créatures du monde.» Lorsqu'il fit la même question à Cordélia, celle-ci
répondit: «Connaissant le grand amour et les soins paternels que vous
avez toujours portés en mon endroit (pour laquelle raison je ne
puis vous répondre autrement que je ne pense et que ma conscience me
conduit), je proteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et
continuerai, tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par
nature; et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,
assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez, autant je
vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent de cette réponse,
maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc de Cornouailles, et
l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritières de ses États,
après sa mort, et leur en remettant dès lors la moitié entre les mains.
Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu'Aganippus, un des
douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la
beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage; à quoi
l'on répondit qu'elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux
soeurs; Aganippus insista, obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.
Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'il régnait
trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'il s'était réservé,
lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce
revenu fut encore graduellement diminué, et ce qui causa à Leir le
plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses
filles, qui semblaient penser que tout «ce qu'avait leur père était
de trop, si petit que cela fût jamais; si bien qu'allant de l'une à
l'autre, Leir arriva à cette misère qu'elles lui accordaient à peine un
serviteur pour être à ses ordres.» Le vieux roi, désespéré, s'enfuit du
pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent
avec de grands honneurs; ils levèrent une armée et équipèrent une
flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession
à Cordélia, qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition.
Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille
que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône et mourut au bout de
deux ans, quarante ans après son premier avénement. Cordélia lui succéda
et régna cinq ans; mais dans l'intervalle, son mari étant mort, les
fils de ses soeurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la
vainquirent et l'enfermèrent dans une prison, où, «comme c'était une
femme d'un courage mâle,» désespérant de recouvrer sa liberté, elle prit
le parti de se tuer[1].
[Note 1: _Chroniques de Hollinshed, Hist. of England_, liv. II, ch.
V, t. I, p. 12.]
Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a
probablement bâti l'histoire de Leir sur une anecdote d'Ina, roi des
Saxons, et sur la réponse de la plus «jeune et de la plus sage des
filles» de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia,
répond de même à son père que, bien qu'elle l'aime, l'honore et révère
autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir
filial, cependant elle pense qu'il pourra lui arriver un jour d'aimer
encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu,
elle ne doit faire qu'une même chair, et pour qui elle doit quitter
père, mère, etc. Il ne paraît pas qu'Ina ait désapprouvé le «sage dire»
de sa fille; et la suite de l'histoire de Cordélia est probablement un
développement que l'imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette
première donnée. Quoi qu'il en soit, la colère et les malheurs du roi
Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et
fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une
de ces ballades, rapportée par Johnson sous le titre de: _A lamentable
song of the death of king Leir and his three daughters_, Lear, comme
dans la tragédie, devient fou, et Cordélia ayant été tuée dans la
bataille, que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père
meurt de douleur sur son corps, et ses soeurs sont condamnées à mort par
le jugement «des lords et nobles du royaume.» Soit que la ballade ait
précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que
l'auteur de la ballade et le poëte dramatique ont puisé dans une source
commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans
son dénoûment, s'est écarté des chroniques qui donnent la victoire à
Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans
ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme,
à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens, «des
dernières galeries» _(upper gallery)_. Addison s'est prononcé contre ce
changement.
Quant à l'épisode du comte de Glocester, Shakspeare l'a imité de
l'aventure d'un roi de Paphlagonie, racontée dans l'_Arcadia_ de Sidney;
seulement, dans le récit original, c'est le bâtard lui-même qui fait
arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à
celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait
été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les
malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient
lui procurer un grade élevé, pour venir, au risque de sa vie, partager
et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le
secours de ses amis, meurt de joie en couronnant son fils Léonatus; et
Plexirtus, le bâtard, par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la
colère de son frère.
Il est évident que la situation du roi Lear et celle du roi de
Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu'ils ont préférés,
et secourus par celui qu'ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme
devant entrer dans un même sujet, parce qu'elles appartenaient à une
même idée. Ceux qui lui ont reproché d'avoir ainsi altéré la simplicité
de son action ont prononcé d'après leur système, sans prendre la peine
d'examiner celui de l'auteur qu'ils critiquaient. On pourrait leur
répondre, même en parlant des règles qu'ils veulent imposer, que
l'amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition, et
l'intervention d'Edgar dans cette portion du dénoûment, suffisent pour
absoudre la pièce du reproche de duplicité d'action; car, pourvu que
tout vienne se réunir dans un même noeud facile à saisir, la simplicité
de la marche d'une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts
et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des
ressorts qui la font mouvoir. Mais, de plus, il ne faut jamais oublier
que l'unité, pour Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se
reproduisant sous diverses formes, ramène, continue, redouble sans cesse
la même impression. Ainsi comme, dans _Macbeth_, le poëte montre l'homme
aux prises avec les passions du crime, de même dans _le Roi Lear_, il le
fait voir aux prises avec le malheur, dont l'action se modifie selon les
divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle
qu'il nous offre, c'est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la
vertu ou de l'innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de
ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les
instruments de l'injustice, Lear et Glocester; et c'est sur eux que
porte l'effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit point
les voir souffrir; le spectacle de leur malheur serait troublé par le
souvenir de leur crime: ils ne peuvent avoir de punition que par la
mort.
