Ces mots: _pour l'Irlande_, accentués d'une certaine façon par miss
Ellen, avaient suffi pour établir comme un courant de sympathie
électrique entre elle et le révérend Peters Town. Elle continua:
--Mon révérend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est
au courant de la politique.
--Cela doit être, fit le prêtre en saluant de nouveau.
--Et elle n'ignore aucune des questions qui intéressent en ce moment
l'Angleterre.
Ici, il y eut un nouveau salut du révérend.
Miss Ellen poursuivit:
--Mon père n'a pas d'autre secrétaire que moi.
--Ah!
--Je décachette son courrier et je réponds souvent en son nom aux plus
hauts personnages.
Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dépit de sa jeunesse,
à cette voix calme, légèrement ironique, et douée d'un timbre plein
d'autorité.
--Mon père, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande
autorité à la Chambre haute.
Le révérend fit un geste affirmatif.
--Et on le sait un ennemi acharné de l'Irlande et de ces misérables qui
ont depuis quelque temps déclaré à l'Angleterre une guerre ténébreuse.
Le petit oeil du révérend eut un nouvel éclair de haine.
--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus
acharnés que mon père et les hommes de son parti.
--Et... fit le révérend en fronçant le sourcil, quels sont ces hommes,
mademoiselle?
--Vous et les vôtres.
--Vous croyez?
La haine de parti s'émousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine
de secte, jamais.
Le clergé anglican hait mortellement le clergé catholique, dont le
foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande.
--Fort bien, dit le prêtre.
--C'est une haine sans trêve, sans merci, que celle que vous avez vouée
à l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.
Le révérend attendait que la patricienne s'expliquât nettement.
--Vous avez offert à mon père le secours de cette armée occulte que vous
commandez, n'est-ce pas?
Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen.
Celle-ci avait aux lèvres ce sourire confiant et moqueur qui sied à ceux
qui touchent à la diplomatie.
--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen,
a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses sociétés
mystérieuses et secrètes qui tiennent en échec le clergé régulier et
l'archevêque de Cantorbéry lui-même.
Or, vous êtes le chef suprême d'une de ces associations, la plus
puissante, selon moi, celle qui a voué une guerre d'extermination à
l'Irlande...
--Cela est vrai, miss Ellen.
--Et c'est pour cela qu'au lieu de dédaigner votre concours, comme mon
père, qui a été mal inspiré ce jour-là, je viens à vous.
--Ah! fit le révérend, qui se méprit aux paroles de miss Ellen, lord
Palmure se ravise?
--Non, je ne viens pas de sa part.
--De laquelle donc venez-vous?
--De la mienne, dit froidement miss Ellen.
Le révérend la regarda de nouveau.
Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son être.
Son regard avait heurté celui de miss Ellen comme se heurteraient deux
lames d'épée forgées et trempées ensemble, après avoir été tirées du
même bloc d'acier.
Et le prêtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille à
l'oeil dominateur, et que la nature avait armée pour la lutte, en lui
donnant une beauté souveraine.
--Parlez, miss Ellen, dit-il.
Cela voulait dire:
--Je suis prêt à me lier à vous et à vous servir comme vous me servirez.
--Mon révérend, dit alors miss Ellen, vous et les vôtres avez fait
beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas été
couronnées de succès.
Le ministre se mordit les lèvres.
--Un de vos instruments les plus dociles et les plus sûrs vous a manqué
tout à coup. Je veux parler d'un usurier nommé Thomas Elgin, qui avait
emprisonné à White cross un homme que vous considérez avec raison comme
un des amis du parti irlandais.
Je veux parler de l'abbé Samuel.
--Vous savez cela? dit Peters' Town.
--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient
se trouver, un dimanche, à huit heures, dans l'église Saint-Gilles, et
se réunir autour de ce prêtre dont je vous parle.
--C'est vrai.
--Le prêtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se réunir, et ils
ont erré longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement
et ne parvenant pas à se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas.
--Cela est vrai encore.
--M. Thomas Elgin a failli être assassiné, et il vous a manqué au moment
où vous aviez le plus besoin de lui.
Le révérend soupira.
--Le prêtre est sorti de prison.
--Hélas!
--Et les quatre chefs que vous aviez dispersés aux quatre coins de
Londres et qui certainement n'auraient jamais dû se réunir, ont fini par
se rejoindre. Suis-je informée, mon révérend?
--Parfaitement, dit sir Peters Town.
--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car
il faut bien les appeler par leur nom, ont arraché un des leurs à
l'échafaud, à l'heure même de l'exécution, et quand il avait au cou la
corde du bourreau.
L'oeil du révérend Peters Town étincela de fureur.
--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que
vous ne savez pas.
--Ah!
--C'est que cet homme qu'on croit être leur instrument...
--L'homme gris?
--Oui.
--Eh bien? fit le prêtre anxieux.
--C'est leur chef suprême, dit miss Ellen.
Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le
chef d'une armée mystérieuse, ce que mon père, un membre influent de la
Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.
Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrêta d'un geste:
--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutôt introuvable
et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland
Yard, je le connais, moi.
--Vous! exclama le prêtre.
--Je l'ai vu.
--Mais où?
--Chez moi, et ailleurs.
--Quand?
--Chez moi, il y a trois semaines.
--Il a osé aller chez vous!
--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.
--Une heure! s'écria sir Peters Town.
--Je l'ai eu à mes côtés, dans ma voiture, et je lui ai parlé
familièrement comme je vous parle...
--Mais... cet homme... balbutia le prêtre stupéfait, d'où venait-il, que
vous voulait-il?...
--Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, voulez-vous savoir
pourquoi je suis venue?
--Parlez...
--Mon père hait l'Irlande pour des motifs politiques.
--Fort bien, dit le révérend.
--Vous haïssez l'Irlande, vous et les vôtres, de toute la puissance
sauvage et vivace d'une haine de secte et de croyance.
--Soit.
--Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet homme dont je vous
parle, et qui semble tenir les destinées de ce pays dans sa main et les
préparer à un triomphe prochain.
--Oh! cela ne sera pas! s'écria sir Peters Town.
--Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent cruel, et je me suis fait
un serment, celui de ne me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie brisé
comme un roseau, et tenu palpitant et demandant grâce sous mes pieds.
Comprenez-vous maintenant, mon révérend, pourquoi je suis venue à vous?
--Oui, répondit-il.
Et la jeune fille, froissée dans son orgueil et le ministre austère et
fanatique échangèrent un nouveau regard, et ce regard fut un pacte de
haine et de vengeance tout entier.
Puis ils se tendirent la main...
L'homme gris avait désormais deux ennemis implacables.