Tout Platon est une aspiration au parfait, et c’est là sa grande et son
immortelle originalité. Pour Platon l’homme est fait pour réaliser la
perfection et pour que la perfection soit, tout au moins presque,
réalisée dans le monde. Ceci est la loi de l’homme, qu’il comprend
rarement, qu’il entrevoit quelquefois, mais qui est telle que quand il
ne la comprend pas il sent éternellement que quelque chose lui manque;
et telle encore que, quand il l’entrevoit, il se sent dirigé vers son
but; et telle encore que, s’il la comprenait absolument, il serait
pleinement heureux.
C’est la grande idée sur laquelle vivra Renan, toute son existence, deux
mille deux cent cinquante ans plus tard. Seulement pour Renan, le monde
et l’homme viennent on ne sait de quoi et tendent vers le parfait et le
créent en y tendant et le réaliseront jour à jour de plus en plus. Pour
Platon le monde, et surtout l’homme, viennent du parfait et y
retournent. Ils sont sortis de lui, ils s’en souviennent, ils en
retrouvent en eux des traces et ils ont à le réparer en eux, et en le
réparant en eux, à s’élever de plus en plus vers lui. L’homme ne crée
pas le divin, il le restitue. Il n’y va pas, il y revient. Au
commencement était Dieu; au bout de la route, si on ne s’égare pas, il y
a Dieu.
Mais, au fond, l’idée est la même. Est platonicien tout homme qui croit
que la destinée de l’homme est de trouver l’idée du parfait et de s’y
attacher comme à l’idée du port.
Ceci n’est pas une idée d’obligation. Le devoir est, à proprement
parler, étranger à Platon, comme en général à tous les Grecs. Le devoir
est plutôt une idée latine. L’homme, pour Platon, n’a pas précisément le
devoir de s’attacher à la perfection; il est dans sa destinée, et
c’est-à-dire dans sa nature, s’il la comprend bien, de s’y attacher.
L’idée de perfection n’est pas un impératif; c’est simplement la santé
de l’âme et la beauté de l’âme. La conscience platonicienne est une
hygiène intellectuelle et une esthétique. Le bien est bien parce qu’il
est sain et parce qu’il est beau. Le juste est bien parce que l’injuste
est incohérent, désordonné, inharmonique et très laid.
Platon, comme Nietzsche, malgré les différences, veut parfaitement faire
vivre les hommes en force et en beauté. Seulement il lui a semblé que
c’était dans le juste et, à un plus haut degré, dans le parfait, et en
un mot que c’était dans la morale qu’étaient la beauté et la force; que
c’était dans la morale qu’était la force, puisqu’il faut beaucoup plus
de force pour se vaincre et s’opprimer soi-même que pour vaincre et
opprimer les autres; que c’était dans la morale qu’était la beauté,
puisque le beau est le déploiement complet, plein et satisfait d’une
force.
Cette grande idée était toute nouvelle. Il me semble bien que les Grecs
ne l’avaient eue jusque-là que par échappées, si tant est qu’ils
l’eussent connue. Ils avaient eu, presque davantage, quoique très peu,
l’idée du devoir, sous forme d’idée d’obéissance aux dieux. Mais l’idée
de l’adoration de la morale, parce qu’elle est belle et parce qu’elle
est le fond de la nature humaine, et donc, en synthétisant, parce que le
fond de la nature humaine est la réalisation du beau; cette idée, qui
devait naître dans un peuple artiste, avait, cependant, attendu Platon
pour éclore.
Platon était nouveau au IVe siècle avant Jésus comme Rousseau au XVIIIe
siècle. Il apportait un rêve de perfection morale et sociale dont ses
contemporains n’avaient pas l’idée et auquel, tout particulièrement à
l’époque de Platon, comme à celle de Jean-Jacques, ils tournaient le
dos. Il y avait un paradoxe hardi et il y avait un paradoxe perpétuel
dans tout le développement de la pensée platonicienne. Platon rompait en
visière à son temps comme Rousseau au sien, avec le même instinct de
taquinerie et aussi avec le même courage, à tel point que si Rousseau
fut persécuté, on s’étonne que Platon ne l’ait pas été.
