SA MÉTAPHYSIQUE

Voulant dresser une morale, Platon prétendit l’établir sur une

métaphysique.

Dès cette première démarche on peut l’arrêter et lui dire qu’il y a un

grand péril à fonder ce qui doit être certain et inébranlable sur ce qui

a toutes les chances du monde d’être incertain et indécis. On peut lui

dire aussi que c’était là une première infidélité à son maître, puisque

Socrate, ou n’a pas fait de métaphysique du tout (ce qui est possible;

car enfin nous ne savons rien de lui) ou, au moins, n’a pas subordonné

la métaphysique à la morale, ayant _indiqué_ une métaphysique utile à la

morale, sans du reste l’approfondir, ayant--comme le suppose assez

ingénieusement M. Croiset--enseigné Dieu «dans la mesure où il importe à

l’homme de le connaître pour lui obéir».

En tout cas, en se faisant métaphysicien, Platon s’éloignait évidemment

des voies _ordinaires_ de Socrate. Ce n’est pas douteux.

Mais il faut, pour comprendre, soit le dessein, soit seulement l’état

d’esprit de Platon, réfléchir à plusieurs choses. D’abord en tout temps,

et que ce soit dans la Grèce antique ou dans l’Europe moderne, il est

extrêmement difficile de philosopher sans être métaphysicien, de

philosopher en s’interdisant la métaphysique. Il n’est point du tout

facile de tracer la limite _ne moveatur_ entre ce qui est métaphysique

et ce qui ne l’est point. Que des choses dépassent la portée de nos

observations, rien n’est plus facile à constater; mais que des choses

dépassent la portée de nos raisonnements, et quelles sont ces choses,

c’est ce qu’il est beaucoup plus malaisé de déterminer; parce qu’il

n’est pas si facile que l’on peut croire de distinguer une hypothèse

raisonnable d’un raisonnement et de dire: ceci est imagination, ceci est

raisonnement véritable.

La métaphysique se mêle insidieusement à toutes nos opérations

intellectuelles, parce que nous sommes toujours tout proches d’elle et

que nous plongeons en elle, en quelque sorte. La métaphysique n’étant

que le nom que nous donnons à notre ignorance, à ce que nous devons

ignorer, à ce qu’il est convenable que nous nous résignions à ignorer,

il est clair que nous n’en connaissons pas les frontières plus que nous

ne connaissons celles de notre ignorance même, c’est-à-dire de notre

savoir.

Et c’est ainsi que la métaphysique n’est pas la même chose pour tout le

monde et qu’est métaphysique pour un ignorant et un inexercé telle chose

qui est parfaitement du compréhensible et du connaissable pour un autre.

Je me garde bien de dire à quelqu’un de mes semblables: «Ceci est de la

métaphysique; n’y touchez pas.» Je me le dis à moi-même, mais non pas à

d’autres, conformément au mot le plus sensé qu’ait écrit Taine: «Je ne

vois pas les bornes de l’esprit humain; je vois celles du mien.»

Il s’ensuit qu’en tout temps ce qui est métaphysique est à peu près

indiscernable de ce qui ne l’est point, et que nous sentons la

métaphysique nous investir et nous serrer de toutes parts, comme à la

fin, et aussi au commencement, et surtout au commencement, de toutes nos

connaissances; et que nous ne pouvons philosopher sans nous y sentir

glisser et sans nous dire avec terreur: «n’y suis-je point?»; et qu’il

faudrait se décider à ne point raisonner si l’on voulait être sûr de ne

point faire de métaphysique, d’où précisément il résulte que ceux qui

sont le plus antimétaphysiciens sont métaphysiciens encore. Pour ne

citer qu’un seul exemple, tel pur psychologue positiviste fait appel à

chaque instant à l’inconscient, et s’il y a quelque chose

d’inconnaissable par définition, c’est probablement l’inconscient, et

voilà une psychologie positiviste s’appuyant sur un fondement

métaphysique, par ce seul fait que nous-mêmes, en tout ce que nous

sommes, nous flottons sur la métaphysique comme un bouchon sur l’océan,

et que nous ne pouvons pas réfléchir seulement sur nous-mêmes sans

percevoir tout proche l’immense abîme mouvant, obscur et insondable.

Voilà une première raison pourquoi il était difficile que Platon ne fût

pas métaphysicien.

De plus, en tout temps encore, il est très difficile à un homme qui veut

fonder une morale de n’être pas métaphysicien et de ne pas essayer de

fonder sa morale sur une métaphysique. Et cela pour une raison assez

simple: c’est que si la morale ne se fonde pas sur une métaphysique,

elle ne se fonde sur rien du tout. La morale c’est: «tu es obligé». Si

elle n’est pas cela, il me semble bien qu’elle n’est rien. Si elle n’est

pas cela, elle est sans vertu et sans force. Si elle n’est pas cela,

elle est une simple recommandation de prudence ou d’élégance.

Elle consiste à dire qu’il est prudent et d’un intérêt bien entendu

d’être honnête; à quoi l’homme pourra toujours répondre: «J’aime à vivre

dangereusement et j’y trouve même une singulière beauté.»

Ou elle consiste à dire: «Il est distingué d’être honnête et vertueux»;

à quoi l’homme pourra toujours répondre: «L’esthétique est affaire de

goût comme son nom l’indique, et ce n’est pas dans la vertu et

l’humilité que je trouve le beau.» Et c’est ce que Nietzsche a répété

toute sa vie.

On sent donc la morale extrêmement frêle et même tout arbitraire quand

elle ne dit pas: «tu es obligé.»

Mais qui peut m’obliger et au nom de quoi la morale sera-t-elle

obligatoire? Au nom des hommes ou au nom des dieux. La morale sera

sociologique ou théologique, et l’on ne voit pas pour le moment un

troisième terme.

Mais dans ces deux cas la morale sera métaphysique essentiellement. Si

elle oblige au nom des hommes, au nom de la société dont je fais partie,

elle est fondée sur cette idée que je suis obligé à qui m’est utile.

Soit, mais jusqu’à quel point?--Jusqu’au sacrifice.--Ah! Pourquoi?

Rendre ce qu’on m’a donné et ce qu’on me donne, je l’admets, c’est du

droit, c’est du commerce loyal. Rendre beaucoup plus que l’on ne me

donne, sacrifier ma vie à qui ne m’a donné la vie que par une métaphore

un peu hyperbolique, on en conviendra, je ne comprends plus. Je ne

comprends que si on sait habilement faire à mes yeux, de ma patrie, un

être sacré, mystérieux, un être d’autel et de sanctuaire qui a le droit

de me demander beaucoup plus qu’il ne me donne et auquel je suis comme

voué et qui me commande tout ce qu’il veut sans que je puisse me

permettre de discuter. Mais alors cet être est tout à fait une entité et

nous sommes en pleine métaphysique. Cet être est un Dieu et nous sommes

même en pleine théologie. La morale me commande au nom de quelque chose

qui n’est pas déterminé, et c’est dire qu’elle me commande au nom de

l’infini.

Si la morale est sociologique, elle est ou selon le droit ou selon les

devoirs. Et si elle est selon le droit, elle ne saurait commander le

sacrifice et elle ne commande vraiment pas grand’chose; et si elle est

selon le devoir, elle est une piété, une piété envers la patrie, et elle

est métaphysique et théologique plus que jamais.

La morale me commandera-t-elle au nom des dieux? Je viens de montrer

qu’à prendre ce nouveau biais, nous n’avons pas changé de place. Nous

avions un Dieu proche, nous avons des dieux éloignés et il n’en est que

cela. Les dieux me commandent d’un peu plus loin et voilà tout. On me

répète que je suis obligé, en cherchant seulement à cette obligation un

fondement plus mystérieux et une sanction plus effrayante. Je comprends

très bien. On avait peur que je ne respectasse pas assez la patrie, qui

est trop près de moi, que je connais trop et qui est composée de gens

qui ne me paraissent pas autrement dignes de vénération, et c’est pour

cela que l’on a jeté le fondement plus loin et plus haut. On avait peur

que je ne fusse pas assez intimidé par la punition que la société peut

infliger à qui désobéit à ses lois et l’on m’a montré des êtres qui

peuvent punir plus que par la mort, puisqu’ils peuvent punir bien au

delà et bien longtemps au delà de la tombe. Rien de plus habilement

conçu; mais c’est toute une métaphysique qu’il faut construire pour

cela, et la morale est fondée sur une métaphysique encore plus

transcendante que tout à l’heure; c’est comme une morale

ultra-métaphysique.

--Mais si l’on ne faisait la morale ni théologique, ni sociologique, et

si on la faisait simplement humaine; c’est-à-dire si l’on nous disait:

«Ce qui t’oblige, c’est ta conscience»? Toute métaphysique serait

écartée.

--A mon avis pas le moins du monde. Si la conscience est la raison, la

simple raison, j’ai devant moi quelqu’un avec qui je puis discuter, je

n’ai pas devant moi quelqu’un ou quelque chose qui m’oblige, je n’ai pas

un impératif. A ma raison je puis dire: «Prouve-moi que je dois me

sacrifier; prouve-moi que je ne suis rien devant toi qu’un esclave qui

doit obéir; prouve-moi que je te dois tout mon moi.» C’est précisément

ce que la raison ne peut pas prouver.

Aussi ceux-là qui ont fait de la conscience intime le fondement de la

morale se sont-ils bien gardés de confondre la conscience avec la raison

et ont-ils bien fait remarquer que réellement, que dans le fait, elles

ne se confondent nullement, que la raison raisonne et que la conscience

commande sans donner ses raisons, que la conscience dit: «Fais ceci

parce que je le veux», et que nous lui obéissons uniquement parce

qu’elle commande.

Il est possible; mais alors nous nous trouvons encore en face d’un être

tout métaphysique, en face d’un Dieu, qui nous impose, qui nous

suggestionne et dont nous avons peur. C’est un Dieu intérieur; mais

c’est un Dieu. C’est tellement un Dieu que certains ont affirmé qu’il

n’est qu’un reste, qu’un résidu, au fond de nous, des antiques croyances

religieuses; ou, si l’on veut, nous transposons, et nous appliquons à

quelque chose que nous localisons en nous, que nous croyons en nous, ce

besoin de respect et de terreur, ce besoin de culte, ce besoin de

religion que nous appliquions autrefois aux dieux.

En tout cas, une conscience qui n’est pas la raison et qui nous commande

sans avoir à nous donner les motifs de ses commandements et en effet

sans nous les donner, a tous les caractères d’une entité métaphysique,

et nous sommes dans la métaphysique, sinon plus, du moins autant que

jamais.

On sait que Nietzsche triomphe de cela et montre avec acharnement que

morale et religion sont toujours connexes et toujours comme

consubstantielles l’une à l’autre; que la morale est née de la religion

et aussi la religion de la morale; et qu’elles naissent indéfiniment et

éternellement l’une de l’autre et qu’elles se prêtent un mutuel appui,

la morale en appelant à la religion pour se soutenir et la religion en

appelant à la morale pour se justifier; et qu’enfin, quand la morale a

quelque velléité de se rendre indépendante de la religion, comme c’est

en se faisant religion elle-même, elle restitue, rétablit et édifie la

religion au moment même qu’elle croit l’effacer et par les moyens mêmes

par lesquels elle croit la détruire.

J’en reviens à ce que je disais: en quelque temps que ce soit, il est

extrêmement difficile de fonder une morale sans l’appuyer sur une

métaphysique.

Et enfin en particulier cela était tout spécialement difficile au temps

de Platon et pour Platon. En Grèce, avant Platon on avait toujours

procédé ainsi qu’il suit. Les anciens philosophes grecs étaient tous

convaincus de cette idée qui n’est pas si fausse, du reste, que tant

qu’on ne comprend pas l’ensemble on ne comprend aucun détail, et que

tant qu’on ne comprend pas tout on ne comprend rien. En conséquence

c’était par expliquer le monde qu’ils commençaient. Toute philosophie

grecque était une cosmologie, une cosmogonie et une cosmographie. Ils

commençaient par les premiers principes et les premières causes. Ils

débutaient toujours par dire: «Au commencement il y avait...»

Rien du reste n’est plus humain. Les plus immenses questions sont celles

des enfants et elles peuvent se résumer presque toutes en celle-ci:

«Qu’est-ce que tout et pourquoi y a-t-il quelque chose?» Et nous sentons

bien tous que, si modestes et si modérés que nous soyons, nous nous

faisons violence quand nous nous contentons de ces connaissances

particulières, qui, tant qu’elles ne sont que particulières, ne tiennent

à rien, et qui, parce qu’elles ne tiennent à rien, sont confuses même en

soi. Le mot de Claude Bernard est toujours vrai: «Je ne sais rien à

fond. Évidemment. Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout.»

On ne se ramène à la modération qu’en se disant que, si les

connaissances particulières sont confuses en restant particulières,

elles le deviennent bien plus lorsqu’elles tâchent à devenir générales.

Mais les Grecs n’en étaient pas là et s’obstinaient à vouloir expliquer

chaque chose par le tout et à poser toujours l’absolu pour en déduire le

relatif.

En particulier ils n’avaient jamais eu même l’idée de séparer l’étude de

la morale de l’étude des choses divines. Socrate, il est vrai--dont

c’est peut-être un irréparable dommage que nous ayons perdu les paroles

vraies; et que ni Socrate ni Jésus n’aient écrit, il est à croire que

c’est un des grands malheurs de l’humanité,--Socrate semble bien s’être

défié de la métaphysique et avoir voulu se cantonner dans la morale

pure; mais encore, à en juger par son procès, dont Platon a donné un

compte rendu qu’il n’a pas pu se permettre de faire par trop infidèle,

son enseignement était au moins mêlé, au moins accompagné, d’un peu et

peut-être de beaucoup de théologie.

En somme il était, non seulement dans les habitudes, mais dans les

tendances mêmes de l’esprit grec d’être métaphysicien, tant à cause de

l’influence du polythéisme, qui est, lui aussi, une métaphysique, qu’à

cause de l’instinct poétique qui trouve dans la métaphysique une matière

toujours séduisante et une carrière toujours délicieuse soit à tenter,

soit à parcourir. Platon ne pouvait pas ne pas être métaphysicien et ne

pouvait pas ne point fonder sa morale sur la métaphysique.

J’ajoute qu’encore qu’inspirée en partie par le polythéisme, à quoi

j’aurai l’occasion de revenir, sa métaphysique avait bien un peu pour

objet de détruire le polythéisme, qu’il n’aimait guère.

Une métaphysique est une religion; elle en a tous les caractères ou au

moins les caractères principaux. Elle relie les hommes autour de grandes

idées générales et par conséquent elle les élève en commun, elle les

purifie en commun, elle _les détache de l’individuel_, elle les réunit

dans la contemplation désintéressée de certaines grandes choses. C’est

faire office de religion.

Elle établit un lien ou des liens entre l’homme et l’ensemble des choses

créées ou éternelles; elle met et elle lui montre une chaîne qui le

rattache aux fins générales de l’univers, à ses desseins, en un mot à

l’ordre universel. C’est dire qu’elle lui permet de n’être plus _seul_,

ce qui est la chose du monde qui l’attriste le plus. La religion c’est:

«Dieu vous regarde», et la métaphysique c’est: «regardez le monde»; et

sans doute ce n’est pas tout à fait la même chose; mais il ne s’en faut

pas d’autant qu’on pourrait croire, et à regarder le monde l’homme ne

peut pas s’empêcher de croire qu’il en est regardé aussi et comme

embrassé; et son sentiment de solitude en diminue.

En ceci encore la métaphysique fait office de religion.

Or Platon, qui voulait détruire le polythéisme, ne voulait point du tout

en supprimer les bons effets possibles. Il savait qu’on ne détruit bien

que ce que l’on remplace, et c’était une sorte de religion nouvelle

qu’il apportait et qu’il proposait au monde grec. Il lui proposait une

métaphysique qui pût remplacer auprès de lui la religion et rendre les

services spirituels que celle-ci avait rendus ou cru rendre, sans le

mélange d’erreurs rationnelles et d’erreurs morales qu’elle contenait ou

qu’elle traînait après elle. Grec lui-même, Platon ne pouvait guère

imaginer, concevoir, penser autrement; et il fut métaphysicien, jusqu’à

en être théologien, tout autant pour sa propre satisfaction d’esprit que

pour s’accommoder à l’esprit de ses concitoyens, et tout autant pour ces

deux raisons que pour appuyer, croyait-il, et assurer sa morale sur des

fondations fermes.

Et, quoi qu’il en puisse être, voici sa métaphysique.

Existe-t-il des dieux? Ce n’est pas très sûr et l’on en a entouré l’idée

et l’histoire de tant de contes saugrenus qu’on sera toujours excusable

de ne pas croire, non seulement à ces anecdotes, mais même à eux.

Cependant ils peuvent exister. Cela ne blesse point la raison. Et même

leur existence peut servir à résoudre ou à adoucir certaines difficultés

que nous rencontrerons plus tard. Il y a une raison de ne pas bannir

absolument la mythologie de la théodicée, et de cette raison nous nous

rendrons très bien compte. Mais à quoi il faut croire fermement, c’est à

un Dieu suprême, maître et gouverneur de l’univers et de tous les êtres,

dieux inférieurs, hommes, animaux, végétaux, éléments qui s’y trouvent

ou qui s’y peuvent trouver.

Il faut croire à ce Dieu suprême surtout à cause de la morale et pour la

sauver. Les hommes ne sont pas moraux quand ils sont irréligieux. Que

disent nos sophistes d’Athènes aux jeunes gens qui les écoutent et qui

ne sont que trop disposés à les suivre? A la fois qu’il n’y a pas de

dieux et qu’il n’y a pas de morale; à la fois que les «dieux n’existent

point par nature, mais par invention humaine et en vertu de certaines

lois humaines, et qu’ils sont différents chez les différents peuples

selon la convention qu’on a adoptée en les établissant»; et à la fois

que «l’honnête est autre selon la nature et selon la loi; que le juste

n’existe pas; mais que les hommes prennent sous ce nom des dispositions

successives qui sont la mesure du juste tant qu’elles durent; et enfin

que la force est la mesure du droit et que rien n’est plus juste que ce

qu’on vient à bout d’emporter par la force».

Voilà ce que les Nietzsche d’Athènes ne cessent le répéter plus ou moins

clairement aux jeunes gens, et de là «l’impiété qui se glisse aux cœurs

des jeunes gens lorsqu’ils viennent à se persuader que ces dieux, tels

que la loi prescrit d’en reconnaître, n’existent point».

Il faut donc sauver l’esprit religieux si l’on veut que la morale ne

soit pas perdue.

Aussi bien... voulez-vous connaître la psychologie de l’athée? Il y a

des athées de différentes sortes. Il y a des athées très hommes de bien,

«qui ne reconnaissent point de dieux, mais qui, ayant d’ailleurs un

caractère naturellement porté à l’équité, ont de la haine pour les

pervers, sont incapables de se porter à des actions criminelles et

s’attachent aux honnêtes gens».--Ceux-ci sont plus inutiles qu’ils ne

sont funestes dans une république.

Il en est d’autres qui «à la persuasion que l’univers est vide de

divinité joignent une impuissance à modérer leurs passions». Ceux-ci

feignent quelquefois la religion, et c’est de leur troupe «que sortent

les devins et faiseurs de prestiges»;--ou ils ne feignent rien, mais ne

sont retenus par aucun frein, et c’est de leur troupe aussi que sortent

les «orateurs, les généraux d’armée», les politiciens de toutes sortes

et «les sophistes avec leurs raisonnements captieux», politiciens aussi

pour la plupart.

Il en est d’autres encore qui croient que les dieux existent, mais

qu’ils ne s’occupent pas du tout des affaires humaines; et ils sont

aussi dangereux par la morale que les précédents et ce sont des déistes

_ad honores_ et des athées pratiques.

Et il y en a d’autres enfin qui croient qu’il existe des dieux, mais

qu’ils sont aisés à fléchir par les prières; et ce sont des athées en ce

sens qu’ils n’ont de la Divinité aucune idée juste, ni même aucune idée;

et des athées très dangereux, puisqu’ils mettent leurs disciples

exactement dans le même état moral où ils les mettraient s’ils croyaient

et disaient que la Divinité n’existe pas.

Il faut donc croire à un Être suprême pour ne pas courir le risque,

toujours imminent, d’être un malhonnête homme. Seulement il faut y

croire d’une certaine façon et l’imaginer d’une certaine manière pour ne

pas retomber dans le même risque.

Il y va de la morale--et voyez déjà comme Platon bâtit toute sa

métaphysique les yeux fixés sur la morale et prend en quelque sorte sur

la morale les mesures de sa métaphysique--il y va de la morale que l’on

croie à la Divinité d’une certaine manière et non pas d’une autre.

On peut se figurer Dieu ainsi qu’il suit. Il y a dans l’univers du

nécessaire et du divin: du nécessaire à quoi Dieu lui-même ne peut pas

se dérober, du divin qui est l’œuvre même de Dieu. Dieu n’est pas

tout-puissant. Il est extrêmement puissant, et rien de plus. Il a fait

ou plutôt organisé le monde aussi bon qu’il pouvait le faire; mais il ne

pouvait pas le faire absolument bon et absolument parfait: «Disons pour

quel motif l’ordonnateur de tout cet univers l’a ordonné. _Il était

bon_; et celui qui est bon ne saurait éprouver aucune espèce d’envie.»

Et ce sont les poètes à imagination sombre qui ont inventé la Némésis.

«Exempt d’un pareil sentiment, Dieu a voulu que toutes choses fussent

_le plus possible_ semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des

hommes sages, admettrait que c’est là l’essentielle raison de la

formation du monde admettrait la vérité.»

Il ne faut donc pas oublier qu’il y a deux causes en ce monde, la

Nécessité et la Divinité, et que cette dernière n’a fait pour ainsi dire

que prendre sur l’autre tout ce qu’elle pouvait prendre: «L’artisan de

ce qu’il y a de meilleur s’emparait de ce qui convenait à ses desseins

parmi les choses qui sont dans l’éternel devenir, lorsqu’il engendrait

le monde organisé. Il s’en servait comme de causes auxiliaires pour

exécuter son plan et, pour ce qui était de lui, il s’efforçait de

façonner tous ses ouvrages à la ressemblance du bien. Voilà pourquoi il

nous faut distinguer deux sortes de causes, l’une nécessaire et l’autre

divine; rechercher en toutes choses la cause divine afin d’obtenir une

vie heureuse» par la piété et la vertu, «mais sans oublier la cause

nécessaire» pour pouvoir comprendre ce qu’il y a de mauvais dans notre

existence.

C’est donc une espèce de blasphème que de dire que Dieu est cause de

tout. Ce sont les poètes et les étourdis qui disent cela: «Dieu, étant

essentiellement bon, n’est pas cause de toutes choses, comme on le dit

communément. Si les biens et les maux sont tellement partagés entre les

hommes que le mal y domine, Dieu n’est cause que d’une petite partie de

ce qui arrive aux hommes et il ne l’est point de tout le reste. On doit

n’attribuer les biens qu’à lui; quant aux maux, il en faut chercher une

autre cause que Dieu. Il ne faut pas ajouter foi à Homère ni à aucun

autre poète assez insensé par blasphémer contre les dieux et pour dire

que «sur le seuil du palais de Zeus il y a deux tonneaux pleins, l’un

des destinées heureuses, l’autre de destinées malheureuses, et que si

Zeus puise dans l’un et dans l’autre pour un mortel, sa vie est mêlée de

bons et de mauvais jours; mais que si Zeus ne puise que dans le second,

la faim dévorante poursuit cet homme sur la terre féconde».--Il ne faut

pas croire que «Zeus est distributeur des biens et des maux.» «Lorsqu’on

dira devant nous que Dieu, qui est bon, a causé du mal à quelqu’un, nous

nous y opposerons de toutes nos forces... Notre première loi et notre

première règle touchant les dieux sera d’obliger nos citoyens à

reconnaître, soit de vive voix, soit dans leurs écrits, que Dieu n’est

pas auteur de toutes choses, mais seulement des bonnes.»

Tel est ce qu’on appellera, si l’on veut, le Manichéisme de Platon. Il y

a deux principes, un principe de bien et un principe de mal. Le principe

de bien, c’est Dieu; le principe de mal, ce n’est pas à proprement

parler un Dieu méchant; car pareille conception répugne à la raison,

sent sa barbarie et est indigne de l’homme sage; mais c’est la

nécessité; c’est-à-dire l’impossibilité--inhérente à la matière même,

laquelle est imparfaite--qu’il en soit autrement. La bonté de Dieu a été

limitée par l’infirmité de la matière. Attribuons le mal à la nécessité

et le bien à Dieu.

