Pour se reconnaître un peu dans les idées politiques de Platon, qui
sont, il faut le confesser, les plus confuses du monde, il faut d’abord
aviser celles qui sont historiques et non dogmatiques, qui ont trait à
ce qui a été et à ce qui est et non pas à ce qui devrait être, qui
constatent et qui analysent le constaté; puis il faut démêler le
principe ou le sentiment qui est la source de toutes les idées
dogmatiques de Platon en politique; puis aborder seulement alors ces
idées dogmatiques elles-mêmes.
Sur l’origine des sociétés, Platon a cette idée de bon sens que les
hommes ont dû être de tout temps en société parce qu’ils ont toujours eu
besoin les uns des autres pour subsister. L’État est une nécessité
humaine. «Ce qui donne naissance à la société, c’est l’impuissance où
est chaque homme de se suffire à lui-même et le besoin qu’il éprouve de
beaucoup de choses. Il n’y a pas d’autre cause de la naissance de l’État
social. Le besoin d’une chose ayant engagé un homme à se joindre à un
autre homme et un autre besoin à un autre homme encore, la multiplicité
de ces besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes dans le
dessein de s’entr’aider, et c’est à cette association qu’on a donné le
nom d’État.»
Cet État primitif et voisin de la nature, ce qui veut dire voisin des
premiers besoins, constitué par les exigences de besoins simples, est
imaginé par Platon exactement comme il l’a été par Jean-Jacques
Rousseau. C’était un État agricole et pastoral, très vertueux et très
heureux: «Ceux d’alors, n’ayant aucune expérience d’une infinité de
biens et de maux nés dans le sein de nos sociétés, ne pouvaient être
méchants... La discorde et la guerre étaient bannies de presque tous les
lieux du monde. Car, d’abord, les hommes trouvaient dans leur petit
nombre un motif de s’aimer et de se chérir. Ensuite ils ne devaient
point avoir de combats pour la nourriture, tous, à l’exception peut-être
de quelques-uns, dans les commencements, ayant en abondance des
pâturages, de quoi, pour lors, ils tiraient principalement leur
subsistance: ainsi ils ne mangeaient ni de chair ni de laitage. De plus,
la chasse leur fournissait des mets délicats et en quantité. Ils avaient
aussi des vêtements, soit pour le jour, soit pour la nuit, des cabanes
et des vases de toute espèce, tant de ceux qui servent auprès du feu que
d’autres; car il n’est pas besoin de fer pour travailler l’argile ni
pour tisser; et les Dieux ont voulu que ces deux arts pourvussent à nos
besoins en ce genre afin que l’espèce humaine, lorsqu’elle se trouverait
dans de semblables extrémités, pût se conserver et s’accroître. Avec
tant de secours leur pauvreté ne pouvait pas être assez grande pour
causer entre eux des querelles. D’un autre côté, on ne peut pas dire
qu’ils fussent riches, puisqu’ils ne possédaient ni or ni argent. Or,
_dans toute société où l’on ne connaît ni indigence ni opulence, les
mœurs doivent être très pures_; car ni le libertinage, ni l’injustice,
ni la jalousie et l’envie ne sauraient s’y introduire. Ils étaient donc
vertueux par cette raison et aussi à cause de leur extrême simplicité
_qui les empêchait de se défier des discours qu’on leur tenait sur le
vice et la vertu_; au contraire, ils y ajoutaient foi et y conformaient
naïvement leur conduite. Ils n’étaient point assez habiles pour
soupçonner, comme on le fait aujourd’hui, que ces discours fussent des
mensonges et, tenant pour vrai ce qu’on leur disait touchant les Dieux
et les hommes, ils en faisaient la règle de leur vie. C’est pourquoi ils
étaient tout à fait tels que je viens de les représenter.»
De ce rêve rétrospectif de Platon il faut retenir deux choses qui auront
comme leur répercussion dans ces conceptions et constructions plus ou
moins dogmatiques: la nécessité, pour qu’un État soit heureux, d’absence
de richesse et d’absence de misère; la nécessité, pour qu’un État soit
heureux, qu’il soit endoctriné par des sages qu’on écoute et dont on ne
se défie pas.
Et quel a pu être le gouvernement chez ces peuples primitifs? Il a dû
être, comme nécessairement, le patriarcat: «Il me semble que ceux de ces
temps-là ne connaissaient point d’autre gouvernement que le patriarcat,
dont on voit encore quelques vestiges en plusieurs lieux chez les Grecs
et chez les Barbares. Homère dit quelque part que ce gouvernement était
celui des Cyclopes. Ils ne tiennent point de conseil en commun; on ne
rend pas chez eux la justice. Ils demeurent dans des cavernes profondes
sur le sommet des hautes montagnes, et là chacun donne des lois à sa
femme et à ses enfants, se mettant peu en peine de ses voisins.»
Telle fut la première ébauche de gouvernement, et les choses durent
rester longtemps dans cet état. Jusqu’à quel temps? Très évidemment
jusqu’à celui où, la population augmentant, les familles se touchèrent
et par conséquent eurent besoin, pour régler leurs différends et mesurer
en quelque sorte leurs droits, d’un gouvernement général, contrée par
contrée, se superposant, pour ainsi dire, au gouvernement de chaque
famille, lequel, du reste, subsistait toujours. Mais on comprend que ce
gouvernement général, par le nombre toujours croissant, sans doute, de
différends et de querelles, prenait jour à jour une autorité
prépondérante, tous les yeux étant, pour ainsi parler, fixés sur lui, et
tout le monde s’habituant à attendre de lui protection, défense et aussi
commandement. Superposition, puis substitution, au moins partielle, d’un
gouvernement de contrée au gouvernement domestique, telle est la marche
naturelle et comme nécessaire des choses, de la chose politique, aux
temps primitifs.
Ce gouvernement de contrée, quel était-il? Il fut, semble-t-il,
_d’abord_ monarchique _ou_ aristocratique;--_ensuite_ despotique _ou_
démocratique.
Monarchie ou aristocratie, c’est le premier stade après le patriarcat;
despotisme ou démocratie, c’est le second. En voici la raison. Le
patriarcat ne peut pas se transformer en despotisme ou en démocratie. La
transition serait trop brusque. Elle serait abdication des chefs de
famille. Or des chefs de famille, revêtus jusqu’à un certain moment
d’une très grande puissance et ayant la tradition, le souvenir
héréditaire de cette grande puissance, ne peuvent pas, sauf dans un
grand cataclysme social, se résigner à ce qu’un seul homme commande dans
la contrée ou à ce que tous gouvernent tous, c’est-à-dire, dans les deux
cas, à n’être plus rien.
Mais, selon les cas, selon les dispositions morales de telle contrée ou
de telle autre, le patriarcat peut très bien se transformer en monarchie
modérée ou en aristocratie. Il se transformera naturellement et très
doucement en aristocratie dans le cas où il y aura une assez grande
uniformité de mœurs; car alors les chefs de famille se réuniront,
tiendront conseil, ne se heurteront pas les uns les autres très
rudement, s’entendront sur les mêmes maximes et sur les mêmes règles
ordinaires de conduite, ne sentiront nullement le besoin d’un arbitre
qui les départage et resteront ainsi, longtemps, à gouverner en commun
par délibération pacifique, et ce sera une aristocratie.
Mais s’il y a d’assez grandes différences de mœurs dans la population de
la contrée supposée, si les familles ont reçu de leurs ancêtres des
principes différents touchant le culte des Dieux et les rapports
sociaux; si celles-ci montrent des mœurs plus douces et celles-là des
mœurs plus rudes selon le génie des parents qui gravaient leur caractère
et leurs penchants dans le cœur de leurs enfants et des enfants de leurs
enfants, alors il y a de grandes chances pour que la nécessité s’impose
d’un pouvoir confié à un seul homme qui domine toute la situation et qui
ait le dernier mot dans les délibérations assez violentes qui devront
avoir lieu.
Cependant cette subordination des chefs à une sorte de grand chef ne
pourra pas être, pour les raisons données plus haut, l’abdication
complète ni même la demi-abdication des chefs, et nous aurons un roi
limité en ses pouvoirs par l’assemblée des chefs de famille, et
c’est-à-dire que nous aurons, sous une forme ou sous une autre, la
monarchie tempérée.
Les choses telles, c’est-à-dire en monarchie tempérée ou en
aristocratie, peuvent durer fort longtemps; mais il est naturel et
presque nécessaire que la monarchie se transforme en despotisme et
l’aristocratie en démocratie, le despotisme n’étant que la royauté
confirmée et affranchie, la démocratie n’étant que l’affaiblissement de
l’aristocratie, et ceci étant tout naturel que la royauté se renforce et
que l’aristocratie s’affaiblisse.
La royauté se renforce parce que ce qui est un a en soi une force
concentrée qui, sauf accident, ne peut que s’accroître. L’aristocratie
s’affaiblit parce que, pour qu’elle ne s’affaiblît pas, il faudrait
qu’elle eût dans cent ou deux cents familles la suite de pensées, de
maximes, de principes, de traditions, de sentiments énergiques qu’a ou
peut avoir une famille seule, et ceci même peut arriver, mais ne laisse
pas d’être rare.
La marche naturelle des choses est donc que l’on commence par le
patriarcat;--que l’on continue soit par la monarchie tempérée, soit par
l’aristocratie;--que l’on finisse soit par la monarchie absolue, soit
par la démocratie pure.
Et de là vient qu’en Grèce, par exemple, il n’y a, au temps où parle
Platon, à très peu près, que des républiques démocratiques ou des
tyrannies. Il faut songer, du reste, quoique Platon semble s’en être peu
souvenu au cours de ses expositions dogmatiques, que les gouvernements
sont affaire de climats et dépendent essentiellement de la nature du sol
et de la nature du ciel et de la nature, quelles que puissent être les
causes, de la race. «Il ne faut pas oublier que tous les lieux ne sont
pas également propres à rendre les hommes meilleurs ou pires et qu’il ne
faut pas que les lois soient contraires au climat. Ici les hommes sont
d’un caractère bizarre et emporté, à cause des vents de toute espèce et
des chaleurs excessives qui règnent dans le pays qu’ils habitent;
ailleurs, c’est la surabondance des eaux qui produit les mêmes effets;
ailleurs encore, c’est la nature des aliments que fournit la terre,
aliments qui n’influent pas seulement sur le corps pour le fortifier ou
l’affaiblir, mais aussi sur l’âme pour y produire les mêmes effets. De
toutes les contrées, les plus favorables à la vertu sont celles où règne
je ne sais quel souffle divin et qui sont tombées en partage à des
divinités locales qui accueillent toujours avec bonté ceux qui viennent
s’y établir. Il en est d’autres où le contraire arrive. Le législateur
habile aura égard dans ses lois à ces différences après les avoir
observées et reconnues autant qu’il est donné à un homme de les
reconnaître.»
Telles sont les principales idées de Platon quand il considère
objectivement les choses sociologiques, la marche naturelle des affaires
publiques et des changements qui arrivent dans les empires. Quand il
parle de ces mêmes choses en théoricien et en homme qui voudrait fonder
ou réformer et qui recherche par conséquent les meilleures formes
possibles de gouvernement ou de législation, si nous nous demandons quel
est le principe général ou le sentiment général qui domine toutes ses
pensées et qui les inspire, nous trouverons, je crois, qu’il a _et_ un
sentiment dominant _et_ un principe dominant, toujours ou presque
toujours présents dans son esprit, très forts tous les deux, auxquels il
tient ou qui le tiennent également, et dont il faut tenir compte avec
une égale considération.
Le sentiment, c’est quelque chose comme la haine des Athéniens ou une
profonde irritation contre les Athéniens;--le principe, c’est l’amour et
le culte de la justice.
Les Athéniens ont le plus mauvais gouvernement du monde et sont
enchantés de ce gouvernement. C’est pour cela qu’ils sont sur le
penchant de la ruine et même peuvent être considérés comme ruinés.
Qu’est-ce qu’on peut appeler et qu’est-ce qu’on doit appeler le plus
mauvais gouvernement du monde? C’est sans doute le gouvernement qui est
le contraire même du gouvernement, comme on appelle le plus mauvais
homme du monde celui qui est le contraire de l’homme et qui est une
brute, soit par sa férocité, soit par sa bêtise. Or le gouvernement
d’Athènes est le contraire d’un gouvernement; car gouverner est sans
doute un art ou une science. Si c’est un art, il y faut de la compétence
comme pour faire une statue ou un temple; si c’est une science, il y
faut de la compétence aussi, comme pour résoudre un problème. Le
gouvernement d’Athènes est un gouvernement qui n’a qu’un principe et
qu’un souci, c’est d’exclure et d’éliminer la compétence. Le
gouvernement d’Athènes consiste essentiellement à écarter du
gouvernement ceux qui peuvent avoir la science du gouvernement ou l’art
de gouverner.
La science ou l’art de gouverner est nécessairement inconnu de la
multitude, qui ne connaît rien; la science ou l’art de gouverner est
même inconnu du «grand nombre» qui connaît peu de chose et donc qui ne
connaît pas la plus difficile des sciences. Le gouvernement d’Athènes
est donc la volonté de confier un travail à quelqu’un qui ne sait pas le
faire; c’est l’incapacité intronisée; c’est le triomphe de
l’incompétence; c’est l’incompétence déclarée compétente à l’exclusion
de toute compétence. C’est un gouvernement antigouvernemental, pareil à
ce que serait une science qui se déclarerait antiscientifique. C’est un
pur contresens, un pur non-sens et même un peu un monstre.
Dans nos recherches sur le meilleur ou les meilleurs des gouvernements
nous serons toujours guidés, au moins, par cette idée négative que le
gouvernement démocratique est le pire des gouvernements et que tout ce
qui s’en écarte a chance d’être bon et que tout ce qui n’est pas lui est
meilleur que lui. C’est au moins une pierre de touche. Platon ne sera
jamais aveuglé par son patriotisme.
Pour tout dire, il faut reconnaître, ce que l’on constate, du reste,
avec plaisir, qu’il parle quelquefois des Athéniens avec bienveillance.
Il lui arrive de faire l’éloge du passé glorieux d’Athènes. Il fait
même, comme nous l’avons déjà noté, celui du _caractère_ des Athéniens,
et il le place très galamment dans la bouche d’un étranger: «J’ai
toujours pris parti, dit le Lacédémonien Mégille, pour les Athéniens
contre ceux qui en parlaient mal et j’ai toujours conservé pour Athènes
toutes sortes de bienveillances. Votre accent me charme, et ce qu’on dit
communément des Athéniens que, quand ils sont bons, ils le sont au plus
haut degré, m’a toujours paru véritable. Ce sont en effet les seuls qui
ne doivent pas leur vertu à une éducation forcée [comme on pourrait le
dire des Spartiates]; elle naît pour ainsi dire avec eux; ils l’ont
comme un présent des dieux; elle est franche et n’a rien de fardé...»
Il y a du compliment dans ces paroles; il y a aussi, ce me semble, de la
sincérité. Aucun Athénien n’a été fâché d’être athénien. Platon n’a pas
regretté de l’être. Il n’ignore pas que les Athéniens ont souvent un
caractère charmant et qu’il fait souvent bon de vivre avec eux. Il ne
les déteste presque que comme hommes politiques. Au fond, il les
considère comme des enfants aimables, turbulents, légers et parfois
cruels, absolument incapables de se gouverner sensément.
Mais sur ce dernier point il est ferme. _A priori_ et _a posteriori_, le
pire des gouvernements est le gouvernement d’Athènes; et Platon aura
quelque bienveillance pour toute espèce de gouvernement, à la condition
qu’il ne ressemble pas à celui-ci. On peut compter là-dessus. Maxime
secrète de Platon en fait de politique: «Pourvu qu’on ne soit pas comme
à Athènes, on n’est point absolument dans le faux.»
A côté de ce sentiment dominant, Platon a aussi un principe général qui
l’accompagne pareillement dans ses recherches; c’est, comme nous avons
dit, l’idée de justice.
Il est bien certain que la justice est rationnellement le fondement même
des États, puisque les injustes eux-mêmes sont forcés d’être justes
entre eux. «Une association, une armée, une troupe de brigands, une
compagnie de voleurs, ou toute autre agrégation de même nature ne
pourrait réussir dans ses entreprises injustes si les membres qui la
composent violaient les uns à l’égard des autres toutes les règles de la
justice; parce que l’injustice ferait naître entre eux des séditions,
des haines, des combats, au lieu que la justice entretiendrait entre eux
la paix et la concorde. Si c’est le propre de l’injustice d’engendrer
des haines et des dissensions partout où elle se trouve, elle produira
sans doute le même effet parmi tous les hommes quels qu’ils soient et
les mettra dans l’impuissance de rien entreprendre en commun.»
La force de cohésion des sociétés, la force d’agrégation des agrégats,
dans leur essence, on voit que c’est la justice.
Rien n’a été plus discuté que cette question-là en tous les temps et
particulièrement au temps de Platon. On a fait remarquer qu’enseigner le
juste est, pour commencer, rendre un bien mauvais service à celui à qui
on l’enseigne; qu’il y a de grandes chances pour que le juste soit
fouetté, torturé, aveuglé avec un fer rouge et finalement mis aux fers
ou envoyé à la mort; qu’au contraire le scélérat, comme disent les
philosophes, c’est-à-dire simplement l’homme qui ne s’embarrasse pas de
savoir si les choses sont justes ou injustes, tire avantage de tout,
parce que le crime ne l’effraye point, qu’à quelque chose qu’il
prétende, soit en public, soit en particulier, il l’emporte sur tous ses
concurrents, qu’il s’enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses
ennemis, qu’il offre aux dieux des sacrifices et des présents
magnifiques et se concilie bien plus aisément que le juste la
bienveillance des hommes et des Dieux eux-mêmes.
On a fait remarquer aussi que les pères recommandent la justice à leurs
enfants et les maîtres à leurs élèves, non en vue de la justice même,
mais en vue des avantages qui y sont attachés et pour que ceux d’entre
les citoyens qui ont le goût du juste s’attachent à eux et les honorent
et les installent en dignités; que, s’il en est ainsi, c’est bien plutôt
l’apparence de la justice que l’on recommande aux enfants que ce n’est
la justice elle-même; et que, par conséquent, c’est une hypocrisie et
une comédie; et que, par conséquent encore, et ceux qui enseignent
l’injuste et ceux qui enseignent le juste tendent au même but sous
différents mots, c’est à savoir à faire et dresser des coquins habiles.
N’est-il pas vrai, du reste, à le bien prendre, que les dieux eux-mêmes
enseignent l’injuste, puisqu’on les voit accumuler sur les honnêtes gens
les maux et les disgrâces et favoriser les méchants d’une façon toute
particulière et, comme dit Hésiode: «On marche à l’aise dans le chemin
du vice; la voie est unie; elle est près de chacun de nous; au
contraire, les dieux ont placé devant la vertu les sueurs et les
souffrances», si indifférents du reste à la vertu qu’ils se laissent
corrompre et acheter par des présents, comme des politiciens; et, comme
dit Homère: «Ils permettent qu’on les fléchisse par des sacrifices et
des prières flatteuses; et quand on les a offensés, on les apaise par
des libations et des victimes.»
Et sans doute on dira que ce n’est pas aux prêtres qu’il faut demander
leur avis sur ces choses, puisqu’ils sont de naïfs corrupteurs de la
morale publique; mais le spectacle même de la vie de tous les jours
montre assez que les succès sont pour le coquin audacieux ou pour le
coquin habile, pour celui qui ne tient pas compte de la justice ou pour
celui qui en revêt adroitement l’apparence seule; et qu’entre les deux
le juste véritable n’a le succès ni de l’un ni de l’autre et n’est que
malheureux et méprisé.
On peut donc se demander si la justice n’est pas autre chose qu’une
invention de quelques philosophes, assez chimérique en soi et très
dangereuse par les effets qu’elle peut produire.
A ces objections il faut répondre avant tout que ce n’est pas le succès
personnel qu’il faut chercher, ni même qu’on a intérêt à chercher, mais
le succès de la communauté, le bien de l’État, lequel du reste nous
revient en bien personnel puisqu’il n’y a pas de bien comparable à celui
d’appartenir à un État bien constitué et bien gouverné. Or, s’il est
vrai que la justice est le fondement même d’une société, assertion que
l’on n’a point réfutée, il reste très vrai que la justice est le bien
que l’individu doit chercher avant toute chose.
Il faut bien se garder de l’erreur, ou de la faiblesse ou de
l’hypocrisie des panégyristes ordinaires et médiocres du juste. Ils
disent que l’homme juste réussira. Ils disent: «Soyez justes, et tout
vous sera donné par surcroît.» C’est faux, et peut-être même ils savent
que c’est faux, et dans le premier cas ils sont bornés, et dans le
second ils sont menteurs ou au moins ils ont une défaillance de sens
moral. Il faut dire: «Soyez justes, et peut-être vous réussirez,
peut-être vous ne réussirez pas, personnellement; mais ce dont vous
pouvez être assurés, c’est que vous ferez un État excellent, ce qui vous
assurera un avantage inappréciable, fussiez-vous personnellement peu
favorisés du sort ou de vos concitoyens, celui de vivre dans un État
excellent.»
La justice, en effet, quand on l’analyse, en quelque sorte, c’est un
état d’équilibre social, un état d’égale ou proportionnée répartition
des forces. Ce qui est juste, c’est que chacun ait, en sûreté, ce qui
lui appartient et n’en soit pas privé par la violence. D’abord ceci.
Mais ce qui est juste aussi, c’est qu’aucun des corps de l’État,
magistrats, guerriers, négociants, artisans, n’empiète sur un autre
corps; car une profession est analogue à une propriété, et que le
magistrat veuille faire l’œuvre du soldat et l’artisan celle du
magistrat, on sent à cela un envahissement et une spoliation qui est
comme une espèce de vol. Voyez-vous comme l’instinct de justice se
confond avec l’instinct de bonne police et en est le fondement, ainsi
que nous l’avons dit en formule générale?
Remarquons que ce que nous disons d’un État bien ordonné, c’est ce que
nous dirions d’un homme bien ordonné, et l’homme ordonné, c’est l’homme
juste. L’homme juste est l’homme qui fait régner la justice,
c’est-à-dire un juste équilibre en lui-même. Il a en lui plusieurs
fonctions très différentes et qui, soit veulent empiéter et empiètent
les unes sur les autres, soit se combattent les unes les autres. L’homme
juste leur fixe des limites qu’il ne leur permet pas de franchir, et il
les tient en équilibre et en concorde, et il les fait concourir les unes
avec les autres pour son bien ou au moins pour sa paix générale. Tout de
même l’homme juste, quand il s’applique à la cité, maintient l’équilibre
social par un souci scrupuleux de donner à chaque force sociale la
mesure d’exercice qu’elle doit avoir pour bien de l’État; car cette
mesure d’exercice ainsi fixée est son droit, et il est juste que ce
droit soit assuré. L’homme juste fait ainsi une cité juste, sur le
modèle de lui-même. L’homme juste est un homme équilibré, la cité
ordonnée est une cité organisée par un homme juste. La cité doit
reproduire l’harmonie d’une tête bien faite. Elle n’est réelle qu’à la
condition d’être un cerveau réglé par l’instinct de justice et de juste
répartition des fonctions et des efforts.
On peut confondre, on doit confondre l’idée d’ordre et l’idée de
justice. Ce ne sont que deux formes de la même pensée. Ce qui est
ordonné, c’est à quoi préside une idée de justice; ce qui est juste,
c’est que tout soit dans un bon ordre, ou dans un homme ou dans une
ville. La justice veut l’ordre et l’ordre a besoin de la justice pour
être autre qu’apparent, superficiel et artificiel. La bonne cité, aux
yeux peu exercés et au premier regard, déjà bonne du reste réellement,
mais pour un temps seulement, c’est la cité ordonnée; la bonne cité pour
qui sait voir, et qui doit rester telle indéfiniment, c’est la cité
ordonnée selon la justice et par la justice. La justice, c’est la racine
profonde et vivace de l’ordre.
Il existe une théorie, très en faveur auprès des sophistes, qui est
précisément le contraire de celle-ci. C’est la théorie du droit de la
force, ou plutôt c’est la théorie de la force niant le droit et
s’affirmant comme règle des choses. Ceux qui sont dans ces idées
raisonnent ainsi: La justice est une convention. C’est une convention
par laquelle les hommes opprimés ont déclaré qu’il était mal que les
forts s’attribuassent et pussent acquérir et conquérir en raison de leur
force. En conséquence de cette déclaration, ils ont fait la loi et ont
proclamé que ce qui était juste c’était ce qui est ordonné par la loi.
Telle est toute l’origine et telle est toute l’essence de la justice. Ou
elle a une essence mystique et une origine religieuse, ce qui serait
difficile peut-être à prouver, ou elle n’est pas autre chose que ce que
nous venons de dire. Elle est une convention et n’a pas d’autre autorité
que celle d’une convention, d’un contrat, d’une manière de trêve de la
force ou d’une manière de trêve entre des forces contraires. Il n’y a
rien de respectable ni de sacré en une telle chose.
Si l’on veut encore, la justice est une cote mal taillée. Tout le monde
convient en son for intérieur, et quand il n’est pas hypocrite, que
c’est un bien de commettre l’injustice, c’est-à-dire d’agir selon toute
sa force, et un mal de subir l’injustice, c’est-à-dire de se résigner
selon sa faiblesse. Il n’est personne qui, intimement, ne soit convaincu
de cela. Seulement il y a _plus de mal_ à souffrir l’injustice _qu’il
n’y a de bien_ à la commettre. Ceci est possible et même vraisemblable.
En conséquence, les hommes, ayant vécu longtemps selon la force, se sont
à peu près entendus, surtout les faibles, mais même les forts, pour
décider qu’on vivrait selon la loi, c’est-à-dire qu’on se priverait d’un
grand bien, à savoir agir selon sa force et commettre l’injustice, mais
qu’on se délivrerait d’un mal plus grand, à savoir subir l’injustice et
se résigner selon sa faiblesse. Perte d’un côté, gain de l’autre, et
gain plus grand que la perte. Du moins les hommes en ont jugé ainsi.
La justice est donc quelque chose «qui tient le milieu entre le plus
grand bien, qui consiste à pouvoir être injuste impunément, et le plus
grand mal, qui consiste à ne pouvoir se venger de l’injure qu’on a
soufferte»; étant estimé qu’il vaut mieux encore supprimer un mal que
garder un bien et ne pas souffrir que jouir. «On s’est donc attaché à la
justice, non qu’elle soit un bien en elle-même», et personne peut-être
n’en a jugé ainsi; «mais parce que l’impuissance où l’on est de nuire
aux autres l’a fait regarder», conventionnellement et à titre de pis
aller, «comme telle».
Mais, au fond des choses et dans la vérité des choses, il n’y a que la
force. Ce serait une espèce de folie à un homme «vraiment homme» que de
pouvoir agir selon sa force, être injuste, pour parler comme la
convention, et de ne pas le vouloir. «L’homme de bien», comme vous
dites, tout autant que le méchant, n’a qu’un désir, «acquérir sans cesse
davantage, désir dont toute nature poursuit l’accomplissement comme
d’une chose bonne en soi».
On voit donc bien ce que c’est que la justice. C’est une invention des
faibles pour supprimer les forts en leur persuadant d’agir comme des
faibles. C’est une convention, toujours désirée par les faibles,--et
acceptée par les forts dans un moment soit de défaillance, soit de
fatigue, soit de scrupule, religieux ou autre, soit de compétition entre
forts, à quoi la loi des faibles mettait fin, soit de bon sens même,
mais de bon sens médiocre et méprisable, étant donné qu’il est à peu
près vrai que par la «justice» on supprime un mal et un bien et que ce
bien est peut-être moins délicieux que le mal n’est rude. Mais enfin la
justice est une convention, une fiction, un mensonge, une chose qui
n’est pas réelle, puisqu’elle n’est pas dans la nature, et qui a été
inventée par les faibles et acceptée par les forts.
Toute la loi du reste est cela et n’est rien autre chose. C’est une
violation de l’ordre naturel. Il y a un ordre de la nature et un ordre
de la loi. Selon l’ordre de la nature, le plus fort l’emporte et
acquiert dans la mesure de sa force. Selon l’ordre de la loi, il y a
égalité, conventionnelle et factice, entre des êtres qui ne sont
nullement égaux les uns des autres et qui sont tout étonnés, ou qui
seraient tout étonnés, n’était l’accoutumance, de s’entendre déclarer
tels. «Nous prenons dès la jeunesse les meilleurs et les plus forts
d’entre nous; nous les formons et les domptons, comme on dompte des
lionceaux, par des discours pleins d’enchantements et de prestiges, leur
faisant entendre qu’il faut s’en tenir à l’égalité et qu’en cela
consiste le beau et le juste. Mais j’imagine que s’il paraissait un
homme né avec de grandes qualités, qui, secouant et brisant toutes ses
entraves, trouvât le moyen de s’en débarrasser, qui, foulant aux pieds
vos écritures et vos prestiges et vos enchantements et vos lois _toutes
contraires à la nature_, aspirât à s’élever au-dessus de tous et, de
votre esclave, devînt votre maître; alors on verrait briller la justice
telle qu’elle est dans l’institution de la nature. Pindare me paraît
appuyer ce sentiment dans l’ode où il dit que _la Loi est la reine des
mortels et des immortels. Elle mène_, poursuit-il, _avec soi la force et
d’une main puissante la rend légitime[3]. J’en juge par les actions
d’Hercule qui, sans les avoir achetés_... Le sens est qu’Hercule emmena
avec lui les bœufs de Géryon, sans qu’il les eût achetés, sans qu’on les
lui eût donnés, laissant à entendre que cette action était juste, à
consulter la nature, et que les biens des faibles et des petits
appartiennent au plus fort et au meilleur.»
[3] «Ne pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force.»
(Pascal.)
C’est donc une morale, si l’on veut, mais c’est la morale des faibles et
la morale des esclaves que celle qui se fonde sur l’idée de justice. La
vraie morale, celle qui n’est pas une convention, celle qui est dans la
nature et celle qui est la morale des hommes nobles, c’est le
développement libre et énergique de la volonté de puissance: «Comment,
en effet, un homme serait-il heureux s’il est asservi à quoi que ce
soit? Je vais te dire en toute liberté ce que c’est que _le beau et le
juste_ dans l’ordre de la nature. Pour mener une vie heureuse, il faut
laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible et ne point
les réprimer. Lorsqu’elles sont ainsi parvenues à leur comble, il faut
être en état de les satisfaire par son courage et son habileté et de
remplir chaque désir à mesure qu’il naît. C’est ce que la plupart des
hommes ne sauraient faire, à ce que je pense; et de là vient qu’ils
condamnent ceux qui en viennent à bout, cachant par honte leur propre
impuissance. Ils disent donc que l’intempérance est une chose laide,
comme je l’ai remarqué plus haut; ils enchaînent ceux qui sont nés avec
de plus grandes qualités qu’eux; et ne pouvant fournir à leurs passions
de quoi les contenter, ils font, par pure lâcheté, l’éloge de la
tempérance et de la justice. Et, dans le vrai, quiconque a eu le bonheur
de naître de parents rois, ou bien qui a assez de grandeur d’âme pour se
procurer quelque souveraineté, comme une royauté ou une tyrannie, y
aurait-il rien de plus honteux et de plus dommageable que la tempérance,
lorsque des hommes de ce caractère, pouvant jouir de tous les biens de
la vie, sans que personne les en empêchât, se donneraient à eux-mêmes
pour maîtres les lois et les discours et la censure du vulgaire? Comment
cette beauté prétendue de la justice et de la tempérance ne les
rendrait-elle pas malheureux, puisqu’elle leur ôterait la liberté de
donner plus à leurs amis qu’à leurs ennemis; et cela tout souverains
qu’ils seraient dans leur propre ville? Tel est l’état des choses dans
la vérité, Socrate, après laquelle tu cours, à t’en croire. La mollesse,
l’intempérance, la licence, lorsqu’il ne leur manque rien, voilà la
vertu et le bonheur. Toutes ces autres belles idées, ces conventions
contraires à la nature, ne sont que des extravagances humaines
auxquelles il ne faut avoir nul égard.»
Et si l’on venait me répéter que tempérance et abstention constituent le
vrai bonheur et que «ceux qui n’ont besoin de rien sont heureux», je
dirai que ceci sans doute est une morale, mais la morale «des pierres et
des cadavres».
Ne voit-on pas, à consulter sans parti pris et surtout sans hypocrisie
les opinions des hommes, que la vie heureuse et, pour parler net, la vie
normale est pour eux le déploiement large d’une volonté libre? Les
dieux, les héros, les rois sont-ils _moraux_, dans les histoires
légendaires qu’on raconte en leur honneur; sont-ils moraux, c’est-à-dire
abstinents, tempérants, respectueux de la justice et de l’égalité entre
les hommes? Ils sont passionnés, volontaires et capricieux. Ce n’est pas
à dire qu’ils soient méchants, et c’est encore une adresse sophistique
des philosophes que donner toujours ce mot de méchant, qui a mauvaise
couleur, pour équivalent et synonyme d’énergique et de passionné; ils ne
sont pas méchants, ils ont des énergies et des puissances pour ce qu’on
appelle le bien et ce qu’on appelle le mal, pour la bienfaisance et pour
la destruction, pour la générosité et pour la vengeance. Ils sont de
grandes et belles forces. C’est de ces grandes et belles forces et de
leur déchaînement, sans frein de pusillanimité et sans entraves de vains
scrupules, qu’est faite la vie, et notre premier devoir, c’est de vivre;
le premier devoir d’êtres vivants, c’est de vivre. Il est difficile
d’admettre une morale dont le premier précepte est l’imitation de la
mort et dont l’ensemble des préceptes aboutit au suicide. Sous tous ces
grands mots d’abstinence, de continence, de tempérance, de respect du
droit, de justice, de sacrifice au bien commun, cherchez attentivement
et même sans chercher beaucoup vous ne trouverez pas autre chose que
ceci: le sacrifice de l’individu. Cela n’a pu être inventé que par des
hommes si faibles qu’en vérité ils étaient tout près de cette demi-mort,
de cette quasi mort qu’ils recommandaient comme la vertu même. L’idée de
justice n’est que l’idée de faiblesse triomphant par artifice ou par un
concours de circonstances. Ce n’est pas une idée vraie, puisque ce n’est
pas une idée naturelle, puisque ce n’est pas une idée «dérivant de la
nature des choses[4]», et c’est une idée trop chargée de faiblesse pour
que dans la pratique il s’ensuive de grandes et belles choses.
[4] Montesquieu.
Et enfin, de cette morale fausse et de cette morale débile, faire le
fondement d’une politique, c’est concevoir déjà une politique fausse
aussi, débile aussi, antinaturelle, énervant et paralysant de parti pris
les forces naturelles de l’humanité et en particulier du corps social.
Ainsi parlait Zarathoustra, qui s’appelait en ce temps-là Calliclès et
qui du reste avait plusieurs autres noms harmonieux.
Platon lui répondait ou leur répondait à peu près de la manière
suivante:
Tout cela est affaire de définitions, et il est bien possible que ce que
vous appelez la vie soit une espèce de mort, et très analogue à la mort
elle-même, et que réciproquement ce que vous appelez la mort soit la
vie, et la vie concentrée et intense, si l’on peut ainsi parler. C’est
le mot d’Euripide: «Qui sait si la vie n’est pas pour nous une mort et
la mort une vie?» Entendez: qui sait si ce qui vous semble la vie n’est
pas la mort même? Cet homme à belles passions et à beaux caprices me
fait l’effet à moi, comme à un poète sicilien, je crois, non pas d’une
magnifique force de la nature, comme vous dites, plus en poète, vous
aussi, qu’en philosophe, mais tout simplement d’un tonneau percé.
Cette partie de l’âme où résident les passions et qui est intempérante,
comme vous dites vous-même, c’est-à-dire qui ne sait rien retenir, est
bien un tonneau percé, qui est avide, qui est insatiable et qui laisse
échapper tout ce qu’il reçoit à mesure qu’il le reçoit et croit le
saisir. Le passionné est un homme qui puise de l’eau ou du vin dans un
crible. Il croit boire la vie et il la fait passer à travers lui, pour
ainsi parler, sans la sentir. Et c’est là ce que vous appelez une force?
Ne voyez-vous pas que c’est une faiblesse, une impuissance et par
conséquent quelque chose de très analogue à la mort? En dernière
analyse, c’est une illusion.
Il est assez naturel à l’homme, à l’homme peu réfléchi surtout, de
prendre ses faiblesses pour des forces, parce qu’il prend les désirs
pour des activités. Ne serait-ce pas une erreur? Le désir est une
instabilité, une impatience, une démangeaison et par conséquent une
maladie, et la vie toute en désirs est une suite de maladies qui fait de
l’homme, sinon un mort tout à fait, du moins un éternel moribond. Il me
semble bien que la force se mesure à l’effort, se sent dans l’effort,
prend conscience d’elle-même dans l’effort, se définit même, à
proprement parler, par l’effort, et que, par conséquent, s’il faut un
plus grand effort pour vaincre les passions que pour les suivre; et si
même, ce qu’on m’accordera, il en faut beaucoup pour les vaincre et il
n’en faut aucun pour s’y abandonner, l’homme fort est celui qui contient
et réprime ses passions et non pas celui qui se laisse mener par elles.
D’où il suit que l’abstinence, la tempérance, le respect du droit,
l’instinct de justice et l’instinct de sacrifice sont des forces, comme
je dis, et non pas des faiblesses, comme vous dites.
Je sais bien, et c’est ce qui vous permet de vous livrer à vos
sophismes, je sais bien qu’il y a une manière d’être juste et une autre
manière de l’être. Il y a une manière passive. Tels hommes sont
abstinents, tempérants et respectueux des droits d’autrui et même des
empiétements d’autrui, par timidité. Ce sont de bonnes bêtes de
troupeau. Je le reconnais. Mais qui vous dit que ce soit ceux-ci que
j’approuve et que je donne pour modèles? L’homme qui est selon mon cœur,
c’est bien le vôtre; c’est bien l’homme digne du nom d’homme, comme vous
dites très bien, c’est bien l’homme à passions fortes et à fortes
volontés, mais qui, par raison et vue nette du bien, supprime ses
passions ou les tourne du côté du bien et fait servir au bien, met au
service du bien et non au service de ses caprices toute la puissance de
ces volontés.
Ou encore, si vous voulez, il y a trois classes d’hommes: les timides et
pusillanimes, et je dis comme vous que ce sont des faibles;--les
vigoureux et audacieux, qui ne songent qu’à développer leur puissance et
qu’à satisfaire leurs passions, et vous dites que ce sont des forts, et
je dis que ce sont des faibles et les plus faibles de tous, et c’est ce
que je viens de prouver;--et enfin il y a les hommes à passions vives et
à volonté énergique, qui mettent tout cela au service du bien, qui
luttent pendant toute leur vie et contre leurs ennemis du dedans, qui
sont leurs passions mauvaises, et contre leurs ennemis du dehors, qui
sont les hommes à passions mauvaises; et voilà pour moi les seuls hommes
forts.
Et quand vous me dites que seuls les hommes forts doivent commander dans
la cité, je suis parfaitement de votre avis, mais avec ma manière de
comprendre, et je trouve que vous avez raison au fond, mais en vous
trompant sur la définition de la force. Pour moi, la force, c’est
précisément l’idée de justice assez vive pour devenir la passion de la
justice. C’est cela qui est la force d’un homme et la force d’un État.
J’identifie la force et la justice, et à cette condition on me fera très
bien dire que tous les droits et toutes les autorités doivent être à la
force.
Si l’on préfère, et pour moi ce sera tout à fait la même chose, je vois
séparément la force et la justice; seulement j’estime que la force, tant
qu’elle ne s’unit pas à la justice, n’est pas une force, et même est une
faiblesse et une impuissance; et que, dès qu’elle se joint à la justice,
elle est une force vraie; et par conséquent c’est encore la justice qui
est la force, puisqu’elle est la vertu d’efficacité de la force
elle-même. Vous justifiez la force et vous dites que je voudrais
fortifier la justice. En langage commun, c’est à peu près cela. En
langage platonicien, ce n’est pas cela tout à fait. Ce qu’il faut dire,
c’est ceci: Vous justifiez la force et moi je ne songe pas à fortifier
la justice; mais j’affirme que c’est la justice qui fortifie la force.
Il en résulte une parfaite identité entre la force et la justice,
puisque la force sans la justice est une impuissance.
Voilà ce que j’ai à répondre sur le fond des choses. Pour ce qui est de
cette idée particulière que ce sont les forts qui doivent commander dans
la cité et que la justice est une fiction qui a été inventée par les
faibles pour intimider et museler les forts, je répondrai que je ne
comprends guère cette logomachie; car enfin qu’entend-on bien par les
forts? Les forts, ce sont sans doute ceux qui peuvent imposer leur
volonté. Eh bien, les forts, ce sont les plus nombreux; car il est
incontestable que dix hommes sont sûrs d’en battre un. Par conséquent,
c’est la foule qui doit commander, par application exacte et formelle de
la théorie de Calliclès. Si le droit est à la force, il est au nombre.
Il n’y a pas de théorie plus précisément démocratique que la théorie
prétendument aristocratique et soi-disant aristocratique de Calliclès.
On pourra dire que bien longtemps et dans beaucoup de pays encore à
présent la foule, quoique étant le nombre et par conséquent la force,
s’est laissée conduire et même opprimer par «les grands», à tel point
que cela semble d’ordre naturel. Mais dès que la foule _veut_ commander,
d’après les théories de Calliclès, de ce moment même elle en a le droit,
parce qu’elle est une force qui se sent force, par conséquent une force
vraie. Auparavant elle était une force latente, et c’est dire qu’elle
n’était pas une force. Elle laissait dormir son droit. Ou plutôt elle
n’avait pas de droit, n’étant pas véritablement la force. Dès qu’elle se
sent comme force, du même coup elle a le droit. Elle crée son droit dès
qu’elle en a l’idée, puisqu’il ne lui manquait que d’en avoir l’idée
pour le posséder.
Donc le droit, c’est la force; la force, c’est le nombre; le nombre a
raison. Que la foule gouverne et que les «meilleurs» obéissent; que la
foule soit tout et que les meilleurs ne soient rien; voilà la conclusion
irréfutable de la doctrine aristocratique de Calliclès; ou plutôt ce
n’en est même pas la conclusion plus ou moins éloignée, plus ou moins
proche; c’est ce qu’elle affirme dès son premier mot si son premier mot
a un sens.
Mais voici les distinctions et les discriminations, à quoi l’on pouvait
s’attendre. On me dit: «Par les plus forts il ne faut pas entendre ceux
qui ont à leur disposition le plus de force brutale; il faut entendre
les plus distingués, les plus savants, les plus compétents, les plus
courageux, ceux enfin que la langue a qualifiés d’un seul nom et du nom
qui leur convient: _les meilleurs_.»
Fort bien. L’excellence est en effet une force. Mais de quelle
excellence me parlera-t-on bien? Car il y en a de plusieurs sortes et
d’une infinité de sortes. Il y a l’excellence de l’artiste. Un sculpteur
ou un peintre est excellent, est _aristos_ par comparaison à un foulon,
à un cordonnier et encore plus à quelqu’un qui ne fait rien du tout. Lui
confiera-t-on pour cela l’administration de la république? Le bon sens
répond que non. Mais, s’il vous plaît, cette concession est importante.
C’est donc à une excellence _particulière_ qu’il faut se ramener et
qu’il faut s’adresser? C’est donc d’une excellence particulière qu’il
faut faire état pour savoir à qui l’on confiera les destinées publiques.
Mais de laquelle? De celle de l’athlète, du musicien, du poète ou de
l’orateur? De l’orateur plutôt, me répondez-vous. Pourquoi? L’orateur
est-il autre chose qu’un artiste littéraire, qu’un artiste en mots, en
phrases, en périodes et en cadences? Est-il autre chose qu’un poète en
prose? On me dira: Comme forme, oui, mais non pas comme fond. Fort bien;
mais de quel fond parle-t-on? Veut-on dire que la forme d’un orateur,
c’est son style, et que le fond d’un orateur, c’est sa connaissance des
affaires publiques? Nous y voilà. Parfait! Mais qu’est-ce que c’est que
la connaissance des affaires publiques? C’est la connaissance de ce qui
peut mener à bien les destinées d’un peuple. Eh bien, ce qui peut mener
à bien les destinées d’un peuple, c’est la justice. C’est la justice
telle que je l’ai définie, à savoir le sens de l’équitable d’abord et
ensuite le sens de l’ordre et de la juste distribution des charges et
des devoirs et des droits et des fonctions. De sorte que nous voilà
revenus à ce que j’avais dit tout d’abord, qu’il faut organiser l’État
selon la justice et le faire gouverner par ceux qui la connaissent et
qui l’aiment.
Nous y sommes revenus par un long détour; mais rien n’était plus utile
que ce détour; car par lui nous avons appris à reconnaître une chose,
c’est qu’on peut accepter la théorie de la force, pleinement, quand on
est partisan de la théorie de la justice, et c’est qu’il y a identité
entre ces deux doctrines quand on va au fond des choses. De même que
nous avons accepté que l’homme fort a son droit, oui, parce que le
véritable homme fort c’est l’homme juste; de même nous acceptons que la
cité soit dominée par la force, oui; par les hommes forts, oui; parce
que les seuls hommes forts sont les hommes justes; parce que la force en
choses d’organisation, de législation et d’administration, c’est la
compétence, et que la compétence en pareille matière, c’est l’esprit de
justice.
La théorie de la force n’est donc point le contraire de la théorie de la
justice; bien comprise, elle s’y ramène; bien débrouillée dans l’esprit
de ceux qui en sont partisans, elle s’y ramène; bien _accouchée_, elle
s’y ramène, se confond avec elle et s’y perd.
D’où vient cela? C’est qu’en soi la doctrine de la force n’est pas
l’antipode de la doctrine de la justice; elle en fait partie. Et c’est
précisément pour cela que les partisans de la force semblent avoir
raison. Ils ont raison par delà leurs idées; mais ils ont raison. Ils
ont raison en ce sens que leurs idées, poussées à l’extrême et beaucoup
plus loin qu’où ils les voient, sont la vérité. Ils ont raison en ce
sens que la force conçue populairement, grossièrement, c’est l’anarchie;
mais que la force conçue après réflexion, vous venez de le voir, c’est
la compétence, c’est l’ordre résultant de cette compétence et c’est la
justice, qui se confond avec cette compétence même et qui la constitue.
Regardez les peuples dans leurs relations les uns avec les autres. Qui
est celui qui l’emporte? Ce n’est pas le plus fort au sens grossier du
mot, c’est-à-dire le plus nombreux; c’est le plus fort au sens moral:
c’est le plus sobre, le plus patient, le plus exercé et le mieux
organisé, c’est-à-dire, au sens large que j’ai donné à ce mot, le plus
juste; et il est juste aussi qu’il l’emporte et qu’il triomphe.
--Mais il est injuste qu’il opprime!
--Très certainement!
--Eh bien, dans l’oppression qu’il fait subir au peuple, même moins bon
que lui, il y a une iniquité, qui fait que le peuple _meilleur_ devient
immédiatement _moins bon_ que le peuple vaincu, et ici nous sommes bien
en présence de la force, _moins la justice_, triomphant et continuant de
triompher, et toute votre théorie s’écroule.
--Point du tout; car de deux choses l’une: ou le peuple _meilleur_,
après avoir vaincu le peuple _moins bon_, ce qui est juste, rendra le
peuple moins bon semblable à lui-même par une administration
intelligente et bonne et fraternelle, et le peuple moins bon se fondra
avec le peuple meilleur et ce sera le triomphe de la justice au lieu
d’en être le scandale;--ou le peuple _meilleur_ exploitera indignement
le peuple vaincu, et alors, dans ce peuple sujet et mal administré, il
aura une faiblesse et non une force, une faiblesse qui lui sera très
dommageable pendant longtemps et funeste et ruineuse et mortelle à un
moment donné, et ceci encore sera une revanche et un triomphe de la
justice; et tout me ramène à croire que la justice a toujours le dernier
mot.
Il me semble donc que là même où il n’y a, je le reconnais, que la force
qui règne, c’est à savoir dans les relations de peuple à peuple, une
justice encore domine, plus lente seulement, mais aussi plus sévère,
plus rude et plus terrible; et qu’en définitive, c’est la justice qui
plane sur le monde.
Ce qui est vrai des peuples est vrai des partis. Celui qui veut
gouverner selon l’injustice et d’après la force brutale peut triompher,
cela se voit tous les jours; mais en triomphant il affaiblit la patrie,
parce qu’il contrevient à cette loi qui est que la cité ne vit que de
justice; et en affaiblissant la patrie, il s’affaiblit lui-même très
rapidement, et dès lors de deux choses l’une encore: ou il affaiblit
tellement la patrie qu’elle disparaît devant un peuple meilleur, et
alors il s’applaudit en disant: «Nous vaincus, la patrie elle-même a
disparu; si elle avait pu être sauvée, elle l’eût été par cette main»;
il s’applaudit; seulement ce parti-là est un imbécile et la justice est
_prouvée_ par la défaite de ce parti;--ou il s’affaiblit lui-même par le
discrédit où il tombe, sans aller jusqu’à affaiblir la patrie au point
qu’elle soit ruinée, et il est remplacé au pouvoir par un parti qui,
tout au moins tant que le précédent régnait, représentait la justice et
peut-être même la désirait.
Et s’il existe un parti qui ne soit que juste et qui, ne recherchant que
le bien de la patrie, se confonde avec la patrie même, il est très fort,
ne dites pas non, parce que, tant que la cité est saine elle revient
toujours à lui, après des écarts plus ou moins longs, et il est comme
l’axe même de la vie politique de cette cité. Seulement on ne l’appelle
pas un parti, en quoi peut-être on a raison; mais, de quelque nom qu’on
l’appelle, cela ne fait rien aux choses.
Être convaincu que la justice est l’âme même de la cité; ne songer qu’à
organiser la patrie selon la justice; ne songer qu’à confier le
gouvernement à ceux-là seulement qui ont le sentiment de la justice et
la connaissance de la justice, voilà les principes d’où nous étions
partis et où nous voilà revenus par maïeutique prudente, à ce qu’il me
semble, et par dialectique serrée, à ce que je crois.
--Impossible de mieux dire que le gouvernement de la cité doit être
confié aux philosophes!
--Peut-être; il est vrai..., avec une réserve, à une condition.
--Lesquelles donc?
--Avec cette réserve qu’on ne confiera pas le gouvernement aux
philosophes qui désireront gouverner; et à cette condition qu’on ne
confiera le gouvernement qu’à ceux des philosophes qui ne voudront pas
gouverner. C’est très important. Il est étrange que les peuples, en
général, ne sachent pas distinguer à quel signe il faut reconnaître ceux
qui sont dignes du pouvoir et capables de l’exercer. C’est si simple! On
distingue l’homme qui doit être chef à ceci qu’il ne veut pas l’être.
«Si vous trouvez des gens qui préfèrent au commandement une autre
condition d’existence et si vous leur confiez le commandement, vous
aurez une république bien gouvernée... mais partout où des hommes
pauvres, affamés de biens, aspireront au commandement croyant rencontrer
là le bonheur qu’ils cherchent, le gouvernement sera toujours mauvais,
on se disputera l’autorité, on se l’arrachera; et cette guerre intestine
perdra l’État avec ses chefs... Il faut donc confier l’autorité à ceux
qui ne tiennent pas du tout à la posséder.»
--Et le véritable philosophe a précisément ce dédain du pouvoir et des
honneurs, n’est-ce pas?
--Précisément! «Connaissez-vous une autre condition que celle du
philosophe véritable pour inspirer le mépris des dignités et des charges
publiques? Il ne faut donc confier l’autorité qu’à celui qui, d’une
part, est mieux instruit que personne dans la science de commander et
qui, d’autre part, a une autre vie et d’autres honneurs qu’il préfère à
ceux que la vie civile lui offre.»
--Et ces deux conditions ne se trouvant réalisées que dans le philosophe
seul, dans le vrai, «les peuples ne seront bien gouvernés que quand les
philosophes seront rois».
--«Ou quand les rois seront philosophes.»
* * * * *
Et Platon étant un philosophe véritable, voyons comment il aurait
organisé une république sur les bases de la justice et de la force, la
force, c’est-à-dire la compétence, se confondant pour lui avec la
justice.
Pour bien se reconnaître ou ne pas trop s’égarer dans cette organisation
_multiforme_, autrement dit dans ces idées d’organisation politique qui
ne sont pas toutes très d’accord entre elles et pour ne les ramener qu’à
des lignes très générales, lesquelles, à la condition de les maintenir
très générales, ne laisseront pas d’être assez nettes, il faut remarquer
d’abord, que, tant dans _la République_ que dans _les Lois_, sans
compter quelques autres ouvrages plus courts, Platon a précisément voulu
présenter, non pas un seul modèle de constitution politique, mais
_plusieurs_.
Il en avertit; on ne peut pas lui opposer la multiplicité de ses
conceptions comme constituant des contradictions: «Ce qu’il y a de mieux
à faire c’est de proposer la meilleure forme de gouvernement; puis une
seconde; puis une troisième, et d’en laisser le choix à qui il
appartient d’en décider. C’est aussi le parti que nous allons prendre,
en exposant d’abord le gouvernement le plus parfait, puis le second,
puis le troisième, et en accordant la liberté du choix... à tous ceux
qui, prenant part à une délibération semblable, voudront conserver,
chacun selon son goût, ce qu’ils auront trouvé de bon dans les lois de
leur patrie... Peut-être quelques-uns auront peine à s’accommoder de
cette méthode, faute d’être accoutumés à un législateur qui ne prend pas
un ton absolu et tyrannique.»
Or donc voici un premier modèle de gouvernement. C’est la fraternité
parfaite et par conséquent le communisme absolu.
Il faut, en lisant ce qui suit, savoir à l’avance que Platon ne s’y est
point tenu du tout et que ce n’est, pour ainsi parler, qu’une boutade
d’idéal; mais il faut aussi ne pas oublier que c’est le secret rêve
politique de Platon et que, dans tout ce qu’il dira ensuite de très
différent, il en restera toujours quelque chose. Nous avons tous ainsi
une pensée de derrière la tête que nous n’exprimons qu’une fois, que
peut-être même nous n’exprimons jamais; mais à laquelle tout ce que nous
disons se rapporte toujours un peu comme à sa source lointaine et qui
est comme notre folie chère à quoi nous faisons toujours plier un peu ce
que nous avons de raison:
«L’État, le gouvernement et les lois qu’il faut mettre au premier rang,
sont ceux où l’on pratique le plus à la lettre, dans toutes les parties
de l’État, l’ancien proverbe qui dit que tout est véritablement commun
entre amis. En quelque lieu donc qu’il arrive, ou qu’il doive arriver un
jour que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de
toute espèce communs et qu’on apporte tous les soins imaginables à
retrancher du commerce de la vie jusqu’au nom même de propriété, de
sorte que les choses mêmes que la nature a données en propre à chacun
deviennent en quelque sorte communes à tous autant qu’il se pourra,
comme les yeux, les oreilles, les mains et que tous les citoyens
s’imaginent qu’ils voient, qu’ils entendent, qu’ils agissant en commun,
que tous approuvent et blâment de concert les mêmes choses, que leurs
joies et leurs peines se rapportent aux mêmes objets; en un mot, partout
où les lois viseront de tout leur pouvoir à rendre l’État parfaitement
un;--on peut assurer que c’est là le comble de la vertu politique, et
personne ne pourrait, à cet égard, donner aux lois une direction ni
meilleure ni plus juste. Dans une telle cité, qu’elle ait pour habitants
des dieux ou des enfants des dieux, la vie est parfaitement heureuse.
C’est pourquoi il ne faut point chercher ailleurs le modèle d’un
gouvernement; mais on doit s’attacher à celui-ci et en approcher le plus
qu’il se pourra...»
Ceci est donc l’idéal secret de Platon, et pour n’en plus parler
davantage, puisque lui-même n’y a pas insisté, tout en s’en souvenant
toujours un peu, remarquons bien qu’il est ici tout à fait dans ses
principes et dans l’absolu de ses principes. Il est adorateur de la
justice; or ce qu’il a très bien vu, c’est que la justice absolue, c’est
la fraternité absolue, que la justice poussée en quelque sorte à son
idéal se confond avec la fraternité, s’y perd ou plutôt y perd sa forme
et son nom, mais y vit avec plénitude et y triomphe avec délices.
En effet, la justice proprement dite, c’est le respect des droits de
chacun; la fraternité, c’est l’amour des droits de chacun, pratiqué avec
une sorte d’ivresse telle qu’elle abolit le mien et le tien pour être
bien sûr que personne ne sera lésé. La justice, c’est la fraternité sans
amour; la fraternité, c’est la justice plus l’amour.
Ou plutôt--car jamais une idée n’est forte que quand elle est ramenée au
sentiment qui l’inspire, et c’est précisément ce qu’il y a de beau dans
tout Platon qu’il a parfaitement compris cela--ou plutôt la justice en
son fond est amour, la justice en son fond est charité. L’esprit de
justice, c’est de respecter le droit d’autrui. Mais pourquoi le
respecter? Parce que c’est raisonnable, parce que c’est _d’ordre_. Soit.
Mais bien plutôt la justice consiste non pas à respecter _mon_ droit
dans autrui pour qu’il respecte _le sien_ en moi, mais à aimer le droit
dans autrui sans aucune considération égoïste et simplement parce
qu’autrui est mon frère. Et alors la justice perd son nom, mais retrouve
sa source, perd son nom, mais retrouve sa vraie nature. Elle est
l’instinct de fraternité, et cet instinct peut aller jusqu’à ne pas
vouloir faire aucune distinction entre le tien et le mien, parce qu’il
ne voudra faire aucune distinction entre le _moi_ et le _toi_, et ce
sera la fraternité absolue.
L’abolition du _moi_ et du _toi_ c’est l’établissement--Platon a très
bien trouvé le mot--du _parfaitement un_, qui est à la fois, parce que
nous sommes arrivé à l’absolu en pareille matière, l’idéal de la
justice, l’idéal de l’ordre et l’idéal de l’amour.
Et il est assez amusant, en passant, de remarquer que cet «un» que
Stirner donne comme la formule de l’individualisme radical, Platon le
donne comme la formule du communisme pur. Ils ont tous deux raison:
l’unité se trouve dans l’individu s’opposant _intangiblement_ à tous; et
se retrouve dans la société si unie et si unanime qu’elle a supprimé les
individus; l’unité c’est un, ou c’est tous ne faisant plus qu’un; et
comme «l’_un_» individuel est selon la justice, mais d’une faiblesse
incurable, il est naturel de rêver un _un_ qui soit composé de tous ne
faisant plus qu’un, tant ils s’aiment et tant, à s’aimer, ils ont
supprimé toute personnalité individuelle.
La justice, c’est chacun absolument libre, ou tous si unanimes--voyez
bien la force du mot--qu’ils n’ont absolument pas besoin de liberté. Les
deux conceptions sont aussi impratiques et aussi chimériques l’une que
l’autre, et ce sont toutes les conceptions intermédiaires qui sont ou
qui peuvent être applicables; mais toutes aussi s’écarteront de l’unité
et laisseront le regret que l’unité ne soit pas réalisée ni même
cherchée, ni même aimée; à quoi l’on répondra que cela tient peut-être à
ce qu’elle est impossible.
Toujours est-il que dans ce qui précède est le rêve sociologique le plus
cher à Platon et toujours plus ou moins caressé par lui, toujours plus
ou moins proche de sa pensée, quelque libre et presque vagabonde qu’elle
ait pu être.
* * * * *
Et maintenant voyons d’autres «modèles» de gouvernement.
Il est possible que la royauté soit le meilleur des gouvernements. En
effet, dans un peuple où il n’y a pas, malheureusement, unanimité, et
tous les peuples en sont là, il y a surtout deux classes d’hommes,
relativement aux caractères. Il y a les doux et les forts. Les uns et
les autres ont des qualités. Les forts sont audacieux, entreprenants,
hardis, persévérants, obstinés. Les doux sont avisés, prudents,
circonspects, réfléchis, modérés. Et ceux-ci ont tous les défauts qui
sont les excès de ces qualités, et ceux-là ont tous les défauts que ces
qualités en quelque sorte supposent. Il est de bon sens que la science
politique, «la science royale», si l’on nous passe ce mot expressif,
consistera à tempérer les uns par les autres et à former de ces forces
diverses, de ces éléments divers, si l’on préfère, comme un tissu
solide, résistant et souple.
C’est là qu’est la science royale, c’est là qu’est la «politique»
proprement dite.
On peut appeler, si l’on veut, «tyrannie» l’art «de gouverner un peuple
par la violence»; on peut et l’on doit appeler «politique l’art de
gouverner volontairement des animaux bipèdes qui s’y prêtent
volontiers». Or cet art, nous venons de le voir, est tout simplement un
art de «tisserand». Il demande de l’adresse, du coup d’œil, de la
promptitude, de la souplesse, de la douceur, de la force et une
connaissance très exacte des fils qui doivent composer la trame; car il
faut que tous servent et que nul ne casse. «C’est l’unique tâche et en
même temps toute la tâche du tisserand suprême de ne jamais permettre
que le caractère doux rompe avec le caractère fort et énergique, de les
mêler par une certaine similitude des sentiments, des honneurs, des
peines, des opinions, comme par un échange de gages d’union, d’en
composer un tissu, comme nous avons dit, à la fois doux et solide et de
leur confier en commun les différents pouvoirs dans les États.»
Or, à supposer que ce soit un sénat qui gouverne, de quoi sera-t-il
composé? De _forts_ et de _doux_, évidemment, c’est-à-dire de «chefs
énergiques, excellents dans l’action, mais qui laissent à désirer du
côté de la justice», et de «chefs modérés qui ont des mœurs prudentes,
justes et conservatrices; mais qui manquent de décision et de cette
prompte audace que réclame l’action». Dès lors, dans ce Sénat ainsi
composé, ou il y aura équilibre des éléments contraires, et ce sera
comme s’il n’y avait pas de gouvernement; ou l’un des deux éléments aura
la majorité, et le gouvernement sera soit un gouvernement trop faible,
soit un gouvernement trop violent.
Il semble donc bien que ce ne soit pas un sénat qui puisse être «le
tisserand». Le seul tisserand possible est un homme bien doué, qui, par
sa nature si les dieux l’ont ainsi voulu, par la situation indépendante
et supérieure que la naissance ou le mode d’élection lui auront faite,
ne sera ni un violent ni un faible et saura se servir adroitement, en
les entremêlant selon la science royale, des _doux_ et des _forts_
également placés à sa disposition souveraine.
C’est très évidemment à cette conclusion que tend Platon dans le
_Politique_. Et c’est aussi de cette conception qu’il s’inspire dans les
_Lois_ quand il dit, sans s’expliquer assez, qu’il met au premier rang
la tyrannie intelligente secondée par un législateur habile, au second
rang le gouvernement monarchique (à pouvoirs restreints et «enchaîné par
les lois»), au troisième rang «une certaine espèce de démocratie (celle
probablement qui délègue ses pouvoirs à un très petit nombre de chefs),
au quatrième l’oligarchie, détestable «parce que c’est dans l’oligarchie
qu’il y a le plus de maîtres (souvenir des _Trente tyrans_), et quand il
dit: «La première chance de bonne législation, c’est qu’il y ait un
tyran jeune, tempérant, doué de pénétration, de mémoire, de courage et
de grands sentiments; la seconde, c’est qu’il se trouve deux chefs tels
que celui que je viens de peindre; la troisième lorsqu’il y en a trois;
et en un mot la difficulté de l’entreprise croît avec le nombre de ceux
qui gouvernent et, au contraire, plus ce nombre est petit, plus
l’entreprise est facile.»
Et voilà des conclusions éminemment monarchiques; mais, d’autre part,
Platon reconnaît en souriant, et dans le _Politique_ et dans les _Lois_,
que ce bon tyran est une chimère, que «l’on ne voit point paraître dans
les villes comme dans les essaims d’abeilles de roi tel qu’il l’a
dépeint, qu’on aimerait dès qu’on le verrait, et qui constituerait la
seule forme de gouvernement qu’approuve la raison»; et aussi que «rien
ne serait plus facile que d’établir de bonnes lois, supposé ce bon
tyran; mais que ceci doit être dit à la manière des oracles,
c’est-à-dire comme une fable».
Cherchons donc, pour le cas où seraient reconnus impraticables et le
communisme conventuel et la tyrannie intelligente, un autre modèle
encore de gouvernement.
Nous avons parlé tout à l’heure incidemment de démocratie et
d’oligarchie. Ajoutez-y la «tyrannie», non pas celle que nous
envisagions tout à l’heure, c’est à savoir le pouvoir absolu d’un sage;
mais la tyrannie telle qu’elle est connue dans les villes grecques,
c’est-à-dire le despotisme d’un homme médiocre ou très ordinaire. Soit
donc: la démocratie, le despotisme, l’oligarchie.
«Sur ces trois il faut peut-être remarquer que _ce ne sont point des
gouvernements_. Ce ne sont point des gouvernements, ce sont des factions
constituées.» On veut dire par là que l’autorité n’y est pas exercée de
gré à gré; le pouvoir seul est volontaire et l’obéissance ne l’est pas.
«Les chefs», sous quelque régime que ce soit de ces trois régimes,
«vivent toujours dans la défiance à l’égard de leurs sujets et ne voient
qu’avec peine en eux la vertu, la richesse, la force et le courage; et
surtout ils ne souffrent pas qu’ils deviennent guerriers».
Vérifiez pour les trois formes de gouvernement en question. Un despote a
pour sujets _tous_ les citoyens; il ne veut chez _aucun_ d’eux ni
richesse (c’est une force), ni vertu, ni courage, ni intrépidité
guerrière. Nous avons un exemple très intéressant de cela dans le
gouvernement des Perses. «Avez-vous remarqué qu’avec le temps leur
puissance a toujours été s’affaiblissant, ce qui vient, selon moi, de ce
que les rois ayant donné des bornes trop étroites à la liberté de leurs
sujets et ayant porté leur autorité jusqu’à la tyrannie, ont ruiné par
là l’union et la communauté d’intérêts qui doit régner entre tous les
membres de l’État. Cette union une fois détruite, les princes, dans
leurs conseils, ne dirigent plus leurs délibérations vers le bien de
leurs sujets et l’intérêt public; ils ne pensent qu’à agrandir leur
domination et il ne leur coûte rien de renverser les villes et de porter
le fer et le feu chez des nations amies, lorsqu’ils croient qu’il leur
en reviendra le moindre avantage. Comme ils sont cruels et impitoyables
dans leurs haines, on les hait de même; et quand ils ont besoin que les
peuples s’arment et combattent pour leur défense, ils ne trouvent en eux
ni concert ni ardeur à affronter les périls. Quoiqu’ils mettent sur pied
des millions de soldats, ces armées innombrables ne leur sont d’aucun
secours pour la guerre. Réduits à prendre des étrangers à leur solde,
comme s’ils manquaient d’hommes, ils mettent dans ces mercenaires tout
l’espoir de leur salut. Outre cela, ils sont contraints d’en venir à un
tel point d’extravagance qu’ils proclament par leur conduite que ce qui
passe pour précieux et estimable chez les hommes n’est rien au prix de
l’or et de l’argent... Nous avons assez montré que le désordre des
affaires de Perse vient de ce que l’esclavage dans les peuples et le
despotisme dans le souverain y sont portés à l’excès. Nous n’en dirons
pas davantage... Ce gouvernement est la plus grande maladie d’un État.»
Une oligarchie, de son côté, a pour sujets tous les citoyens, moins
trente, je suppose, ou cent: elle ne veut de richesse, de courage, de
force et de vertu que chez ces trente ou ces cent qui sont elle-même, et
elle se défie de ces forces et surtout d’une grande vertu guerrière,
d’un Thrasybule, dans le cas où l’une de ces forces apparaît en dehors
des trente ou des cent personnages qui constituent l’oligarchie.
La démocratie enfin a pour _sujets_ tous ceux précisément qui sont
riches, ou forts, ou vertueux ou courageux, puisqu’elle est le
gouvernement des faibles qui se sont coalisés pour exclure les forts.
Elle se vante d’être le gouvernement de tous par tous, mais elle n’est
que le gouvernement de tous par le plus grand nombre et par conséquent
l’oppression du petit nombre par le grand. Elle est une faction très
vaste, mais elle est une faction. Elle est la faction des petits. Elle a
pour _sujets_ tous ceux qui sont grands ou qui pourraient l’être; elle
se défie de ces sujets-là, tout comme le despotisme et l’oligarchie se
défie des siens et elle les tient rudement en bride.
En un mot, la démocratie est une faction sous le règne de laquelle tout
ce qui a une supériorité quelconque est déclaré à la fois sujet et
suspect.
Surtout, il n’est pas besoin de le dire, ce gouvernement, comme les deux
autres, peut-être plus, se défie de la vertu militaire, qui est en effet
pour lui la plus dangereuse. Ce gouvernement n’est donc, comme les deux
autres, qu’une faction et non un gouvernement proprement dit,
c’est-à-dire qu’il est un gouvernement d’oppression, un gouvernement
_qui a des sujets_ et non un gouvernement «de gré à gré».
Il offre, lui, une particularité assez curieuse. C’est que, à supposer
tous les gouvernements du monde violant les lois, y compris la
démocratie, à supposer cela, la démocratie est le meilleur des
gouvernements; et, à supposer tous les gouvernements du monde observant
les lois, y compris la démocratie, à supposer cela, la démocratie est le
pire des gouvernements.
Sous le règne général et universel de la licence, c’est dans la
démocratie qu’il vaut le mieux vivre. Sous le règne général et universel
de la loi, c’est dans la démocratie que la vie est la plus mauvaise.
Voici pourquoi. Un roi, une oligarchie, une aristocratie (oligarchie
plus nombreuse), gouvernant despotiquement, sont féroces; gouvernant
selon les lois, font des lois à peu près raisonnables et par conséquent
gouvernent assez bien. Une démocratie gouvernant despotiquement est
surtout capricieuse; elle peut être féroce, mais par accès et n’aura pas
plus de suite dans la férocité que dans le reste. Mais gouvernant selon
les lois, comme elle ne peut faire que des lois stupides, elle
constituera un gouvernement dont tous les actes seront une suite de
sottises et d’injustices, peut-être de férocités, par cette raison que
la férocité qu’elle n’a pas en elle-même elle peut l’avoir mise dans la
loi, et nous supposons en ce moment qu’elle gouverne selon la loi.
Elle est donc le pire des gouvernements si tous observent la loi et le
meilleur si tous la violent. Triste et misérable supériorité du reste,
puisqu’elle n’existe ou n’existerait que dans un monde où tout serait à
l’envers et anormal.
Mais encore ceci explique pourquoi aux esprits simples la démocratie
paraît le remède, _soit_ dans un monde où ne règne partout que la force
brutale, et alors ces esprits simples ont relativement raison; _soit_
dans un état où règne la force brutale et où les esprits simples, ne
sachant voir que ce qu’ils ont sous les yeux, s’imaginent que le monde
entier est dans les mêmes conditions, et dans ce cas les esprits simples
se trompent; mais rien n’est plus naturel que leur erreur.
Pour en revenir, sinon au plus curieux, du moins au plus important de ce
qui précède, retenons ceci que despotisme, oligarchie, démocratie ne
sont pas des gouvernements; mais des factions exploitant des sujets,
comme un peuple conquérant exploitant des tributaires.
Et maintenant si 1º communisme, 2º tyrannie d’un sage, sont des
gouvernements appartenant à la catégorie de l’idéal et par conséquent,
sinon écartés, du moins réservés; si, d’autre part, despotisme,
oligarchie et démocratie ne méritent même pas le nom de gouvernement, de
quel côté allons-nous nous tourner?
Il est assez naturel que nous jetions les regards vers le gouvernement
de Sparte, qui a une très grande réputation parmi les hommes. Le
gouvernement de Sparte est une royauté-aristocratie, ou, pour mieux
dire, une aristocratie qui conserve quelques traces de royauté. Il y a
deux rois, ce qui déjà n’est plus royauté, et ces deux rois tempèrent
l’un l’autorité de l’autre. Il y a un Sénat qui «dans les matières
importantes contrebalance encore le pouvoir des rois.» Il y a enfin des
éphores qui sont à la fois comme les censeurs des mœurs, les correcteurs
de la jeunesse et les surveillants des rois. Le gouvernement de Sparte
est un gouvernement équilibré. Il a admis une certaine quantité de
démocratie, si l’on peut ainsi parler, par l’institution de son
assemblée populaire (_Démos_), qui elle aussi surveille, réclame,
proteste, donc a son influence, mais ne gouverne pas. Le gouvernement de
Sparte est équilibré.
Sa force est là. Car «on peut dire assez raisonnablement qu’il n’y a que
deux constitutions politiques, d’où naissent toutes les autres: la
monarchie et la démocratie. Chez les Perses la monarchie et chez les
Athéniens la démocratie sont portées au plus haut degré» et sont sans
contrepoids, «et toutes les autres constitutions sont, comme je le
disais, composées et mélangées de ces deux-là. Or il est absolument
nécessaire qu’un gouvernement tienne de l’une et de l’autre si l’on veut
que la liberté, les lumières et la concorde y règnent, trois choses qui
sont telles que si une seule manque le gouvernement n’est pas bon.»
Le gouvernement de Sparte est donc un bon «modèle», et nous ne cesserons
probablement pas de songer un peu en lui pendant tout le temps que nous
tracerons les lignes générales du gouvernement que nous souhaitons.
Quel est donc enfin le gouvernement selon nos vœux? D’après ce que nous
avons dit, nous ne sommes pas loin de le savoir. Ce qui _devrait_
gouverner, c’est la science du gouvernement; on nous accordera cette
vérité; la science du gouvernement ne peut être que dans un petit nombre
d’hommes ou dans un seul, si tant est qu’elle soit quelque part et non
point sans doute dans la multitude qui ne sait rien et qui par
conséquent ne sait pas ce qu’il est le plus difficile de savoir.
Ce qui _devrait_ gouverner, après la science politique et du reste
concurremment avec elle, c’est la sagesse et, pour parler plus
humainement, le bon sens. Or le bon sens n’est que dans un très petit
nombre, et le propre des foules c’est d’être folles, d’où suit que le
propre des démocraties c’est d’être insensées. Sachons bien dire que la
démocratie c’est l’anarchie et que ce ne peut être autre chose que par
accident et assez court: «Lorsqu’un État démocratique, dévoré d’une soif
ardente de liberté, est gouverné par de mauvais échansons qui la lui
versent toute pure et la lui font boire jusqu’à l’ivresse... il ne se
peut pas que, dans cet état, l’esprit de liberté ne s’étende point à
tout. Il pénètre dans l’intérieur des familles, les pères s’accoutumant
à traiter leurs enfants comme leurs égaux et même à les craindre, les
enfants s’égalant à leurs pères et n’ayant pour eux ni crainte ni
respect. Il pénètre dans l’éducation, les maîtres craignant et ménageant
leurs disciples, et ceux-ci se moquant de leurs maîtres et de leurs
gouverneurs. Il s’étend aux relations de mari à femme et de femme à
époux. Il s’étend en vérité jusqu’aux animaux: les chevaux et les ânes,
accoutumés à marcher tête levée et sans se gêner, heurtent tous ceux
qu’ils rencontrent si on ne leur cède le passage, et vous n’ignorez pas,
puisqu’aussi bien c’est devenu proverbe, que les petites chiennes y sont
exactement sur le même pied que leurs maîtresses.»
La démocratie est donc insensée en soi. Il est à peine besoin d’ajouter
qu’elle est funeste en ses derniers effets comme en elle-même, puisque,
comme elle a pour principe, si l’on peut ainsi parler, «le mépris des
lois écrites et non écrites, c’est de cette forme de gouvernement si
belle et si charmante que naît infailliblement le gouvernement sans
lois, c’est-à-dire le despotisme».
Notre gouvernement sera donc, pour toutes ces raisons, dont une
suffirait, essentiellement antidémocratique. Au fond, c’est à ceci que
Platon tient essentiellement, et l’on peut dire uniquement. Sa
promenade, en apparence nonchalante, à travers les différentes formes de
gouvernement, était secrètement dirigée par cette idée maîtresse et l’on
pourrait dire par cette idée tyrannique. S’il a écarté la tyrannie,
l’oligarchie et la démocratie, comme _n’étant pas des gouvernements_,
mais des factions usurpatrices du pouvoir, c’était surtout pour écarter
la démocratie, _puisque_ de la tyrannie il donne comme très acceptable
et même divine une forme particulière qui serait la royauté d’un sage;
puisque de l’oligarchie il donne comme excellente une forme
particulière, l’aristocratie, qui n’est que l’oligarchie élargie, et
puisque de la démocratie seule il ne donne comme acceptable aucune
forme.
--Si! me dira-t-on, le communisme!
--Je veux bien, pour un instant; et dès lors la symétrie, chère à
Platon, serait parfaite. Six gouvernements, c’est-à-dire
trois:--despotisme sous sa forme détestable: la tyrannie d’un médiocre
ou d’un quelconque; despotisme sous sa forme excellente: la tyrannie
d’un infaillible;--aristocratie sous sa forme odieuse et funeste:
l’oligarchie; aristocratie sous sa forme excellente: le pouvoir d’un
assez grand nombre exercé conformément à des lois;--démocratie sous sa
forme stupide: le despotisme capricieux de la foule, la seule loi du
nombre; démocratie sous sa forme miraculeuse: la communauté absolue et
l’unanimité absolue entre frères.
Oui, l’on ne se tromperait pas complètement et surtout on serait
interprète ingénieux à prendre les choses ainsi.
Mais, comme, en donnant l’aristocratie pour la forme bonne de
l’oligarchie, il est très sérieux, entre dans le détail, donne des
exemples tirés de la réalité;--comme, en présentant la forme bonne de la
tyrannie, il est très sérieux, ne fournit pas, à la vérité, et pour
cause, étant donné le temps où il parle, d’exemples tirés de la réalité,
mais trace nettement la psychologie du tyran bon et éclairé, prévoit
Marc-Aurèle, et, en définitive, laisse entendre que le roi à désirer, le
roi ayant «la science royale», ce serait Socrate ou lui-même;--et comme
enfin, quand il parle du communisme, c’est comme d’un gouvernement idéal
et sidéral fait pour les «demi-dieux» et qu’il faut mentionner seulement
(car il sait bien pourquoi il le mentionne) afin d’en retenir quelque
chose pour _une partie_ de l’État modèle dont il veut tracer le
tableau;--j’en reviens à dire qu’il a considéré la démocratie comme un
gouvernement mauvais qui ne peut pas avoir de forme bonne; comme le seul
gouvernement qui ait sa forme mauvaise sans avoir sa forme acceptable,
et qu’en faisant, comme négligemment, sa revue de tous les gouvernements
possibles, il n’était pas sans le secret dessein de le faire de telle
sorte que toutes les fois qu’il rencontrerait la démocratie il
l’écartât, toujours avec plus d’indignation ou d’ironie.
Le gouvernement selon Platon sera donc essentiellement
aristocratique.--Il sera _de plus_ essentiellement conservateur.--Il
sera _de plus_ communiste, là où il pourra l’être, et relativement
«socialiste», pour nous servir d’un mot vague qui s’expliquera tout à
l’heure, là où il ne pourra pas être communiste.
Notre gouvernement sera socialiste _en ce sens que par esprit socialiste
on peut entendre le désir qu’il n’y ait dans l’État ni richesse ni
misère_ et que nous prendrons toutes les dispositions possibles pour
qu’il n’y ait dans notre république ni riches ni misérables, mais
seulement des pauvres, c’est-à-dire des hommes de fortune médiocre.