Il avait à côté de lui un auxiliaire qu’il avait des raisons de haïr et
qu’il paraît bien qu’il ne haïssait pas, sentant bien en lui un
auxiliaire en effet. Ils avaient les mêmes ennemis. Comme Platon,
Aristophane attaquait les prêtres besogneux et avides, vivant de la
sotte crédulité publique (_Plutus_), les fabricateurs d’oracles, les
démagogues, les sophistes, les poètes et les musiciens qui affaiblissent
et énervent les âmes. Comme Platon, Aristophane (_Assemblée des
femmes_), pour s’en moquer, il est vrai, mais avec des complaisances où
l’auteur de la _République_ pouvait très bien trouver son compte,
exposait les idées de partage des biens, de suppression de la propriété,
de repas en commun, d’affranchissement de la femme, de paternité
collective. Comme Platon, et cette fois très sérieusement, il faisait
l’éloge de la pauvreté et le réquisitoire contre le Dieu aveugle de la
Ploutocratie. Comme Platon, Aristophane était à la fois enragé
conservateur et un peu socialiste. Comme Platon, Aristophane rêvait une
cité pacifiée, assainie, très forte et très belle, nettoyée de ses
scories, et où les jeunes gens, moraux par amour du beau, eussent été,
formule littéralement platonicienne, des «statues vivantes de la
pudeur». Aristophane est presque un Platon cynique. Platon n’est presque
qu’un Aristophane plus pur et d’une plus grande force de pensée
abstraite. Aristophane est comme le père des cyniques et Platon des
stoïciens, et l’on sait que les cyniques ne sont que des stoïciens mal
élevés. Que Platon ait pardonné à Aristophane ce que l’on sait et qui ne
fut qu’une erreur et une confusion entre personnages qui ne laissaient
pas de se ressembler entre eux à certains égards, cela se comprend assez
aisément.
Seulement Aristophane, et j’en dirais à peu près autant de Rousseau,
puisqu’aussi bien je l’ai dit et ne vois point que je me sois guère
trompé, est tourné, en somme, tout entier vers le passé, connu ou
supposé, et veut simplement qu’on rebrousse chemin. Aristophane et
Rousseau, à quelques différences de degré près, voient l’idéal dans un
passé qu’il faut retrouver: l’humanité ou la nation se sont trompées de
voie, comme Hercule n’a pas fait au double chemin, et il faut remonter
vers le point de bifurcation. Platon, quoique ne se privant point de
regarder en arrière, se place en quelque sorte en dehors du temps. Très
inquiet du présent, sympathisant quelquefois avec le passé, il place
certainement son idéal dans l’avenir, ou plutôt il cherche un suprême
bien qui puisse être celui de tous les temps. Sa magnifique utopie est
achronique.
Injecter la morale dans l’humanité de telle sorte, avec une telle
puissance qu’elle se mêle à tout le tempérament humain et que désormais,
à quelque moment que ce soit, l’humanité la sente en elle et ne puisse
pas l’éliminer, et qu’à certains moments il y ait comme une poussée
inattendue et extraordinaire de cet élément nouveau, voilà ce que Platon
a voulu et en vérité voilà ce qu’il a réalisé. Il est une des deux ou
trois époques importantes de la civilisation humaine.
Ce qu’il a fait là, il l’a fait avec audace et avec persévérance, aussi
avec une singulière adresse, volontaire ou demi-consciente. Il a
combattu les idées générales des Athéniens, les mœurs des Athéniens, les
préjugés et les travers des Athéniens avec toutes les ressources
intellectuelles des Athéniens.
Il a combattu l’art et les artistes, parce qu’il les jugeait très
dangereux contre les mœurs, avec des ressources d’artiste littéraire
incomparable, avec des anecdotes, des récits poétiques et légendaires,
des dialogues amusants, des comédies, oui, véritablement des comédies
dignes d’Aristophane, et des tragédies, comme la mort de Socrate, où
Sophocle n’aurait pas atteint et qu’Euripide aurait un peu tourné au
mélodrame.
Il a combattu la sophistique et les sophistes avec la sophistique la
plus honnête, sans doute; mais la plus habile, la plus adroite, la plus
captieuse, la plus sournoise, la plus insidieuse, la plus prestigieuse
et la plus spirituelle que le monde ait connue avant les _Provinciales_.
Il a combattu les orateurs avec une éloquence qui n’est jamais
enflammée, mais qui est élevée sans effort, et sublime sans cesser
d’être simple et aisée, tant elle est naturelle.
Il a combattu la démocratie avec un profond sentiment démocratique,
celui qui consiste à croire que force, richesse et même talents ne sont
rien du tout ou infiniment peu de chose auprès de la force morale du
simple honnête homme; et cela, c’était, d’un seul trait, la vraie
démocratie opposée à la fausse et la bonne à la mauvaise.
Il a combattu la mythologie avec des mythes, avec des mythes qu’il
inventait et qu’il faisait très nobles et purs, ou avec les mythes les
plus purs et nobles qu’il trouvait dans la légende et que, du reste, il
assainissait, purifiait et ennoblissait encore par sa manière de les
présenter et par toutes ses grâces décentes et divines.
Ajoutez que, discrètement et sans attitudes de novateur, il remplaçait
la mythologie traditionnelle par une autre. Les «Idées» de Platon ne
sont qu’une mythologie intellectuelle. Les «Idées» sont des déesses
créées par l’esprit d’abstraction, très imaginatif encore, au lieu de
l’être par l’imagination plastique. Les «Idées» de Platon, au lieu
d’être les forces de la nature personnifiées, sont des concepts
personnifiés, ou, si l’on veut, des choses de la nature considérées et
comme saisies par l’esprit en leur essence et personnifiées comme
telles. Le Panthéon de Platon est un Panthéon spiritualiste, où, au lieu
que les choses deviennent des personnes, les idées générales que nous
avons des choses deviennent des personnes qui vivent quelque part. C’est
une sublime mythologie immatérielle mais c’est une mythologie, très
accessible à l’esprit des Grecs parvenus au point d’évolution où ils
étaient et s’ajustant du reste à leur manière ordinaire de concevoir.
Autour ou au sein de son Dieu suprême, Platon a établi un polythéisme
platonicien qui détruisait l’ancien en le remplaçant. Obéissant à cette
loi, peut-être éternelle, qui veut qu’il n’y ait pas d’esprit religieux
qui ne soit mêlé de polythéisme; comme le christianisme a établi ou
laissé établir, au-dessous du Dieu un, avec les anges, les saints et les
madones, tout un polythéisme de bonté, parce que la bonté est l’essence
de la religion chrétienne; Platon a comme aménagé au-dessous, autour ou
au sein de son Dieu un, tout un polythéisme, d’intelligence, d’harmonie
et d’ordre, parce que l’essence du platonisme est comprendre et
ordonner.
Platon combattait donc ses compatriotes avec leurs armes, ce qui est une
chance de vaincre et, en tout cas, toujours, une condition du combat;
antiathénien par ses idées, athénien par sa manière de les présenter et
même de les avoir.
Aussi a-t-il choqué et plu. Aussi a-t-il froissé et enivré. Les
Athéniens ont reconnu un des leurs dans leur adversaire et dans ce
novateur un admirable représentant de leur race. L’enfant qui bat sa
nourrice plaît à sa nourrice parce qu’il est fort, plus encore quand sa
nourrice est sa mère elle-même.
Quant au succès, il faut s’entendre. Selon le point de vue, il fut nul
ou il fut immense. Platon s’est proposé, je crois, de régénérer Athènes
et non pas de régénérer l’humanité. Il n’a aucunement régénéré Athènes,
et il a vraiment donné à l’humanité une vie nouvelle. Il n’a nullement
même assaini Athènes, qui semblait être, au moment où il écrivait,
incurablement gangrenée et que rien ne pouvait sauver. Elle était tombée
ou elle tombait, pendant la vie même de Platon, de Périclès en Cléon, de
Cléon en Hyperbolos, d’Hyperbolos en Pisandre, de Pisandre en Cléophon
et de Cléophon en Cléonyme. Infectée de vénalité par en haut, de sottise
par en bas, de vanité présomptueuse et aveugle à tous les échelons; ne
songeant plus à combattre par elle-même, achetant des mercenaires et les
payant mal; ne songeant qu’aux arts, au théâtre et au bavardage;
«théâtrocratie», comme dit spirituellement Platon et non plus même
démocratie; perdant même l’idée de patrie et se souciant peu d’être
gouvernée par un étranger, ce qui arrive toujours quand on a commencé
par se laisser mal gouverner par les siens; Athènes penchait tellement
vers sa ruine au moment où Platon mourut, qu’elle en était venue presque
à l’espérer pour être délivrée de tout souci.
Elle disparut, comme il est juste et très sain pour l’humanité que
disparaissent les groupes humains qui veulent mourir. Elle perdit même
son génie littéraire et artistique, comme il arrive toujours aux peuples
qui disparaissent comme nations, sans qu’on puisse trop savoir pourquoi,
mais probablement parce que le génie n’est point si personnel qu’on le
croit généralement, mais, force par lui-même, a besoin, cependant, pour
s’épanouir, d’une atmosphère vivifiante et forte.
Platon a complètement échoué dans son projet de régénérer Athènes.
Peut-être, à supposer que «l’Idée» de justice s’occupe de nous, était-il
impossible, parce qu’il eût été scandaleux, que la nation survécût, qui
avait fait boire la ciguë à Socrate et à Phocion.
Mais, comme par une compensation providentielle, si Platon a échoué dans
son dessein immédiat, il a merveilleusement réussi dans le dessein à
longue échéance qu’il n’a peut-être pas eu. Comme a dit Bossuet avec sa
force ordinaire, «il n’y a point de puissance humaine qui ne serve
malgré elle à d’autres desseins que les siens». Platon, qui n’a pas
sauvé Athènes, est au nombre des deux ou trois hommes qui ont donné à
l’humanité une secousse morale profonde et prolongée, qui ont donné à
l’humanité le goût de se surpasser. Il n’est aucun moraliste qui ne
remonte à lui comme à sa source lointaine, élevée et pure. Il n’est
aucun immoraliste qui ne le voie debout sur l’horizon, qui ne soit
offusqué et gêné par sa grande ombre et qui ne sente en lui le grand
obstacle, comme s’il était vivant encore et tout présent; et c’est qu’il
l’est en effet.
Le stoïcisme tout entier dériva de lui avec sa conviction que la force
morale est la seule force qui compte et que la richesse morale est le
seul bien qui ne soit pas une misère, et avec son profond mépris des
puissances selon la chair et selon la force, et avec son idée, hautaine
et vraie, que non seulement le philosophe devrait être roi du monde,
mais qu’il l’est au moins en dignité; c’est-à-dire que la pensée domine
le monde en tant qu’elle survit à tout ce qui pour un temps l’opprime ou
croit l’opprimer.
Le christianisme a dépassé Platon en ce qu’il a mis l’idée de bonté à la
place de l’idée de justice; il est vrai, et c’est ce que l’on n’aura
jamais ni assez dit ni assez cru. Mais il faut dire aussi et aussi
croire que le christianisme est tout pénétré de Platon. Il part d’un
principe qui n’est pas répandu dans tout Platon, qui n’est pas dans
Platon autant que l’on voudrait qu’il y fût, qui n’est pas assez dans
Platon, mais qui est bien platonicien, l’idée de fraternité. Platon a
dit: tous les citoyens d’une même patrie devraient être frères dans le
sens littéral du mot et plus même que les fils d’une même mère n’ont
accoutumé de l’être; le christianisme a dit: tous les hommes doivent
être frères dans le sens littéral et plus que littéral du mot.
Platon a dit: il vaut mieux souffrir l’injustice que de la commettre; le
christianisme a dit: il faut aimer à souffrir l’injustice et il faut
«aimer son ennemi», d’abord parce qu’encore il est votre frère, ensuite
parce qu’il vous donne cette joie de souffrir l’injustice et par
conséquent de témoigner pour la justice, ce qui est fécond en grands
effets et ce qui bâtit le temple de la justice éternelle;--et ainsi la
sainteté et l’efficace du martyre, la théorie du martyre est déjà en
germe et plus qu’en germe dans Platon.
Le christianisme a bâti toute une religion sur la morale, et c’est, avec
quelque indécision, ce que Platon a voulu faire, à l’imitation de
Socrate, peut-être en se tenant moins ferme sur ce fondement que Socrate
lui-même et plutôt en se ramenant sans cesse à la morale qu’en s’y
tenant obstinément attaché, mais encore en ne l’oubliant jamais et en
faisant d’elle son principal et essentiel entretien; et c’est pour cela
qu’à tous les moments où l’humanité, instruite ou avertie par ses
épreuves, revient à la morale comme à sa source de vie, en d’autres
termes craint le suicide, elle revient à la fois pour ainsi dire et au
Calvaire et à Sunium.
Le christianisme s’est tellement reconnu dans le platonisme aussitôt
qu’il l’a connu, qu’il lui a, en grande partie, emprunté sa
métaphysique, ce qui a été son tort, à mon avis, et le christianisme
pur, à mon sens, c’est le christianisme moins le judaïsme et moins la
métaphysique platonicienne et débarrassé tant de ce fâcheux héritage que
de cet encombrant et décevant appareil; mais que le christianisme,
voulant être philosophique, ait été droit à Platon pour se faire une
philosophie générale et pour s’en parer et surcharger comme la vierge
romaine accablée sous les bijoux, c’est au moins le signe d’une
attraction singulière, pour ainsi parler, et d’affinités profondes et
profondément senties.
On peut presque dire que dans la pensée de l’humanité le platonisme et
le christianisme ont été et sont destinés à rester inséparables.
Le positivisme moderne, très hostile à Platon, en quelque sorte par
définition, puisqu’il a, à l’endroit de la métaphysique, une invincible
défiance, aurait tort de ne pas voir en Platon un homme qui, quoique
n’étant pas un auxiliaire, est très éloigné d’être un ennemi. La pensée
profonde du positivisme est que l’homme, égaré dans un canton de
l’univers d’où il ne peut rien voir ni savoir du gouvernement de
l’univers lui-même, doit se sentir obligé envers son canton et, par
reconnaissance envers lui, l’aménager de plus en plus dans le sens de
l’ordre, du juste et du bien. L’humanité oblige l’homme. Nous devons
l’adorer comme un Dieu bienfaiteur et aussi comme un Dieu souffrant et
douloureux. Nous devons à l’humanité d’être d’abord digne d’elle et
ensuite meilleur qu’elle. Nous devons à nos pères de les surpasser en
justice et en bonté, et nos descendants nous devront de nous surpasser
en bonté et en justice. Le devoir, c’est de porter plus haut l’humanité
à mesure qu’elle vieillit. L’humanité doit honorer son enfance par sa
jeunesse, sa jeunesse par son âge mûr, son âge mûr par sa vieillesse, en
montrant toujours que chacun de ses âges était beau en ceci qu’il
contenait un successeur plus beau que lui.
Et cette idée est éminemment platonicienne. Platon se croit, d’une
certaine façon, obligé envers Dieu ou envers les dieux; mais où il tend
surtout, c’est bien à faire vivre les hommes de plus en plus en beauté.
Pour lui, la question est toujours, ou du moins très souvent celle-ci:
qu’ont fait nos pères pour nous rendre meilleurs qu’eux? S’ils n’ont
rien fait en ce sens, il n’y a pas lieu de les honorer. S’ils ont fait
quelque chose ou beaucoup en ce sens, ils sont vénérables et nous devons
les honorer en les imitant. Nous-mêmes nous avons pour tâche unique de
faire l’humanité meilleure que nous, dans toute la mesure de nos forces.
Toute la valeur de l’homme est dans la quantité de justice et dans la
quantité de bien qu’il aura mises dans le monde. Le reste est
sensiblement négligeable. Cette morale platonicienne est par bien des
aspects et surtout par son aspect principal très analogue à la morale
positiviste.
Elle est, avant tout, surtout, essentiellement, à base de
désintéressement. Si dans le langage courant platonisme et idéalisme
sont synonymes, ce n’est pas à tort. Les hommes appellent communément
idéal ce qui est désintéressé. L’idéalisme pratique consiste simplement
à sacrifier l’appétit à l’idée. C’est tout Platon. L’idée pour lui est
si belle que c’est être un sot que de ne pas jeter à ses pieds, et pour
qu’ils y soient foulés, toutes les passions et avec elles, tous les
intérêts. Quand un homme a une pensée et qu’il n’en est pas assez ravi
et amoureux pour lui sacrifier tout ce qui lui est agréable, il n’était
pas digne de l’avoir, et l’on peut presque dire qu’il ne l’avait pas. Il
ne l’avait pas en sa plénitude et en son éclat et sa force. Non,
vraiment, il ne l’avait pas. Et c’est pour cela que Platon semble
convaincu que savoir la vertu et la pratiquer, c’est la même chose. Ce
doit être la même chose, il faut que ce soit la même chose, puisque, si
ce ne l’était pas, l’homme serait trop bête. Et la théorie est
contestable, et on peut même dire qu’elle est dangereuse; mais elle est
le signe de l’idéalisme le plus sincère, le plus convaincu, le plus
profondément entré dans les moelles et dans le cœur d’un homme, qui se
soit jamais rencontré. L’épithète de divin en est resté à Platon, et à
juste titre.
