CONCLUSIONS

Tout Platon est une aspiration au parfait, et c’est là sa grande et son

immortelle originalité. Pour Platon l’homme est fait pour réaliser la

perfection et pour que la perfection soit, tout au moins presque,

réalisée dans le monde. Ceci est la loi de l’homme, qu’il comprend

rarement, qu’il entrevoit quelquefois, mais qui est telle que quand il

ne la comprend pas il sent éternellement que quelque chose lui manque;

et telle encore que, quand il l’entrevoit, il se sent dirigé vers son

but; et telle encore que, s’il la comprenait absolument, il serait

pleinement heureux.

C’est la grande idée sur laquelle vivra Renan, toute son existence, deux

mille deux cent cinquante ans plus tard. Seulement pour Renan, le monde

et l’homme viennent on ne sait de quoi et tendent vers le parfait et le

créent en y tendant et le réaliseront jour à jour de plus en plus. Pour

Platon le monde, et surtout l’homme, viennent du parfait et y

retournent. Ils sont sortis de lui, ils s’en souviennent, ils en

retrouvent en eux des traces et ils ont à le réparer en eux, et en le

réparant en eux, à s’élever de plus en plus vers lui. L’homme ne crée

pas le divin, il le restitue. Il n’y va pas, il y revient. Au

commencement était Dieu; au bout de la route, si on ne s’égare pas, il y

a Dieu.

Mais, au fond, l’idée est la même. Est platonicien tout homme qui croit

que la destinée de l’homme est de trouver l’idée du parfait et de s’y

attacher comme à l’idée du port.

Ceci n’est pas une idée d’obligation. Le devoir est, à proprement

parler, étranger à Platon, comme en général à tous les Grecs. Le devoir

est plutôt une idée latine. L’homme, pour Platon, n’a pas précisément le

devoir de s’attacher à la perfection; il est dans sa destinée, et

c’est-à-dire dans sa nature, s’il la comprend bien, de s’y attacher.

L’idée de perfection n’est pas un impératif; c’est simplement la santé

de l’âme et la beauté de l’âme. La conscience platonicienne est une

hygiène intellectuelle et une esthétique. Le bien est bien parce qu’il

est sain et parce qu’il est beau. Le juste est bien parce que l’injuste

est incohérent, désordonné, inharmonique et très laid.

Platon, comme Nietzsche, malgré les différences, veut parfaitement faire

vivre les hommes en force et en beauté. Seulement il lui a semblé que

c’était dans le juste et, à un plus haut degré, dans le parfait, et en

un mot que c’était dans la morale qu’étaient la beauté et la force; que

c’était dans la morale qu’était la force, puisqu’il faut beaucoup plus

de force pour se vaincre et s’opprimer soi-même que pour vaincre et

opprimer les autres; que c’était dans la morale qu’était la beauté,

puisque le beau est le déploiement complet, plein et satisfait d’une

force.

Cette grande idée était toute nouvelle. Il me semble bien que les Grecs

ne l’avaient eue jusque-là que par échappées, si tant est qu’ils

l’eussent connue. Ils avaient eu, presque davantage, quoique très peu,

l’idée du devoir, sous forme d’idée d’obéissance aux dieux. Mais l’idée

de l’adoration de la morale, parce qu’elle est belle et parce qu’elle

est le fond de la nature humaine, et donc, en synthétisant, parce que le

fond de la nature humaine est la réalisation du beau; cette idée, qui

devait naître dans un peuple artiste, avait, cependant, attendu Platon

pour éclore.

Platon était nouveau au IVe siècle avant Jésus comme Rousseau au XVIIIe

siècle. Il apportait un rêve de perfection morale et sociale dont ses

contemporains n’avaient pas l’idée et auquel, tout particulièrement à

l’époque de Platon, comme à celle de Jean-Jacques, ils tournaient le

dos. Il y avait un paradoxe hardi et il y avait un paradoxe perpétuel

dans tout le développement de la pensée platonicienne. Platon rompait en

visière à son temps comme Rousseau au sien, avec le même instinct de

taquinerie et aussi avec le même courage, à tel point que si Rousseau

fut persécuté, on s’étonne que Platon ne l’ait pas été.

Il avait à côté de lui un auxiliaire qu’il avait des raisons de haïr et

qu’il paraît bien qu’il ne haïssait pas, sentant bien en lui un

auxiliaire en effet. Ils avaient les mêmes ennemis. Comme Platon,

Aristophane attaquait les prêtres besogneux et avides, vivant de la

sotte crédulité publique (_Plutus_), les fabricateurs d’oracles, les

démagogues, les sophistes, les poètes et les musiciens qui affaiblissent

et énervent les âmes. Comme Platon, Aristophane (_Assemblée des

femmes_), pour s’en moquer, il est vrai, mais avec des complaisances où

l’auteur de la _République_ pouvait très bien trouver son compte,

exposait les idées de partage des biens, de suppression de la propriété,

de repas en commun, d’affranchissement de la femme, de paternité

collective. Comme Platon, et cette fois très sérieusement, il faisait

l’éloge de la pauvreté et le réquisitoire contre le Dieu aveugle de la

Ploutocratie. Comme Platon, Aristophane était à la fois enragé

conservateur et un peu socialiste. Comme Platon, Aristophane rêvait une

cité pacifiée, assainie, très forte et très belle, nettoyée de ses

scories, et où les jeunes gens, moraux par amour du beau, eussent été,

formule littéralement platonicienne, des «statues vivantes de la

pudeur». Aristophane est presque un Platon cynique. Platon n’est presque

qu’un Aristophane plus pur et d’une plus grande force de pensée

abstraite. Aristophane est comme le père des cyniques et Platon des

stoïciens, et l’on sait que les cyniques ne sont que des stoïciens mal

élevés. Que Platon ait pardonné à Aristophane ce que l’on sait et qui ne

fut qu’une erreur et une confusion entre personnages qui ne laissaient

pas de se ressembler entre eux à certains égards, cela se comprend assez

aisément.

Seulement Aristophane, et j’en dirais à peu près autant de Rousseau,

puisqu’aussi bien je l’ai dit et ne vois point que je me sois guère

trompé, est tourné, en somme, tout entier vers le passé, connu ou

supposé, et veut simplement qu’on rebrousse chemin. Aristophane et

Rousseau, à quelques différences de degré près, voient l’idéal dans un

passé qu’il faut retrouver: l’humanité ou la nation se sont trompées de

voie, comme Hercule n’a pas fait au double chemin, et il faut remonter

vers le point de bifurcation. Platon, quoique ne se privant point de

regarder en arrière, se place en quelque sorte en dehors du temps. Très

inquiet du présent, sympathisant quelquefois avec le passé, il place

certainement son idéal dans l’avenir, ou plutôt il cherche un suprême

bien qui puisse être celui de tous les temps. Sa magnifique utopie est

achronique.

Injecter la morale dans l’humanité de telle sorte, avec une telle

puissance qu’elle se mêle à tout le tempérament humain et que désormais,

à quelque moment que ce soit, l’humanité la sente en elle et ne puisse

pas l’éliminer, et qu’à certains moments il y ait comme une poussée

inattendue et extraordinaire de cet élément nouveau, voilà ce que Platon

a voulu et en vérité voilà ce qu’il a réalisé. Il est une des deux ou

trois époques importantes de la civilisation humaine.

Ce qu’il a fait là, il l’a fait avec audace et avec persévérance, aussi

avec une singulière adresse, volontaire ou demi-consciente. Il a

combattu les idées générales des Athéniens, les mœurs des Athéniens, les

préjugés et les travers des Athéniens avec toutes les ressources

intellectuelles des Athéniens.

Il a combattu l’art et les artistes, parce qu’il les jugeait très

dangereux contre les mœurs, avec des ressources d’artiste littéraire

incomparable, avec des anecdotes, des récits poétiques et légendaires,

des dialogues amusants, des comédies, oui, véritablement des comédies

dignes d’Aristophane, et des tragédies, comme la mort de Socrate, où

Sophocle n’aurait pas atteint et qu’Euripide aurait un peu tourné au

mélodrame.

Il a combattu la sophistique et les sophistes avec la sophistique la

plus honnête, sans doute; mais la plus habile, la plus adroite, la plus

captieuse, la plus sournoise, la plus insidieuse, la plus prestigieuse

et la plus spirituelle que le monde ait connue avant les _Provinciales_.

Il a combattu les orateurs avec une éloquence qui n’est jamais

enflammée, mais qui est élevée sans effort, et sublime sans cesser

d’être simple et aisée, tant elle est naturelle.

Il a combattu la démocratie avec un profond sentiment démocratique,

celui qui consiste à croire que force, richesse et même talents ne sont

rien du tout ou infiniment peu de chose auprès de la force morale du

simple honnête homme; et cela, c’était, d’un seul trait, la vraie

démocratie opposée à la fausse et la bonne à la mauvaise.

Il a combattu la mythologie avec des mythes, avec des mythes qu’il

inventait et qu’il faisait très nobles et purs, ou avec les mythes les

plus purs et nobles qu’il trouvait dans la légende et que, du reste, il

assainissait, purifiait et ennoblissait encore par sa manière de les

présenter et par toutes ses grâces décentes et divines.

Ajoutez que, discrètement et sans attitudes de novateur, il remplaçait

la mythologie traditionnelle par une autre. Les «Idées» de Platon ne

sont qu’une mythologie intellectuelle. Les «Idées» sont des déesses

créées par l’esprit d’abstraction, très imaginatif encore, au lieu de

l’être par l’imagination plastique. Les «Idées» de Platon, au lieu

d’être les forces de la nature personnifiées, sont des concepts

personnifiés, ou, si l’on veut, des choses de la nature considérées et

comme saisies par l’esprit en leur essence et personnifiées comme

telles. Le Panthéon de Platon est un Panthéon spiritualiste, où, au lieu

que les choses deviennent des personnes, les idées générales que nous

avons des choses deviennent des personnes qui vivent quelque part. C’est

une sublime mythologie immatérielle mais c’est une mythologie, très

accessible à l’esprit des Grecs parvenus au point d’évolution où ils

étaient et s’ajustant du reste à leur manière ordinaire de concevoir.

Autour ou au sein de son Dieu suprême, Platon a établi un polythéisme

platonicien qui détruisait l’ancien en le remplaçant. Obéissant à cette

loi, peut-être éternelle, qui veut qu’il n’y ait pas d’esprit religieux

qui ne soit mêlé de polythéisme; comme le christianisme a établi ou

laissé établir, au-dessous du Dieu un, avec les anges, les saints et les

madones, tout un polythéisme de bonté, parce que la bonté est l’essence

de la religion chrétienne; Platon a comme aménagé au-dessous, autour ou

au sein de son Dieu un, tout un polythéisme, d’intelligence, d’harmonie

et d’ordre, parce que l’essence du platonisme est comprendre et

ordonner.

Platon combattait donc ses compatriotes avec leurs armes, ce qui est une

chance de vaincre et, en tout cas, toujours, une condition du combat;

antiathénien par ses idées, athénien par sa manière de les présenter et

même de les avoir.

Aussi a-t-il choqué et plu. Aussi a-t-il froissé et enivré. Les

Athéniens ont reconnu un des leurs dans leur adversaire et dans ce

novateur un admirable représentant de leur race. L’enfant qui bat sa

nourrice plaît à sa nourrice parce qu’il est fort, plus encore quand sa

nourrice est sa mère elle-même.

Quant au succès, il faut s’entendre. Selon le point de vue, il fut nul

ou il fut immense. Platon s’est proposé, je crois, de régénérer Athènes

et non pas de régénérer l’humanité. Il n’a aucunement régénéré Athènes,

et il a vraiment donné à l’humanité une vie nouvelle. Il n’a nullement

même assaini Athènes, qui semblait être, au moment où il écrivait,

incurablement gangrenée et que rien ne pouvait sauver. Elle était tombée

ou elle tombait, pendant la vie même de Platon, de Périclès en Cléon, de

Cléon en Hyperbolos, d’Hyperbolos en Pisandre, de Pisandre en Cléophon

et de Cléophon en Cléonyme. Infectée de vénalité par en haut, de sottise

par en bas, de vanité présomptueuse et aveugle à tous les échelons; ne

songeant plus à combattre par elle-même, achetant des mercenaires et les

payant mal; ne songeant qu’aux arts, au théâtre et au bavardage;

«théâtrocratie», comme dit spirituellement Platon et non plus même

démocratie; perdant même l’idée de patrie et se souciant peu d’être

gouvernée par un étranger, ce qui arrive toujours quand on a commencé

par se laisser mal gouverner par les siens; Athènes penchait tellement

vers sa ruine au moment où Platon mourut, qu’elle en était venue presque

à l’espérer pour être délivrée de tout souci.

Elle disparut, comme il est juste et très sain pour l’humanité que

disparaissent les groupes humains qui veulent mourir. Elle perdit même

son génie littéraire et artistique, comme il arrive toujours aux peuples

qui disparaissent comme nations, sans qu’on puisse trop savoir pourquoi,

mais probablement parce que le génie n’est point si personnel qu’on le

croit généralement, mais, force par lui-même, a besoin, cependant, pour

s’épanouir, d’une atmosphère vivifiante et forte.

Platon a complètement échoué dans son projet de régénérer Athènes.

Peut-être, à supposer que «l’Idée» de justice s’occupe de nous, était-il

impossible, parce qu’il eût été scandaleux, que la nation survécût, qui

avait fait boire la ciguë à Socrate et à Phocion.

Mais, comme par une compensation providentielle, si Platon a échoué dans

son dessein immédiat, il a merveilleusement réussi dans le dessein à

longue échéance qu’il n’a peut-être pas eu. Comme a dit Bossuet avec sa

force ordinaire, «il n’y a point de puissance humaine qui ne serve

malgré elle à d’autres desseins que les siens». Platon, qui n’a pas

sauvé Athènes, est au nombre des deux ou trois hommes qui ont donné à

l’humanité une secousse morale profonde et prolongée, qui ont donné à

l’humanité le goût de se surpasser. Il n’est aucun moraliste qui ne

remonte à lui comme à sa source lointaine, élevée et pure. Il n’est

aucun immoraliste qui ne le voie debout sur l’horizon, qui ne soit

offusqué et gêné par sa grande ombre et qui ne sente en lui le grand

obstacle, comme s’il était vivant encore et tout présent; et c’est qu’il

l’est en effet.

Le stoïcisme tout entier dériva de lui avec sa conviction que la force

morale est la seule force qui compte et que la richesse morale est le

seul bien qui ne soit pas une misère, et avec son profond mépris des

puissances selon la chair et selon la force, et avec son idée, hautaine

et vraie, que non seulement le philosophe devrait être roi du monde,

mais qu’il l’est au moins en dignité; c’est-à-dire que la pensée domine

le monde en tant qu’elle survit à tout ce qui pour un temps l’opprime ou

croit l’opprimer.

Le christianisme a dépassé Platon en ce qu’il a mis l’idée de bonté à la

place de l’idée de justice; il est vrai, et c’est ce que l’on n’aura

jamais ni assez dit ni assez cru. Mais il faut dire aussi et aussi

croire que le christianisme est tout pénétré de Platon. Il part d’un

principe qui n’est pas répandu dans tout Platon, qui n’est pas dans

Platon autant que l’on voudrait qu’il y fût, qui n’est pas assez dans

Platon, mais qui est bien platonicien, l’idée de fraternité. Platon a

dit: tous les citoyens d’une même patrie devraient être frères dans le

sens littéral du mot et plus même que les fils d’une même mère n’ont

accoutumé de l’être; le christianisme a dit: tous les hommes doivent

être frères dans le sens littéral et plus que littéral du mot.

Platon a dit: il vaut mieux souffrir l’injustice que de la commettre; le

christianisme a dit: il faut aimer à souffrir l’injustice et il faut

«aimer son ennemi», d’abord parce qu’encore il est votre frère, ensuite

parce qu’il vous donne cette joie de souffrir l’injustice et par

conséquent de témoigner pour la justice, ce qui est fécond en grands

effets et ce qui bâtit le temple de la justice éternelle;--et ainsi la

sainteté et l’efficace du martyre, la théorie du martyre est déjà en

germe et plus qu’en germe dans Platon.

Le christianisme a bâti toute une religion sur la morale, et c’est, avec

quelque indécision, ce que Platon a voulu faire, à l’imitation de

Socrate, peut-être en se tenant moins ferme sur ce fondement que Socrate

lui-même et plutôt en se ramenant sans cesse à la morale qu’en s’y

tenant obstinément attaché, mais encore en ne l’oubliant jamais et en

faisant d’elle son principal et essentiel entretien; et c’est pour cela

qu’à tous les moments où l’humanité, instruite ou avertie par ses

épreuves, revient à la morale comme à sa source de vie, en d’autres

termes craint le suicide, elle revient à la fois pour ainsi dire et au

Calvaire et à Sunium.

Le christianisme s’est tellement reconnu dans le platonisme aussitôt

qu’il l’a connu, qu’il lui a, en grande partie, emprunté sa

métaphysique, ce qui a été son tort, à mon avis, et le christianisme

pur, à mon sens, c’est le christianisme moins le judaïsme et moins la

métaphysique platonicienne et débarrassé tant de ce fâcheux héritage que

de cet encombrant et décevant appareil; mais que le christianisme,

voulant être philosophique, ait été droit à Platon pour se faire une

philosophie générale et pour s’en parer et surcharger comme la vierge

romaine accablée sous les bijoux, c’est au moins le signe d’une

attraction singulière, pour ainsi parler, et d’affinités profondes et

profondément senties.

On peut presque dire que dans la pensée de l’humanité le platonisme et

le christianisme ont été et sont destinés à rester inséparables.

Le positivisme moderne, très hostile à Platon, en quelque sorte par

définition, puisqu’il a, à l’endroit de la métaphysique, une invincible

défiance, aurait tort de ne pas voir en Platon un homme qui, quoique

n’étant pas un auxiliaire, est très éloigné d’être un ennemi. La pensée

profonde du positivisme est que l’homme, égaré dans un canton de

l’univers d’où il ne peut rien voir ni savoir du gouvernement de

l’univers lui-même, doit se sentir obligé envers son canton et, par

reconnaissance envers lui, l’aménager de plus en plus dans le sens de

l’ordre, du juste et du bien. L’humanité oblige l’homme. Nous devons

l’adorer comme un Dieu bienfaiteur et aussi comme un Dieu souffrant et

douloureux. Nous devons à l’humanité d’être d’abord digne d’elle et

ensuite meilleur qu’elle. Nous devons à nos pères de les surpasser en

justice et en bonté, et nos descendants nous devront de nous surpasser

en bonté et en justice. Le devoir, c’est de porter plus haut l’humanité

à mesure qu’elle vieillit. L’humanité doit honorer son enfance par sa

jeunesse, sa jeunesse par son âge mûr, son âge mûr par sa vieillesse, en

montrant toujours que chacun de ses âges était beau en ceci qu’il

contenait un successeur plus beau que lui.

Et cette idée est éminemment platonicienne. Platon se croit, d’une

certaine façon, obligé envers Dieu ou envers les dieux; mais où il tend

surtout, c’est bien à faire vivre les hommes de plus en plus en beauté.

Pour lui, la question est toujours, ou du moins très souvent celle-ci:

qu’ont fait nos pères pour nous rendre meilleurs qu’eux? S’ils n’ont

rien fait en ce sens, il n’y a pas lieu de les honorer. S’ils ont fait

quelque chose ou beaucoup en ce sens, ils sont vénérables et nous devons

les honorer en les imitant. Nous-mêmes nous avons pour tâche unique de

faire l’humanité meilleure que nous, dans toute la mesure de nos forces.

Toute la valeur de l’homme est dans la quantité de justice et dans la

quantité de bien qu’il aura mises dans le monde. Le reste est

sensiblement négligeable. Cette morale platonicienne est par bien des

aspects et surtout par son aspect principal très analogue à la morale

positiviste.

Elle est, avant tout, surtout, essentiellement, à base de

désintéressement. Si dans le langage courant platonisme et idéalisme

sont synonymes, ce n’est pas à tort. Les hommes appellent communément

idéal ce qui est désintéressé. L’idéalisme pratique consiste simplement

à sacrifier l’appétit à l’idée. C’est tout Platon. L’idée pour lui est

si belle que c’est être un sot que de ne pas jeter à ses pieds, et pour

qu’ils y soient foulés, toutes les passions et avec elles, tous les

intérêts. Quand un homme a une pensée et qu’il n’en est pas assez ravi

et amoureux pour lui sacrifier tout ce qui lui est agréable, il n’était

pas digne de l’avoir, et l’on peut presque dire qu’il ne l’avait pas. Il

ne l’avait pas en sa plénitude et en son éclat et sa force. Non,

vraiment, il ne l’avait pas. Et c’est pour cela que Platon semble

convaincu que savoir la vertu et la pratiquer, c’est la même chose. Ce

doit être la même chose, il faut que ce soit la même chose, puisque, si

ce ne l’était pas, l’homme serait trop bête. Et la théorie est

contestable, et on peut même dire qu’elle est dangereuse; mais elle est

le signe de l’idéalisme le plus sincère, le plus convaincu, le plus

profondément entré dans les moelles et dans le cœur d’un homme, qui se

soit jamais rencontré. L’épithète de divin en est resté à Platon, et à

juste titre.

Sans doute, comme enivré de morale, il a, non pas fait à la morale une

trop grande part et, si je l’ai dit, ce fut mal dire; il n’a pas fait à

la morale une trop grande part en la donnant comme la dernière fin de

l’homme et en affirmant qu’il ne peut être occupation humaine qui ne se

rattache à la morale comme à sa dernière fin, ce qui est vrai et même

exact; mais il a trop voulu que la préoccupation morale, le dessein

moralisateur fût continuellement présent et comme mêlé à chaque

occupation humaine quelle qu’elle fût, et non seulement la dominât, mais

la dirigeât de tout près, et pour ainsi dire la maîtrisât et

l’étreignît, ce qui est trop, et ce qui risque de paralyser et de glacer

les plus belles facultés humaines, lesquelles, laissées plus libres,

reviennent beaucoup mieux à servir en définitive la morale qu’elles ne

le pourraient faire ainsi maîtrisées, opprimées et contraintes.

Mais il faut tenir compte, comme j’essaye toujours de le faire, de

l’exagération nécessaire que les grands maîtres croient, avec raison,

devoir donner à leur système et à l’idée maîtresse de leur système. Ils

se disent toujours qu’il y aura du déchet et que l’on en rabattra. Ils

visent un peu plus haut que le but pour y toucher, et je ne crois pas

que ce soit le fait de mauvais tireurs.

Il faut tenir compte aussi du public auquel s’adresse un philosophe, et

certes les hommes à qui parlait Platon étaient si éloignés de toute idée

morale qu’il n’était pas inutile de forcer la note. Platon a prêché la

morale avec les allures du paradoxe, ce qu’on lui peut reprocher, et

avec le ton et la verdeur du paradoxe, ce qui était bon, parce qu’il

était commandé par les circonstances.

Tel qu’il est, sans parler du métaphysicien, du poète, du satiriste, de

l’orateur, du narrateur et du dramatiste, il est le moraliste le plus

convaincu, le plus chaleureux, le plus pénétrant, le plus imposant à la

fois et le plus ingénieux, et il ne lui a manqué que d’être simple, que

le monde ait jamais connu. Il sera en quelque sorte associé aux

destinées de l’humanité. Sans peut-être qu’il soit lu personnellement si

je puis ainsi dire, il sera écouté, au moins en la personne de ceux qui

conserveront son esprit et s’inspireront de sa doctrine, tant que

l’idéalisme, même restreint au sens que nous lui donnions plus haut,

demeurera, ici ou là, sur la terre. Il ne sera oublié définitivement que

lorsque tous les hommes en seront à ne croire qu’à la force et à croire

qu’elle est féconde et qu’elle peut fonder quelque chose de durable, et

lorsque, en conséquence, les hommes n’agiront jamais et ne voudront

jamais agir que selon leur force ou selon leur faiblesse.

Je ne sais pas si ces temps sont proches; mais je sais qu’ils ne sont

jamais arrivés et qu’on peut espérer qu’ils n’arriveront jamais,

quelques apparences qu’il y ait contre cet espoir. D’ici là, Platon vit

dans les consciences de ceux qui croient devoir sacrifier quelque chose

d’eux à l’idée. On croyait que Platon était descendant des anciens rois

d’Athènes. Or le très sarcastique M. de Gobineau répartissait les hommes

de la façon suivante: «les fils de rois, les imbéciles, les drôles, les

brutes». Platon, fils de rois, vivra tant qu’il y aura quelques fils de

rois. Il a su être, très précisément, un des aspects du divin. Il est de

ceux qui y font croire. Il a été homme de son temps et je suis certain

que c’est pour son temps qu’il travaillait; et il s’est trouvé qu’il a

pensé pour toujours. Nul ne répond mieux à la magnifique définition que

Lamartine a donnée de l’homme: «L’homme se compose de deux éléments, le

temps et l’éternité.»

Pour qu'on lise Platon · 第 25 / 26 题