«Nous prendrons bien garde de donner entrée dans notre État à deux
choses, la richesse et la misère, parce que l’une engendre la mollesse,
la fainéantise et l’amour des nouveautés; l’autre la bassesse, l’envie
de mal faire et, elle aussi, l’amour des nouveautés.»--Dans ce dessein
nous ferons un partage égal des terres entre les citoyens de la plèbe et
nous défendrons que la part ainsi dévolue à chaque citoyen «entre jamais
dans aucun contrat de vente ou d’achat». Nous attacherons à cette loi
fondamentale un caractère religieux en affirmant aux citoyens que la
part de chacun est «consacrée aux dieux»; en réglant que «les prêtres et
prêtresses, dans les premiers, seconds et même troisièmes sacrifices,
prieront les dieux de punir d’une peine proportionnée à sa faute
quiconque vendra sa terre et sa maison, quiconque l’achètera; en gravant
le nom de chaque citoyen avec la désignation de la part qui lui est
échue sur des tables de cyprès qui seront exposées dans les temples pour
servir d’instruction à la postérité», etc.
Ces règles sont dures et surtout paraîtront telles à des Athéniens. Nous
reconnaîtrons de bonne grâce qu’elles ne sont point applicables dans
toute leur rigueur; et, pour qu’on ne nous accuse pas d’être
chimériques, ce que nous ne sommes nullement, nous dirons: «Il faut
convenir qu’il est comme impossible que nous rencontrions des hommes qui
ne murmurent point contre un tel établissement; qui souffrent qu’on
règle la mesure de leur bien et qu’on la fixe pour toujours à une
fortune médiocre. On regardera peut-être cela comme un songe et l’on
pensera que c’est là disposer d’un État et de ses habitants comme on
dispose de la cire. Ne pensez pas que nous ignorions ce qu’il y a de
vrai dans ces objections. Seulement dans toute entreprise nous croyons
qu’il est très conforme au bon sens que celui qui en dresse le plan y
fasse entrer tout ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai et que, s’il
rencontre ensuite dans l’exécution quelque chose d’impraticable, il le
laisse de côté, de façon pourtant qu’il s’attache à ce qui en approche
davantage...»
En second lieu, notre gouvernement sera essentiellement conservateur;
c’est-à-dire qu’il sera selon les lois et qu’on changera les lois le
moins possible et le moins souvent possible. Nous savons ce qu’il y a à
dire et ce que nous avons dit nous-même contre les lois, qui ne sont pas
souples, qui n’ont pas d’intelligence particulière, d’intelligence pour
chaque cas, qui, en d’autres termes, ont comme une intelligence générale
et abstraite et qui ne valent certainement pas un homme d’intelligence
vivante, ployable à toute circonstance et du reste supérieure; mais
comme, d’une part, cet homme est difficile à trouver, et comme, d’autre
part, les lois antiques et respectées sont un élément de conservation,
le principe même le plus fort de conservation, nous nous attacherons aux
Lois; nous les considérerons comme nous l’avons fait autrefois dans le
_Criton_, un peu par fiction, mais avec un sentiment profond de
l’utilité sociale, comme des mères nourrices du citoyen, tout en
reconnaissant que le citoyen, s’il se sent lésé par ses nourrices au
point d’avoir la tentation de les battre, a toujours le droit de changer
de patrie; et de cette façon nous serons essentiellement et
régulièrement conservateurs, non pas conservateurs par passion, par
archaïsme, par régressions capricieuses, mais par sentiment précis et
inscrit quelque part de la continuité de la cité.
Cet esprit de conservation, qui n’est pas autre chose que le patriotisme
même, car le patriotisme a ceci de particulier qu’il se saisit dans le
passé et non, ou beaucoup moins, dans le présent, doit présider à toutes
choses, aux ouvrages littéraires, aux ouvrages poétiques, aux arts, aux
jeux, qui sont des arts populaires. Les innovations des poètes, des
musiciens, des organisateurs de jeux sont des malheurs publics; parce
que ce sont et des signes et des causes de mépris à l’égard du passé,
c’est-à-dire de mépris à l’égard de la patrie même.
Cette législation conservatrice sera toute pénétrée de moralité et même
tâchera de ne pas être autre chose que la moralité elle-même. Elle
interdira le meurtre et le vol, comme toutes les législations
humaines[5], en tenant compte, pour le meurtre, de la différence entre
la préméditation et la colère. Elle interdira sévèrement l’adultère, le
concubinage et la pédérastie, qui sont, chacun à sa manière, contraires
à la perpétuité de la race et destructeurs de la force de la cité.
[5] Avec d’assez curieuses distinctions. Si un enfant blesse son père
ou sa mère avec préméditation, il sera puni de mort; si un frère
blesse sa sœur ou la sœur son frère avec préméditation, peine de
mort. Mais si un mari blesse sa femme ou la femme son mari _avec
l’intention de s’en défaire_, simple bannissement. Faut-il voir là
cette idée que le meurtre conjugal a toujours des circonstances
atténuantes?
Cette législation aura pour principe essentiel, sinon unique,
l’amendement du coupable, «car aucune peine infligée dans l’esprit de la
loi n’a pour but le mal de celui qui la souffre; mais son effet doit
être de le rendre meilleur ou moins méchant». Mais je dis «principe
essentiel» et non «unique»; car dans le cas de crime monstrueux commis
par un homme d’excellente éducation, le juge pourra estimer qu’il a
affaire à un homme incurable et lui infliger la mort, mal qui est «le
moindre des maux pour lui» et châtiment «qui pourra servir d’exemple aux
autres».
Cette législation sera appliquée par des magistrats élus. L’élection des
magistrats sera faite par un collège électoral composé de tous ceux qui
auront une charge ou fonction publique dans l’État. Tous les tribunaux
auront au-dessus d’eux une cour suprême, dite assemblée des gardiens des
lois. Ces gardiens des lois seront également élus; ils le seront d’une
façon assez compliquée: les citoyens portant les armes ou qui les auront
portées autrefois dresseront une liste de trois cents noms; sur ces
trois cents noms, par une série d’éliminations successives, _le peuple
tout entier_ finira par en réserver trente-sept, et ces trente-sept
seront les gardiens des lois et constitueront la cour suprême, qui aura
ainsi une origine demi-aristocratique, demi-démocratique.
Et, en troisième lieu, notre gouvernement sera aristocratique et, _dans
la partie de l’État qui sera organisée aristocratiquement_, il aura un
caractère communiste très accusé et presque absolu. Car le communisme a
été jugé chimérique pour le corps tout entier de la nation. Mais, en
tant qu’il est l’idéal même, il peut être appliqué et doit l’être à une
portion de la nation, c’est à savoir à la meilleure.
Au-dessus du peuple agricole, au-dessus du peuple artisan, au-dessus
même des magistrats d’ordre judiciaire ou d’ordre civil, il y aura une
caste, celle des guerriers, protecteurs et défenseurs de la cité, âme
vivante et armée de la République. Ces guerriers pratiqueront la
communauté des biens de la manière la plus pure; car ils n’auront point
de biens. Ils seront absolument pauvres. «Aucun d’eux n’aura rien qui
soit à lui seul et ils n’auront à eux tous ni maison ni magasin où tout
le monde ne puisse entrer. Ils seront nourris par les autres citoyens,
par l’État, de telle sorte qu’ils n’aient ni trop de nourriture ni trop
peu pour l’année. On leur fera entendre que les dieux ont mis dans leur
âme de l’or et de l’argent divin et qu’ils n’ont par conséquent aucun
besoin de l’or et de l’argent des hommes et qu’il ne leur est pas permis
de souiller la possession de cet or immortel par l’alliage de l’or
terrestre... et qu’ainsi ils sont les seuls entre les citoyens à qui il
soit défendu de manier, de toucher même ni or ni argent, d’en garder
sous leur toit, d’en mettre sur leurs vêtements, de boire dans des
coupes d’or et d’argent; et que _c’est là l’unique moyen de se conserver
eux et l’État_.»
Quant à leurs femmes et quant à leurs enfants, elles leur seront
communes, ils leur seront communs, à tous tant qu’ils seront. «Les
femmes de nos guerriers seront communes toutes à tous; aucune d’elles
n’habitera en particulier avec aucun d’eux; les enfants seront communs
et les parents ne connaîtront pas leurs enfants ni les enfants leurs
parents.» Cela est de toute importance et de toute nécessité pour le
salut de la République. Car ce qu’il faut, c’est que les gardiens de
l’État se considèrent comme des frères et comme les membres d’une
famille aussi étroitement unie que possible. Il faut que chacun d’eux
«croie voir dans les autres un frère ou une sœur, un fils ou une fille,
ou quelque parent dans le degré ascendant ou descendant», et pour qu’ils
ne se traitent pas ainsi de bouche seulement, et pour que leurs actions
répondent à leurs paroles, et pour que leurs paroles ne soient que
l’expression même de leurs actes, et «pour qu’ils aient à l’égard de
ceux à qui ils donnent le nom de père tout le respect, toutes les
attentions, toute la soumission que la loi prescrit aux enfants envers
leurs parents», il faut que réellement tous puissent et doivent se
considérer comme les membres d’une seule et même famille[6].
[6] C’est une question de savoir si Platon a entendu la communauté des
biens, des femmes et des enfants, de tous les citoyens ou seulement
de la caste des guerriers. Quelques-uns ont cru qu’il l’entendait de
tous les citoyens. Et il faut reconnaître que quelques textes les
ont presque autorisés à en juger ainsi. Platon dit, au livre V de
_la République_: Le plus grand bien de l’État, n’est-ce pas ce qui
en lie toutes les parties et le rend _un_? Or, quoi de plus propre à
former cette union que la communauté des plaisirs et des peines
entre _tous_ les citoyens, lorsque _tous_ se réjouissent des mêmes
bonheurs et s’affligent des mêmes malheurs?... Supposez-les tous
également touchés des mêmes choses, l’État jouira d’une parfaite
harmonie parce que tous ses membres ne feront plus, pour ainsi
parler, qu’un seul homme.»--Et, au début du livre VIII de ce même
ouvrage, il écrit: «C’est donc une chose bien reconnue entre nous
que dans un État bien gouverné, tout doit être commun, les femmes,
les enfants, l’éducation, les exercices...»--Mais d’abord il faut se
souvenir que Platon pensant que l’État idéal, irréalisable, serait
en effet l’État de communauté absolue, il lui arrive ici et là--très
rarement--de se souvenir secrètement de cette idée et de dire de
l’État tout entier ce qu’il ne pense _pratiquement_ que des
guerriers; et ensuite il faut lire de près tout le chapitre V de la
_République_, qui est celui où il organise pratiquement
l’aristocratie de son État; il faut lire surtout la partie de ce
livre où il donne les raisons pourquoi la communauté des biens et
des femmes est nécessaire aux guerriers, et l’on verra bien que,
très nettement, il a restreint la communauté des biens, des femmes
et des enfants aux guerriers seuls, et pour des raisons qui, ne
s’appliquant qu’aux «gardiens de l’État», qu’à ceux qui ont pour
mission de défendre et de protéger la République, montrent assez,
par cette restriction même, que ce n’est qu’à la caste guerrière que
Platon, en définitive, juge bon d’imposer ce régime.
Cette idée, si discutée, il faut surtout la comprendre exactement. Par
cette caste communiste, Platon a surtout et même uniquement songé à
confier la garde et la défense de la cité à un ordre monastique. Il a
pensé que la cité ne pouvait être défendue avec désintéressement que par
un ordre faisant vœu de pauvreté et même d’absence de tout bien et
renonçant aux joies et aux douceurs du foyer et de la famille. Il a
voulu créer, au service de l’État, une Église armée.
L’Église catholique n’a pas fait, au fond, autre chose pour la défense
de la foi que ce que Platon institue pour la défense et la protection de
la patrie. L’Église, ou un ordre monastique, renonce à la propriété
individuelle et à la famille, pour établir entre ses membres une
solidarité étroite et une fraternité absolue et, par ces moyens, pour
être fort. Platon fait d’avance de même, avec une singulière puissance
de prévision, ou plutôt avec une singulière pénétration de psychologue,
de moraliste et de politique.
Seulement, au lieu du vœu de chasteté, à quoi il n’aurait pas fallu
songer parmi les Grecs, il institue la communauté des femmes, qui
certainement n’est pas la même chose, la chasteté en pareille affaire
étant la véritable force, mais qui, ne le dissimulons pas, n’est pas
chose si extrêmement différente; d’une part procédant du même principe,
à savoir du mépris de la femme; d’autre part ayant en partie les mêmes
effets, c’est-à-dire interdisant au prêtre-soldat le foyer et la
famille, et le réservant ainsi à sa tâche, et le forçant à n’avoir et à
ne connaître d’autre famille que son armée, et en définitive le laissant
moine. Un moine à qui il serait permis quelquefois de consentir aux
exigences de son tempérament, mais à qui du reste toute union durable
avec une femme et toute paternité seraient interdites, comme toute
fortune, comme toute propriété, comme toute aisance, voilà le guerrier
de Platon.
Pourquoi ces rigueurs? Pour qu’il soit fort, pour qu’il soit guerrier et
pour qu’il ne soit que guerrier. Par ceci Platon rejoint Nietzsche,
qu’ailleurs il combat si énergiquement sous le nom de Calliclès ou sous
un autre. Il veut faire une race de _surhommes_, énergique, intrépide,
désintéressée, c’est-à-dire d’un désintéressement individuel absolu;
toute tournée du côté de la gloire et des grandes choses, extrêmement
dure pour elle-même et aussi pour les autres, mais surtout pour
elle-même, détachée des ambitions matérielles et des liens alourdissants
et affaiblissants, élite sept fois trempés de l’humanité et si digne de
la conduire qu’elle mérite presque de l’opprimer.
Pour parler plus simplement, il veut faire une aristocratie et une
aristocratie qui soit aristocratie autrement que de nom et par le hasard
des circonstances, mais qui soit aristocratie et qui reste telle, et qui
se fasse telle continuellement par un régime de vie tout spécial et par
une règle d’ordre toute particulière.
On ne commande qu’à la condition de se distinguer de telle sorte qu’on
ne puisse plus, en eût-on la tentation, se confondre avec la foule, y
rentrer ou même lui ressembler. Platon veut faire une aristocratie
véritable et qui dure.
A la vérité, il ne s’y prend pas très bien, ce me semble. Pour la
pauvreté, rien de mieux. Nietzsche se trompe en voulant ses _surhommes_
riches et fastueux. Une aristocratie peut être riche collectivement,
mais ses membres doivent pratiquer la pauvreté et mépriser l’argent
d’une façon absolue. C’est une force, et c’est ce qui montre leur force.
Celui-là est un chef et reconnu pour tel, qu’on sait qui ne peut ni être
corrompu ni se corrompre.
Mais la communauté des femmes et la famille collective est une sottise.
Il y a deux moyens de constituer une élite; mais non pas un troisième.
Ou l’élite sera chaste, ne connaîtra pas la femme et ne voudra pas la
connaître et se recrutera par cooptation ou adoption, et si elle reste
dans les termes de cette institution avec rigueur et fermeté, elle sera
d’une incalculable puissance;--ou l’élite se perpétuera par
progénitures, partagée, sans être divisée, à quoi elle devra s’appliquer
énergiquement, en familles fortement constituées, où se garderont les
traditions et où se conserveront les exemples; et cette élite-ci pourra
encore être et se maintenir très puissante.
Mais si l’enfant adopté peut être élevé fort bien dans les traditions de
l’ordre; si l’enfant du mariage peut être élevé très bien dans les
traditions de sa famille particulière et aussi de la grande famille qui
est l’aristocratie, on voit peu comment l’enfant collectif pourra être
élevé.
--Comme l’enfant adopté!
--Je ne crois pas. L’enfant adopté est un enfant choisi; l’enfant
collectif est un enfant trouvé, un enfant du hasard qu’il n’y a guère de
raison pour que quelqu’un aime, soigne, cultive et dresse bien. Les
enfants des guerriers de Platon ne seront pas la fleur et le surgeon
verdissant de la cité guerrière, ils en seront l’encombrement et le
poids mort. Platon prévoit le cas où le rejeton de la caste noble sera
reconnu indigne d’elle et replongé dans la classe basse. Je ne serais
pas étonné que presque tous les fils des guerriers fussent précisément
dans ce cas.
Et, d’autre part, j’ai peu besoin de démontrer que la promiscuité
féminine, même relativement réglée, comme elle l’est par Platon, est,
pour une élite, absolument comme pour tout autre groupement humain, une
cause d’affaiblissement sans pareille. Les deux vertus essentielles, et
c’est-à-dire les deux forces essentielles d’une aristocratie, d’une
élite quelle qu’elle soit, du reste, sont la pauvreté volontaire et la
chasteté volontaire. Or il n’y a que deux manières d’être chaste, c’est
de n’avoir pas de femme ou de n’en avoir qu’une.
Tout compte fait, Platon a manqué son aristocratie. Il a néanmoins tracé
le tableau, appelant des retouches, mais très large et bien composé,
d’un gouvernement aristocratique, conservateur et partiellement
socialiste, fondé sur l’esprit de justice, l’esprit d’ordre--ces deux
idées pour Platon se confondant--et l’esprit de patriotisme.
Il a surtout, en manifestant et caressant son idéal, fait œuvre de
polémique et combattu deux choses qu’il exècre également: la
ploutocratie et la démocratie. C’est à ces haines qu’il tient
principalement. Il semble dire à toutes les lignes: je cherche un idéal
de république et j’ai des incertitudes, des indécisions et des
contradictions en le cherchant; mais il y a deux choses que j’ai
trouvées certainement, c’est que la ploutocratie est une peste des États
et que la démocratie en est une autre; c’est qu’une république est
perdue quand la foule y gouverne et aussi quand il y a des riches et des
misérables; c’est qu’il faut combattre par tous les moyens possibles le
gouvernement de tous par tous, qui n’est, en définitive et en pratique,
que le gouvernement de ceux qui sauraient gouverner par ceux qui ne le
savent pas; et l’inégalité des fortunes, qui ne met que corruption en
haut, dépravation en bas et faiblesse partout.
Et remarquez du reste que ces deux choses sont corrélatives et que ces
deux fléaux ont ensemble étroit parentage. Car la démocratie enfante la
ploutocratie, et la ploutocratie favorise la démocratie. La démocratie
enfante la ploutocratie en ce sens que, quand le peuple est le maître,
les supérieurs ne pouvant pas employer, et aussi satisfaire, leur
supériorité à commander, l’emploient et la satisfont à acquérir. Ils ne
recherchent ni les honneurs, ni les dignités, ni le pouvoir, qui leur
échappent et qu’ils sentent qui leur échappent; ils se rabattent sur
l’argent, qui est une jouissance, et ils laissent le pouvoir ou
l’apparence du pouvoir aux politiciens, aux rhéteurs et aux sophistes.
Ou encore ils s’avisent, s’imaginent plutôt que l’argent, au sein d’une
plèbe besogneuse et avide, peut leur donner le pouvoir, qu’au fond ils
ambitionnent toujours; et ils ne l’obtiennent pas ou l’obtiennent
rarement, ou n’en saisissent que les apparences; mais ils s’acharnent à
conserver et à augmenter leurs richesses dans l’espoir toujours
renaissant de l’obtenir.
La démocratie enfante donc la ploutocratie et l’excite, du reste, à
persévérer dans l’être.
Et, d’autre part, la ploutocratie favorise et caresse la démocratie. Ce
qu’elle redoute d’instinct, c’est le mérite pauvre. Elle le redoute, le
déteste et fait semblant de le mépriser. Elle le redoute; car, lorsqu’il
éclate, même au sein des démocraties, il fait au moins son effet, il a
son prestige; il a des succès, de courte durée, la foule ayant l’horreur
des supériorités et surtout de ce genre de supériorité, mais il a des
succès qui sont toujours désagréables et qui peuvent être dangereux.
Elle le déteste, d’abord parce qu’elle le redoute, et on pourrait ne pas
aller plus loin; ensuite parce qu’il a un éclat particulier, tout
personnel, tout divin en quelque sorte et venu du ciel, que la
ploutocratie ne peut pas avoir, qu’elle ne peut pas acheter et qui
échappe à ses prises, pourtant si puissantes, dont elle enrage.
Enfin elle fait semblant de le mépriser, ce qui est un jeu si apparent
qu’elle en a honte, et ceci même avive ses colères et ses haines.
Pour toutes ces raisons, sachant bien que le grand éteignoir du mérite
personnel, c’est la démocratie et qu’il n’est boisseau meilleur à
couvrir cette lumière, la ploutocratie ne laisse pas d’avoir pour la
démocratie des préférences qui sont presque des tendresses.
Notez encore que la ploutocratie, non seulement favorise la démocratie,
mais encore, dans une certaine mesure, la crée. Comme elle a toujours
pour effet, d’une façon ou d’une autre, une augmentation de misère en
bas, elle augmente, elle étend dans de très grandes proportions cette
classe très pauvre qui, selon les temps, selon les circonstances, selon
les tempéraments nationaux, est servile ou est arrogante, et qui, quand
elle est arrogante, est la force principale de la démocratie et pour
ainsi dire la démocratie elle-même.
La ploutocratie, dans une certaine mesure, crée donc, entretient et
développe la démocratie, comme la démocratie crée, entretient et
développe la classe ploutocratique.
A la vérité, et la ploutocratie n’est pas sans le savoir, la démocratie
est destinée à monter à l’assaut de la classe ploutocratique et à la
détruire, et elle n’aime pas plus cette supériorité que toute autre;
mais pendant un temps très long, les intérêts et les passions de ces
deux classes sont d’accord ou ont des rapports qui ne laissent pas
d’être étroits. Ce sont des frères ennemis, en principe et en
définitive, mais dont la trêve en vue de combattre un ennemi commun est
souvent très longue.
Et quoi qu’il en soit des rapports qu’ils soutiennent entre eux, ils
sont, chacun pris en lui-même, un élément de désordre, d’injustice et de
faiblesse dans un État... Il n’est rien qu’on doive combattre plus
énergiquement que l’un, si ce n’est l’autre. Ni riches ni misérables, et
le gouvernement exercé par les meilleurs: ce sont là les deux conditions
premières d’une bonne police dans un État.
Et maintenant Platon n’a pas dit comment on peut contraindre un peuple à
se laisser gouverner par les meilleurs, et il ne pouvait pas le dire;
car c’est ici la difficulté insurmontable et le problème sans solution.
Un peuple se laisse gouverner par les meilleurs quand il est excellent
lui-même ou quand il est au-dessous de tout. Il se laisse gouverner par
les meilleurs quand il a été depuis longtemps tellement abâtardi, qu’un
groupe de conquérants, de l’extérieur le plus souvent, de l’intérieur
quelquefois, l’a pris par les oreilles et le tient sous sa main et sous
son pied. Dans ce cas, l’aristocratie, ou oligarchie, ou même
quelquefois une faction qui se donne le nom de démocratie, n’est pas le
gouvernement des meilleurs, mais des plus audacieux et des plus
violents. Écartons le cas de cette pseudo-aristocratie.
Un peuple se laisse aussi gouverner par les meilleurs, comme j’ai dit,
quand il est excellent lui-même; quand il a l’idée juste, soit
instinctive, soit héritée, des conditions d’un bon gouvernement et d’un
bon État; quand il sait ou quand il sent qu’un peuple doit être régi par
ceux qui savent gouverner, ou tout au moins par ceux qui savent quelque
chose et qui ont quelque compétence parce qu’ils ont quelque
information; et alors il y a très bon régime aristocratique. Mais dans
ce cas, qui fut assez longtemps celui de Rome et qui a été assez
longtemps et qui est encore un peu celui de l’Angleterre, le peuple est
si sage qu’il mériterait d’être en démocratie.
De sorte que l’aristocratie n’est bonne que là où il est presque inutile
qu’elle soit. Elle n’est bonne que là où, si elle n’existait pas, le
peuple se gouvernerait à très peu près comme elle gouverne. Elle n’est
bonne que là où le peuple, s’il élisait ses chefs, élirait précisément
ceux qui le commandent. Elle n’est donc bonne que là où elle est
inutile.
Ceci n’est point paradoxal; cela revient à dire qu’accepter et soutenir
est la même chose que nommer et soutenir. L’aristocratie militaire et
l’aristocratie ecclésiastique étaient tellement acceptées du peuple
français au XVIIe siècle que c’était exactement comme si elles avaient
été nommées par lui, et le régime était excellemment aristocratique
parce qu’il était démocratique sans en avoir l’air, en ce sens que la
démocratie formellement déclarée et en exercice aurait produit et comme
_sorti_ les mêmes chefs.
L’aristocratie n’est donc pas un système, une méthode dont il y ait à se
demander s’il faut l’appliquer ici ou là. Elle est un fait qui ne dépend
que de la suite de l’histoire. Elle est un fait anormal, triste et
monstrueux là où elle est le résultat de la conquête d’une race
affaiblie par un groupe violent, impérieux et avide. Elle est un fait
logique, régulier et heureux, là où elle a pour cause l’accord d’un
peuple intelligent et de la partie la plus intelligente de ce peuple;
l’accord d’un peuple qui a instinctivement «la science royale» et de la
classe qui a instinctivement et avec réflexion et étude cette même
«science royale»; l’accord d’un peuple qui a l’instinct social et de la
classe qui a instinct social et science politique.
Mais ni dans l’un ni dans l’autre cas ni dans un troisième, s’il en est
un, l’aristocratie n’est chose de _dogmatique_. Il n’y a jamais à dire:
«il faut la faire»; il faut regarder si elle est ou si elle n’est pas;
car de l’imposer à un peuple qui n’est pas celui qui la comprendra et
qui en a l’instinct si fortement qu’il y est déjà de lui-même, il n’y a
absolument aucun moyen pour cela.
Mais, du reste, si, comme il est très probable, Platon n’a dogmatisé que
platoniquement et s’il a voulu surtout comparer plutôt qu’il n’a
prétendu légiférer, et s’il a surtout voulu dire: «les peuples
aristocratisants sont mieux organisés que les autres; les peuples
aristocratisants sont organisés et les autres ne le sont pas»; s’il a
voulu dire seulement cela avec preuves, dissertations, digressions et
paradoxes, comme toujours, il n’y a pas lieu de poursuivre la discussion
ni de le critiquer davantage.
* * * * *
Cette _politique_ de Platon, beaucoup moins chimérique qu’on ne s’est
plu à le dire, moins personnelle aussi et _unius auctoris_, puisque
Aristote nous montre Phaléas de Calcidon imaginant une république où
toutes les fortunes fussent égales et Hippodamos de Milet traçant un
plan que souvent Platon a suivi, et puisque aussi bien le premier
inspirateur de Platon est Lycurgue, que celui-ci ait ou non existé
_personnellement_; cette politique, qui est une idée de Spartiate,
couvée dans une imagination athénienne, à côté de quelques singularités
et bizarreries et véritables erreurs, contient un fond de vérités qu’il
me semble que toute l’histoire ancienne a vérifiées et qu’on ne saurait
affirmer encore que l’histoire moderne ait démenties.