Pourquoi? Parce qu’il faut que Dieu soit moral pour qu’on en puisse

faire le fondement de la morale. Dès que l’homme s’aperçoit que Dieu

n’est pas moral, ou il devient immoral lui-même avec suffisante excuse

pour cela; ou il supprime Dieu; mais alors, à se sentir seul être moral

au monde, il n’a plus assez de force pour rester tel et, comme confondu

de la monstruosité qu’il constitue, il incline à se confondre avec

l’immoralité de la nature, et dans les deux cas le résultat dernier est

le même.

Sauvons donc la moralité de Dieu, pour sauver la moralité humaine. Le

seul moyen de sauver la moralité divine c’est, d’une façon ou d’une

autre, de ne pas lui attribuer l’origine du mal.

Aussi bien, dans le même dessein, si important, on peut prendre les

choses d’un autre biais. Les hommes croient généralement à des dieux, à

un grand nombre de dieux. C’est une opinion que nous pouvons accepter

pour nous en servir selon nos desseins. On peut supposer un Dieu

suprême, créateur de puissances moindres que lui. Il crée les dieux

supérieurs, déjà fort au-dessous de lui, et les dieux inférieurs,

infiniment au-dessous de ce qu’il est. Et les dieux supérieurs forment

les âmes, et les dieux inférieurs forment les corps, et les dieux

supérieurs mettent dans les âmes un mélange de bien et de mal, de bonnes

et de mauvaises passions, et les dieux inférieurs forment les corps où

il n’y a presque rien qui ne soit mauvais. De telle sorte que le Dieu

suprême, que Dieu n’est nullement responsable de ce qu’il y a de mauvais

dans le monde.

Sous cette figuration, que l’on peut trouver grossière, les hommes ont

vaguement conçu une idée juste. Cette idée est celle de l’escalier des

êtres. Il est possible et il n’est pas contre la raison que tout vienne

du Dieu parfait, par dégradations et par diminutions successives, de

telle sorte que le parfait reste en haut et que le très imparfait rampe

au plus bas; de telle sorte aussi qu’il y ait une aspiration universelle

du plus bas degré et de tous les degrés intermédiaires vers le plus

haut, et que tous les êtres, par les échelons qui l’en séparent,

veuillent plus ou moins consciemment remonter à l’essence pure d’où ils

sont primitivement sortis. Acceptable est le polythéisme pris de la

sorte, c’est-à-dire comme une hiérarchie des êtres; acceptable surtout

parce qu’il laisse Dieu en dehors du mal, quelque grand que soit

celui-ci dans le monde que nous voyons.

Ne craignez pas et ne détestez pas ce qui limite Dieu, que ce soit la

nécessité ou que ce soit des dieux inférieurs à lui. Ce qui limite Dieu

le justifie, et il ne peut être justifié qu’à la condition d’avoir sa

borne. Il n’y a que trois moyens de justifier Dieu. C’est de le

représenter comme faisant du monde un lieu d’épreuves pour l’homme et

permettant le mal comme une matière à exercer la vertu humaine; et ce

sera la solution du Christianisme;--c’est de le représenter comme

incomplètement puissant et comme combattu par une puissance

contraire;--ou c’est de le nier. C’est le second de ces moyens que

Platon a pris, ne voulant ni renoncer à Dieu ni admettre un Dieu que la

morale humaine pût accuser, condamner et par conséquent rejeter. Si la

morale a besoin de Dieu, il ne faut pas en imaginer un qui la trouble,

et Dieu a besoin d’être moral précisément dans la mesure où la morale a

besoin de lui.

Ce Dieu, Platon veut non seulement qu’il soit bon, _ab initio_, bon

comme créateur ou ordonnateur du monde, et qu’il ait formé le monde par

bonté, mais qu’il continue à être bon, c’est-à-dire qu’il soit

providentiel. Comme nous l’avons déjà indiqué, Platon considère comme

des athées ceux qui croient qu’il y a des dieux, mais qu’ils ne

s’occupent pas de nous. Les dieux ont toutes les qualités et par

conséquent ils ne peuvent être soupçonnés ni d’égoïsme, ni de paresse,

ni de négligence. S’ils ont organisé le monde, ils doivent le gouverner,

et avec sagesse. Ils sont comme les gardiens de la justice et de

l’équité parmi ces hommes à qui ils ont permis de vivre.

On voit très bien le raisonnement des hommes qui ont refusé aux dieux la

connaissance ou le souci des choses humaines. Comme tout à l’heure les

athées proprement dits étaient frappés par la présence du mal sur la

terre, maintenant nos négateurs de la Providence sont frappés du

triomphe très fréquent de l’injustice dans la société. Ils disent:

«Comment les Dieux peuvent-ils souffrir cela, si ce n’est parce qu’ils

ne le voient pas et par conséquent parce qu’ils ne veulent pas le voir?»

