XLII

On lisait le lendemain dans le _Times_.

«Il est temps que le gouvernement de Sa Majesté la reine s'aperçoive

des périls que nous courons et qu'il mette un terme à l'audace toujours

croissante du fenianisme.

Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en

campagne.

La police est insuffisante vis-à-vis de cette armée occulte,

souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses

fondements.

C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe

apprendra ce qui s'est passé hier.

Un Irlandais, appelé John Colden, condamné à mort pour crime

d'assassinat, a été enlevé sur l'échafaud même et soustrait à la

vindicte publique.

Diverses circonstances mystérieuses ont précédé et suivi cet événement

étrange et audacieux.

Calcraff, le bourreau de Londres, arrivé à Newgate vers six heures du

matin pour y remplir son ministère, a été pris subitement de convulsions

et de coliques, et comme il était impossible de surseoir à l'exécution,

c'est son valet, nommé Jefferies, qui l'a remplacé.

Le condamné, assisté d'un prêtre Irlandais, est monté sur l'échafaud.

On lui a passé la corde au cou, on l'a coiffé ensuite du bonnet noir et

la trappe s'est ouverte, lançant le patient dans l'espace.

Mais au même instant la corde s'est cassée, et le patient est tombé sur

le sol, encore vivant.

Au même instant aussi le peuple a brisé les chaînes qui entouraient

l'échafaud, et, malgré la police, malgré la force armée, le patient à

été enlevé et emporté.

Jusqu'à présent il a été impossible de savoir ce qu'il était devenu.

Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient

l'échafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse

aux exécutions, n'avait pu approcher.

Les policemen de service dans la Cité ont affirmé que, dès la veille,

neuf ou dix heures du soir, une véritable marée humaine avait envahi les

abords de Newgate, et que l'élément irlandais y dominait.

Un brigadier de policemen était même allé à Scotland Yard avertir sir

Richardson, le chef de la police de Londres.

Mais cet honorable magistrat n'a pas soupçonné le but réel de cette

manifestation populaire, et il s'est borné à doubler le nombre des

policemen.

Ce n'est qu'après deux ou trois heures, et quand la foule a fini par

s'éclaircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'était passé.

D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, était le complice

des fenians et qu'il avait pratiqué une entaille à la corde qui, dès

lors, se serait brisée facilement sous le poids du condamné.

Mais il a fallu renoncer à cette supposition et reconnaître l'innocence

de Jefferies.

La corde a été coupée par une balle, au moment même où elle se tendait.

On a retrouvé cette balle dans le mur de la prison, un peu à gauche de

la porte.

Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu.

A force de recherches, voici ce qu'on a appris:

Tout le monde connaît à Londres la grande maison de banque Harris et

Cie.

Ses bureaux sont situés dans Old Bailey, visà-vis Newgate et précisément

en face de l'endroit où on dresse ordinairement l'échafaud.

Un seul employé couche dans la maison.

Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans

l'agglomération et arrivent le matin par les chemins de fer ou les

omnibus.

L'étonnement de ces divers employés a été grand lorsqu'ils ont trouvé la

porte fermée à dix heures du matin.

La police avait fini par faire évacuer Old Bailey, l'échafaud avait

disparu et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.

Cependant le caissier avait frappé vainement, la maison demeurait close

et l'employé gardien ne paraissait pas.

Un serrurier a ouvert la porte.

Alors on est monté dans la chambre où M. Smith, c'est le nom de cet

employé, couche ordinairement.

On l'a trouvé sur son lit, en proie à un profond sommeil, dont il a été

impossible de le tirer tout d'abord.

Un médecin, appelé sur-le-champ, a constaté qu'il était sous l'influence

d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de

l'éther à forte dose qu'il est parvenu à le rappeler à la vie.

Pressé de questions, l'employé a répondu alors qu'il avait, sur l'ordre

de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Français curieux

de voir de près une exécution capitale, que ce Français lui avait offert

un cigare et que lui, M. Smith, s'était endormi après avoir aspiré trois

gorgées de fumée.

La police a été avertie.

Elle a commencé par découvrir un carreau de la fenêtre coupé avec un

diamant; puis elle a retrouvé dans un coin de la chambre un fusil à

vent, celui qui a servi sans doute à chasser la balle qui est allée

s'enfoncer dans le mur de Newgate, après avoir opéré la section de la

corde.

A propos de fusil à vent, il faut que la police de Londres nous permette

de lui donner un conseil.

En France, le fusil à vent est une arme prohibée, et en France on a

raison.

En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par

conséquent, servir à commettre des crimes, est vendue publiquement chez

tous les arquebusiers.

Nous respectons la liberté, mais nous ne pensons pas que cette liberté

doive s'étendre jusqu'à permettre la vente d'un engin qui peut être

employé d'une manière aussi funeste.

M. Harris, averti par la police, s'est empressé d'accourir, et voici les

renseignements qu'il a donnés:

Un Français, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant chargé par

le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est présenté

porteur d'une lettre de crédit importante.

M. Harris a cru pouvoir se mettre entièrement à sa disposition et

accéder à tous ses désirs.

C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate,

Saint-Barthélémy, et enfin qu'il s'est installé dans cette chambre de

la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des études sur la

mort par strangulation.

Cet audacieux étranger est-il réellement Français? On en doute.

Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il était de connivence avec les

fenians qui ont enlevé John Colden.

On est à sa recherche et on a tout lieu d'espérer que la police

l'arrêtera.

Le mal subit qui s'était emparé de Calcraff a été pareillement l'objet

d'une enquête.

On a cru d'abord que Calcraff avait été empoisonné dans une tasse de

lait.

Un chimiste, ayant analysé ce qui restait au fond du bol, a déclaré

qu'il n'y avait aucune trace de poison.

Du reste, Calcraff a été rétabli au bout de quelques heures.

Il est rentré chez lui, et là, il a pu constater qu'un trou avait été

percé dans le plafond de son laboratoire.

Ce trou, comme on va le voir, a été un indice précieux pour la

police...»

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 58 / 69 题