Le lendemain, jour de la visite hebdomadaire, le médecin fit entrer
Berlâne à l’infirmerie. On jugea inutile d’en avertir sa mère: cette
toux, bien que persistante, n’était pas grave. J’allai le voir tous les
jours. Il commençait à me parler de notre pays, des rues, des chemins,
des jardins qui sont sous le cimetière. Il me disait:
--Le vôtre en est tout près. Quand tu iras...
Et il se taisait.
Et il tenait toujours son chapelet. Comme les femmes pieuses de chez
nous, la sœur infirmière répétait:
--C’est un petit saint.
Mais le jour où j’appris qu’une méningite venait de se déclarer et que
tout espoir était à peu près perdu, qu’on allait télégraphier à sa mère,
je forçai la consigne. Je me jetai à genoux à la tête de son lit. Je lui
dis à travers mes larmes:
--Il ne faut pas m’en vouloir. Ce n’est pas toi qui as quelque chose à
te reprocher. C’est moi qui ai dit que nous t’appelions Berlâne.
Il me passa la main sur les cheveux comme une grande personne fait à un
enfant, et il me dit, n’ayant pas encore perdu connaissance:
--Je l’avais deviné. Je ne t’en ai pas voulu un seul instant. C’était
moi qui t’ennuyais: je t’en demande pardon. Et puis, j’ai toujours su
que je mourrais de bonne heure. Il y a des années que je le sens. Ce
n’est pas du tout ta faute.
Je suffoquais. Ensuite il murmura:
--Tu diras à maman que je faisais tout mon possible pour bien
travailler, pour avoir beaucoup de prix à la fin de l’année et qu’elle
soit contente. Toi, je sais que tu les auras tous. Tu penseras à moi le
jour de la distribution des prix, et pendant les vacances tu viendras me
voir au cimetière.
On dut m’emmener. Je déchirais mon mouchoir. Je voyais du sang sur ma
blouse, sur ma chemise; je les aurais déchirées. J’aurais dû m’occuper
de lui. J’aurais dû le comprendre, du premier jour où je l’avais connu.
J’aurais dû lui ouvrir la porte de notre maison quand je l’apercevais,
le jeudi, rasant le mur des Promenades. J’aurais dû l’attirer au lieu de
le repousser, lui parler affectueusement au lieu de le rudoyer. Pauvre
plante délicate, il se serait épanoui peut-être au lieu de refermer
presque tout de suite ses pétales: au moment où il commençait à le
faire, c’était moi qui d’un coup de badine avais brisé sa tige. Le
coupable, l’assassin, ce n’était ni Autissier, ni Jouassin; c’était moi
seul.
Sa mère vint s’installer à son chevet. Elle espérait malgré tout en la
miséricorde de Dieu. Il avait encore pu la reconnaître et lui dire:
--Maintenant tu vas être toute seule sur la terre, maman. C’est la
volonté de Dieu: il faut s’y résigner. J’avais toujours pensé que je ne
vivrais pas longtemps, mais je ne voulais pas te le dire.
Peu de temps après, il perdit connaissance. Je le voyais avec sa grosse
tête qui enflait encore. Je voyais sa mère qui pleurait. Je me rappelais
les recommandations qu’elle m’avait faites. J’aurais voulu me crever les
yeux.
Après qu’un service funèbre eut été célébré à la chapelle pour le repos
de son âme, nous le reconduisîmes tous jusqu’à la route. Les marronniers
de la cour sans barrière secouèrent leurs fleurs rouges sur le drap
blanc qui recouvrait son cercueil. C’était une chaude matinée de juin,
et les abeilles de l’abbé Charlon, notre professeur de chimie,
bourdonnaient un peu partout.
Nous continuâmes à quatre, avec sa mère qui trouvait toujours des larmes
et le père Savelon qui était chargé de la quatrième. Il récitait son
bréviaire. Autissier et moi marchions la tête basse.
A la gare, il y eut des formalités à remplir. Heureusement le père
Savelon était là: à force de pleurer, la pauvre Mme Dumas n’y voyait
plus clair.
L’enterrement se fit le lendemain dans notre pays, dans ce pays qui
était celui de Berlâne et le mien. On avait pour deux heures exposé
son cercueil dans la petite boutique blanche. Ma mère vint
m’embrasser,--elle pleurait comme si c’était moi qui fusse mort,--puis
mon père qui détournait de moi ses regards.
Nous avions passé devant la maison des Labrosse, et je n’avais guère
pensé à regarder si Mlle Gertrude se tenait à la fenêtre du salon.
Le cortège se mit en marche vers l’église... Je me souvins du jour où
Berlâne avait porté la lourde croix...
Nous passâmes sous les plus longues branches des marronniers du
presbytère: eux aussi secouèrent de leurs fleurs sur le cercueil.
Peut-être l’année dernière, ce même jour de juin, était-il assis à leur
ombre avec l’abbé Bichelonne qui, en décembre dernier, avait repris le
chemin de l’Auvergne...
On chanta la messe des morts. Au moment de l’offerte, je vis Mme
Labrosse et Mlle Gertrude, Mme Chovin et Marie. Mlle Gertrude
déchiffonnait un pli de son corsage; Marie avait les yeux rouges.
Quand on le descendit dans la fosse, Mme Dumas sanglota:
--Mon petit!... Mon pauvre petit!... Tu t’en vas trop tôt.
J’étais près d’elle. Elle m’embrassa. Alors je ne pus me retenir de
fondre en larmes.
Je vis ma mère qui pleurait encore.
Mon père, qui se tenait sur le bord de la fosse, mordillait sa moustache
courte en regardant le petit cercueil...
Avec Autissier je portais la couronne offerte par le petit séminaire.
Elle était lourde. Pour nous deux elle pesait beaucoup plus encore que
son poids. Il y en avait d’autres en perles, en fleurs, en buis. Il y en
avait une que déposa Marie Chovin. Ce n’étaient pas celles, hélas! pour
lesquelles il avait tant travaillé, mais je ne doutais pas qu’il n’eût
déjà reçu celle qui pour lui était la plus précieuse de toutes: la
couronne des élus.
ACHEVÉ D’IMPRIMER
le dix-huit juin mil neuf cent vingt
PAR
L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE
POUR
LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE