M. Harris jeta un cri.

Quant au Français, il parut visiblement surpris lui-même, et manifesta

une grande émotion.

Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lèvres, appuya sur

la droite et posa un doigt sur le mur.

Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.

--Voici, disait-il, Witgins qui a tué sa femme. Voilà Henriette Stameton

qui a empoisonné sa maîtresse. Voici Barthélemy, un Français, et Drury

un Écossais, et l'Américain Butter, et l'Irlandaise Mary.

M. Harris ne pouvait s'empêcher de frissonner, à mesure que, passant

d'une dalle à l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du

supplicié qu'il avait sous les pieds.

Ils arrivèrent ainsi à la fosse que l'on creusait.

--Voilà où on va mettre Olivier, dit sir Robert.

--Quand? demanda M. Harris.

--A la nuit tombante.

--Monsieur, dit le Français à M. Harris, demandez donc au gouverneur

quelques détails sur la manière dont se fait l'inhumation.

Sir Robert ne demandait qu'à causer, et lorsque M. Harris lui eut

transmis la question, il s'empressa de répondre:

--L'inhumation se fait très-simplement: on a mis le cadavre dans un

cercueil de chêne qu'on a cloué ensuite.

Le cercueil est descendu dans la fosse en notre présence et en présence

de deux gardiens, car ce sont des détenus qui l'ont apporté jusqu'ici.

Alors, un ministre presbytérien, si c'est un Anglais, un prêtre

catholique, si c'est un Français ou un Irlandais, fait une courte prière

un bord de la fosse ouverte.

Après quoi on rejette la terre sur la bière, on replace la dalle, et

avec un peu de plâtre et une truelle, on la cimente.

En même temps, le fossoyeur prend un ciseau à froid et grave sur le mur,

en face, la première lettre du nom du supplicié.

--Et c'est tout, dit M. Harris.

--Ah! j'oubliais encore un détail.

--Voyons?

--Le cercueil renferme un mélange d'hydrochlorure de chaux et de potasse

destiné à détruire les chairs en un court espace de temps, de façon à

éviter la corruption du corps.

--Passons, dit M. Harris, qui avait hâte d'être hors de ce lieu

sinistre.

Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux.

Là, ils tournèrent à droite, suivirent un nouveau couloir et les

visiteurs se trouvèrent au seuil d'une salle qui n'était autre que la

cuisine.

Les fourneaux étaient allumés; une marmite gigantesque chantait

dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairés. L'heure du repas

approchait.

Sir Robert ouvrit alors une armoire de chêne blanc qui se trouvait en

face de la cheminée.

--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout à

coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperçut des

courroies, des sangles et des fouets.

On aurait pu croire, à première vue, que c'était l'armoire à sellerie

d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des

étriers, des étrivières, des gourmettes et des cravaches.

Sir Robert répondit:

--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.

Et il étala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on

met aux prisonniers insubordonnés, et les courroies qui anéantissent

le mouvement et la volonté chez le condamné à mort, le boulet qu'ils

traînaient autrefois, des carcans d'un autre âge qui servaient pour les

expositions, les fouets qui servaient à fustiger les détenus indociles;

enfin, la fameuse ceinture qu'on met à celui qui va monter sur

l'échafaud et finalement la corde et le crochet de la potence.

Un amateur de curiosités et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots

avec plus de grâce et d'orgueil tout à la fois.

--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la

cuisine?

--Levez les yeux, dit sir Robert.

--Bon!

--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la

porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez

vis-à-vis?

--Oui.

--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un

corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte à l'autre?

--Oui.

--C'est un passage qu'on fait pour le condamné à mort. C'est par là

qu'il sort pour aller mourir.

--Ah! vraiment? dit le Français impassible, tandis que M. Harris sentait

ses cheveux se hérisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec

son sourire jovial et paternel.

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 21 / 69 题