Sans doute, comme enivré de morale, il a, non pas fait à la morale une
trop grande part et, si je l’ai dit, ce fut mal dire; il n’a pas fait à
la morale une trop grande part en la donnant comme la dernière fin de
l’homme et en affirmant qu’il ne peut être occupation humaine qui ne se
rattache à la morale comme à sa dernière fin, ce qui est vrai et même
exact; mais il a trop voulu que la préoccupation morale, le dessein
moralisateur fût continuellement présent et comme mêlé à chaque
occupation humaine quelle qu’elle fût, et non seulement la dominât, mais
la dirigeât de tout près, et pour ainsi dire la maîtrisât et
l’étreignît, ce qui est trop, et ce qui risque de paralyser et de glacer
les plus belles facultés humaines, lesquelles, laissées plus libres,
reviennent beaucoup mieux à servir en définitive la morale qu’elles ne
le pourraient faire ainsi maîtrisées, opprimées et contraintes.
Mais il faut tenir compte, comme j’essaye toujours de le faire, de
l’exagération nécessaire que les grands maîtres croient, avec raison,
devoir donner à leur système et à l’idée maîtresse de leur système. Ils
se disent toujours qu’il y aura du déchet et que l’on en rabattra. Ils
visent un peu plus haut que le but pour y toucher, et je ne crois pas
que ce soit le fait de mauvais tireurs.
Il faut tenir compte aussi du public auquel s’adresse un philosophe, et
certes les hommes à qui parlait Platon étaient si éloignés de toute idée
morale qu’il n’était pas inutile de forcer la note. Platon a prêché la
morale avec les allures du paradoxe, ce qu’on lui peut reprocher, et
avec le ton et la verdeur du paradoxe, ce qui était bon, parce qu’il
était commandé par les circonstances.
Tel qu’il est, sans parler du métaphysicien, du poète, du satiriste, de
l’orateur, du narrateur et du dramatiste, il est le moraliste le plus
convaincu, le plus chaleureux, le plus pénétrant, le plus imposant à la
fois et le plus ingénieux, et il ne lui a manqué que d’être simple, que
le monde ait jamais connu. Il sera en quelque sorte associé aux
destinées de l’humanité. Sans peut-être qu’il soit lu personnellement si
je puis ainsi dire, il sera écouté, au moins en la personne de ceux qui
conserveront son esprit et s’inspireront de sa doctrine, tant que
l’idéalisme, même restreint au sens que nous lui donnions plus haut,
demeurera, ici ou là, sur la terre. Il ne sera oublié définitivement que
lorsque tous les hommes en seront à ne croire qu’à la force et à croire
qu’elle est féconde et qu’elle peut fonder quelque chose de durable, et
lorsque, en conséquence, les hommes n’agiront jamais et ne voudront
jamais agir que selon leur force ou selon leur faiblesse.
Je ne sais pas si ces temps sont proches; mais je sais qu’ils ne sont
jamais arrivés et qu’on peut espérer qu’ils n’arriveront jamais,
quelques apparences qu’il y ait contre cet espoir. D’ici là, Platon vit
dans les consciences de ceux qui croient devoir sacrifier quelque chose
d’eux à l’idée. On croyait que Platon était descendant des anciens rois
d’Athènes. Or le très sarcastique M. de Gobineau répartissait les hommes
de la façon suivante: «les fils de rois, les imbéciles, les drôles, les
brutes». Platon, fils de rois, vivra tant qu’il y aura quelques fils de
rois. Il a su être, très précisément, un des aspects du divin. Il est de
ceux qui y font croire. Il a été homme de son temps et je suis certain
que c’est pour son temps qu’il travaillait; et il s’est trouvé qu’il a
pensé pour toujours. Nul ne répond mieux à la magnifique définition que
Lamartine a donnée de l’homme: «L’homme se compose de deux éléments, le
temps et l’éternité.»