VII

La voix qui venait de se faire entendre était celle de monsieur Morok.

Monsieur Morok était le caissier principal de la maison Harris Johnson

et Cie.

C'était un rude et terrible homme que monsieur Morok.

Il avait cinquante-neuf ans d'âge et quarante-cinq ans de maison de

banque.

A quatorze ans, il était entré comme expéditionnaire dans les bureaux de

la maison Harris, au temps du grand-père du banquier actuel.

Petit, gros, rubicond, les lèvres charnues, les dents jaunes et mal

plantées, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire

que ce qui se rapporte directement aux opérations de la banque.

Pour lui, le monde était _un grand livre_ immense sur lequel les clients

se divisaient en deux catégories, les débiteurs et les créditeurs.

Tout homme qui n'était pas en relations directes ou indirectes avec la

maison Harris, n'existait pas.

M. Morok était garçon, il avait horreur des femmes et des enfants,

et avait coutume de dire que se mettre en famille était une opération

déplorable.

Comme il ne s'était jamais amusé, il avait horreur de ceux qui

s'amusent.

Le jour où M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis à la tête de la

maison, avait été un mauvais jour pour tous les employés. M. Morok

voulait qu'on fût exact, qu'on travaillât nuit et jour et qu'on touchât

les appointements les plus minimes.

Ce jour-là, M. Morok était arrivé dans Old Bailey de plus méchante

humeur que de coutume.

--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il à monsieur

Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grillée, à

l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable

de nous faire un pareil esclandre dans une rue où s'abritent tant de

maisons sérieuses.

Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de

mort est nécessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses.

Mais est-ce une raison pour qu'on exécute dans Old Bailey?

Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, où je demeure,

m'a empêché de dormir.

Ce matin, les cloches nous ont cassé la tête.

Voilà qu'il est dix heures, et personne n'est à son poste.

--On ne peut pourtant pas pendre à minuit, observa timidement le teneur

de livres.

--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey.

--Et où cela, monsieur Morok?

--Hé! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier

quelconque du West End où on n'a rien à faire.

Mais ici, nous sommes des gens sérieux. Outre que cela nous dérange, ces

sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens.

Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont là plantés devant la porte, au

lieu de se mettre à la besogne.

Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette

voix formidable qui était venue troubler la conversation des commis.

Chacun avait regagné sa place dans les bureaux.

Alors M. Morok était rentré dans sa cage et avait procédé à l'ouverture

de sa caisse, laquelle avait quatre serrures également compliquées et

pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours.

Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation:

--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il.

--Quoi donc?

--Une exécution.

--Jamais.

--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici.

--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis.

--Bon! fit le teneur de livres.

--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six

ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir.

--Et jamais... vous n'avez eu ce courage?

--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mérité

d'être pendu, et dès lors tout cela m'est absolument égal.

--Vous n'êtes pas curieux?

--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est

que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne

veux pas, dès lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette

funeste habitude.

--Fort bien, dit le teneur de livres, n'êtes-vous donc jamais entré à

Newgate?

--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des idées

philanthropiques, à faire hausser les épaules, a voulu que j'allasse

voir ce misérable Olivier.

--Et vous y êtes allé?

--Oui.

--Vous avez dû éprouver une bien grande émotion.

--Moi, pas du tout.

--Cependant nous l'avions tous connu.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Ce doit être affreux, l'intérieur de Newgate.

--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.

--Et le cachot des condamnés à mort?...

--Je ne me souviens plus comment c'était.

Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit à tailler sa plume.

Le teneur de livres comprit que son supérieur ne parlerait plus, et il

retourna se planter debout devant son pupitre.

--Que tous ces gens-là sont bêtes! pensait M. Morok; que peut-il donc y

avoir de curieux à voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va

pendre?

Et comme il faisait cette réflexion, on frappa au grillage de la caisse.

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 11 / 69 题