De ces cinq personnages soumis à l'action du malheur, Cordélia, figure
céleste, plane presque invisible et à demi voilée sur la composition
qu'elle remplit de sa présence, bien qu'elle en soit presque toujours
absente. Elle souffre, et ne se plaint ni ne se défend jamais; elle
agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille
sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus
légitimes, elle passe et disparaît comme l'habitant d'un monde meilleur,
qui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre.
Kent et Edgar ont chacun une physionomie très-prononcée: le premier est,
ainsi que Cordélia, victime de son devoir: le second n'intéresse d'abord
que par son innocence; entré dans le malheur en même temps, pour ainsi
dire, que dans la vie, également neuf à l'un et à l'autre, Edgar s'y
déploie graduellement, les apprend à la fois, et découvre en lui-même,
selon le besoin, les qualités dont il est doué; à mesure qu'il avance,
s'augmentent et ses devoirs, et ses difficultés, et son importance: il
grandit et devient un homme; mais en même temps, il apprend combien il
en coûte; et il reconnaît à la fin, en le soutenant avec noblesse et
courage, tout le poids du fardeau qu'il avait porté d'abord presque avec
gaieté. Kent, au contraire, vieillard sage et ferme, a, dès le premier
moment, tout su, tout prévu; dès qu'il entre en action, sa marche est
arrêtée, son but fixé. Ce n'est point, comme Edgar, la nécessité qui
le pousse, le hasard qui vient à sa rencontre; c'est sa volonté qui
le détermine; rien ne la change ni ne la trouble; et le spectacle du
malheur auquel il se dévoue lui arrache à peine une exclamation de
douleur.
Lear et Glocester, dans une situation analogue, en reçoivent une
impression qui correspond à leurs divers caractères. Lear, impétueux,
irritable, gâté par le pouvoir, par l'habitude et le besoin de
l'admiration, se révolte et contre sa situation et contre sa propre
conviction; il ne peut croire à ce qu'il sait; sa raison n'y résiste
pas: il devient fou. Glocester, naturellement faible, succombe à la
misère, et ne résiste pas davantage à la joie: il meurt en reconnaissant
Edgar. Si Cordélia vivait, Lear retrouverait encore la force de vivre;
il se brise par l'effort de sa douleur.
A travers la confusion des incidents et la brutalité des moeurs,
l'intérêt et le pathétique n'ont peut-être jamais été portés plus loin
que dans cette tragédie. Le temps où Shakspeare a pris son action semble
l'avoir affranchi de toute forme convenue; et de même qu'il ne s'est
point inquiété de placer, huit cents ans avant Jésus-Christ, un roi de
France, un duc d'Albanie, un duc de Cornouailles, etc., il ne s'est pas
préoccupé de la nécessité de rapporter le langage et les personnages
à une époque déterminée; la seule trace d'une intention qu'on puisse
remarquer dans la couleur générale du style de la pièce, c'est le
vague et l'incertitude des constructions grammaticales, qui semblent
appartenir à une langue encore tout à fait dans l'enfance; en même temps
un assez grand nombre d'expressions rapprochées du français indiquent
une époque, sinon correspondante à celle où est supposé exister le roi
Lear, du moins fort antérieure à celle où écrivait Shakspeare.
Le roi Lear de Shakspeare fut joué pour la première fois en 1606, au
moment de Noël. La première édition est de 1608, et porte ce titre:
«Véritable Chronique et Histoire de la Vie et de la Mort du Roi Lear et
de ses Trois Filles, par M. William Shakspeare. Avec la Vie infortunée
d'Edgar, Fils et Héritier du Comte de Glocester, et son Déguisement sous
le nom de Tom de Bedlam:--Comme elle a été jouée devant la Majesté du
Roi, à White Hall, le soir de Saint-Étienne, pendant les Fêtes de Noël,
par les Acteurs de Sa Majesté, jouant ordinairement au Globe, près de la
Banque.»