Cette objection ne tient pas; d’abord parce qu’il y a une erreur de fait

au fond de cette pensée. L’injustice ne triomphe pas ici-bas et c’est

une pure illusion de croire qu’elle triomphe. Elle triompherait si

l’injuste était heureux, s’il avait des jouissances qu’il dût à ses

actes injustes et qui en fussent, chose qui serait révoltante en effet,

comme la récompense. Seulement l’injuste ne jouit pas du tout; il est

très malheureux. Il souffre en raison directe de l’intensité de son

désir de jouir et de l’impossibilité où il est à jamais de satisfaire

son désir.

Ce qui trompe l’honnête homme qui voit l’injuste jouissant de ce qu’on

appelle le bonheur ici-bas, c’est qu’il se met à sa place, _tel qu’il

est, lui_, et qu’il se dit: «Que je serais heureux si j’étais dans la

situation de cet homme-là!» Et cela est très vrai que l’honnête homme

serait heureux, s’il était, restant honnête homme, dans la situation où

est l’injuste triomphant; mais ce n’est pas une raison pour croire que

l’injuste soit heureux dans cette même situation. Le bonheur n’est pas

dans les choses, il est dans la façon dont on se les procure et dont on

les possède. Pour qui se les procure et les possède d’une façon

mauvaise, elles sont mauvaises. Il les empoisonne avant de les boire et

il se plaint qu’elles soient empoisonnées.

Il ne faut donc pas envier le bonheur de l’injuste, ni surtout en tirer

un grief contre les dieux, parce que ce bonheur tout simplement n’existe

pas. Quand nous recommandons à tous ces jeunes gens, élèves des

sophistes, de n’aspirer au pouvoir qu’accompagnés de la justice et pour

la réaliser, pour la faire régner ici-bas, ils croient que nous parlons

en moralistes et en nous plaçant au point de vue du bonheur général ou

au point de vue de la loi morale et de l’idéal. Sans doute c’est bien ce

que nous faisons; mais en même temps et du même coup nous nous plaçons

très bien à leur point de vue, au point de vue de leurs intérêts, et

nous leur disons: «Être forts; pourquoi? Pour dominer? Dominer;

pourquoi? Pour jouir? Soit; mais nous vous avertissons que vous ne

jouirez pas du tout.»

C’est donc une sottise, une simple illusion que de croire au bonheur de

l’injuste. Dès lors le grief contre les dieux s’évanouit.

Du reste l’argument tiré du mal sur la terre ne vaudrait que si nous

étions absolument sûrs que tout pour l’homme finît ici-bas. Or _il n’est

pas sûr, mais il est très probable_ que, comme les hommes l’ont toujours

cru, l’âme est immortelle et que la Divinité punit et récompense au delà

de la tombe. Il est probable que ce que l’on appelle la vie humaine

n’est qu’un moment de la vie humaine et par conséquent, fût-il vrai que

le juste fût victime et que l’injuste fût heureux, tout se compense pour

l’un et pour l’autre, au cours des existences successives auxquelles

l’un et l’autre sont appelés.

Il est donc très faux ou très hasardé et c’est une impiété, c’est un

quasi-athéisme équivalant à l’athéisme lui-même, que de croire que la

Divinité ne s’occupe pas de nous. La Divinité est providentielle ou elle

n’est pas; si vous préférez, la Divinité est providentielle ou elle est

comme si elle n’était pas. Croyons donc soit à un Dieu, soit à des dieux

subordonnés à un Dieu suprême, qui veillent sur nous et qui veulent que,

soit à tout moment, et c’est le plus probable malgré les apparences,

soit tôt ou tard, et il est possible qu’il en soit ainsi, la justice

existe et règne sur toute la terre et dans toute la création.

Ce qui peut pousser d’ailleurs à croire, sans l’affirmer précisément,

que notre âme est immortelle, à quoi, comme on vient de le voir, la

morale est intéressée, c’est que l’âme, ou, comme on voudra le nommer,

le principe intérieur qui gouverne tout notre être, a une nature très

particulière. Portons notre attention sur cette nature particulière de

l’âme. On a beaucoup cherché quel était le premier principe de toutes

choses. Était-ce le feu? était-ce l’eau? et ainsi de suite. Il paraît

bien plutôt qu’_au commencement était l’âme_, qu’au commencement était

quelque chose qui n’était pas mû et qui mouvait. Quand on regarde les

corps, on s’aperçoit, sans être forcé d’y apporter une grande attention,

qu’ils sont tous mus les uns par les autres, qu’ils reçoivent le

mouvement et qu’ils le transmettent. Il faut bien supposer au

commencement de tous ces mouvements, ou au principe, non chronologique,

mais essentiel, de tous ces mouvements, quelque chose qui meut et qui

n’est pas mû.

Ce premier moteur non mû ne peut être un corps; puisque tous les corps

reçoivent visiblement le mouvement qui les anime et qu’ils transmettent.

Ce premier moteur non mû, nous sommes donc forcés de nous le figurer

comme incorporel. Nous l’appelons âme et nous disons qu’il se mêle à la

nature entière et qu’il lui donne tous les mouvements que nous y voyons.

Et ce premier moteur non mû se confond avec le Dieu suprême et est le

Dieu suprême considéré comme principe de toute vie. Il n’y a rien là que

de très probable et même que de nécessaire pour notre raison

s’appliquant à se donner quelque idée du grand mystère.

Tout de même nous pouvons conjecturer très vraisemblablement que notre

âme, que notre invisible, que ce que nous sentons en nous comme

incorporel, a existé avant notre corps et peut-être indéfiniment. On

peut la considérer comme une parcelle ou comme une émanation de cette

grande âme universelle dont nous parlions tout à l’heure. Toujours

est-il qu’elle semble bien avoir vécu avant ce que nous appelons pour le

moment _nous_, avant notre moi actuel. Cela se vérifie, on peut le dire,

et par expérience. Quand vous enseignez quelque chose à un enfant, vous

ne le lui enseignez pas, en vérité, dans le sens précis du mot, vous le

lui faites trouver. Il le trouve de lui-même, placé dans les conditions

favorables à cette découverte, mis sur la voie. Il vous dira que la

somme des angles d’un triangle est égale à deux angles droits, sans que

vous le lui disiez, pourvu seulement que vous ayez attiré son attention

sur les propriétés du triangle, sur sa structure, sur sa façon d’être.

Qu’est-ce à dire, sinon que ce qu’il vient de trouver, il le savait?

S’il le savait, c’est qu’il s’en souvient.

D’où lui vient ce souvenir?

Admettons qu’il n’ait pas de connaissances formelles si précises que

celle-là. Tout au moins saura-t-il, sans que personne le lui ait jamais

appris, et qu’il vous dira, sans que vous le lui ayez dit et surtout,

remarquez-le, si vous lui dites le contraire, que le tout est plus grand

que la partie, que l’espace a trois dimensions, qu’il est impossible que

quelque chose à la fois soit et ne soit pas, que deux corps ne peuvent

pas occuper le même espace, qu’un seul corps ne peut pas en même temps

être en deux endroits. Que de choses il sait sans qu’on les lui ait

enseignées, et que de choses il ne peut pas ne pas savoir! Il faut

pourtant qu’il les ait apprises une fois et quelque part. Ce sont des

choses dont il se souvient; on ne peut pas dire autrement.

Voulez-vous qu’on dise autrement? On ne fera que dire autrement sans que

l’idée change. On pourra dire que ce ne sont pas là des notions, mais

des idées innées. Notions ou idées apportées en naissant, ce sont

toujours des éléments de connaissance qui ont besoin d’avoir une cause

et avaient leur cause, il le faut bien, avant la naissance.--On pourra

dire que ce sont là de simples dispositions du cerveau, que le cerveau

humain est constitué de telle sorte qu’il a, pourvu seulement qu’il

existe, ces façons de voir les choses. Mais ces dispositions elles-mêmes

équivalent à des idées, ce ne sont même pas autre chose que des idées

générales. Il faudra bien toujours en arriver à reconnaître que nous

apportons nos idées générales en naissant, que nous apportons en

naissant nos idées les plus générales. D’où les tenons-nous?

Et puisque c’est de ces idées générales que toutes les autres procèdent

peu à peu, n’est-il pas vrai que savoir c’est se souvenir?

Si savoir c’est se souvenir, l’âme existait donc avant, bien avant ce

corps qu’elle est venue animer.

De quelque façon qu’on prenne cette théorie, il en restera toujours ceci

que la connaissance n’est pas individuelle, qu’elle est un patrimoine

commun de l’humanité, laquelle tient ce patrimoine de ses plus anciens

ancêtres, lesquels le tenaient, de qui? Il faut toujours être comme

étonné devant l’énigme de la connaissance et convenir qu’elle a quelque

chose de mystérieux. Une au moins des explications possibles, et

peut-être la plus simple, est que la connaissance est un lointain et

confus souvenir; et même il ne faut pas dire confus. Que ce soit l’âme

individuelle qui se souvienne quand elle croit apprendre ou comprendre,

ou que ce soit l’âme commune de l’humanité qui se souvienne de la sorte

et qui en chaque homme réveille, et très facilement, ses souvenirs à

peine endormis, la connaissance est une réminiscence qui suppose que

quand nous naissons nous ne commençons pas à vivre, nous recommençons à

vivre. L’âme qui est a été. Il n’y a qu’une vraisemblance, très

acceptable à la raison, à ce que l’âme qui est doive être plus tard.

Nous inclinerons donc à croire que les âmes humaines, émanations de

l’âme suprême, enseignées une fois pour toutes par l’âme suprême ou

ayant comme reçu son empreinte, vont successivement animer des parcelles

de la matière éternelle qui sont les corps, y apportent des notions ou

des idées générales nécessaires à l’humanité, les y conservent et les y

maintiennent, cela ou éternellement, ou jusqu’à ce que l’humanité, si

telle est la volonté divine, disparaisse.

Cette vue est surtout métaphysique, elle est une manière d’expliquer un

fait universel qui est curieux et surprenant; elle a cependant aussi son

importance morale. Dépositaires de la connaissance, nous devons

respecter en nous ce qui nous vient, à travers les siècles, du premier

auteur et de celui en qui toute connaissance réside, et nous devons nous

respecter nous-mêmes comme détenteurs de ce trésor plus qu’humain. Le

sophisme est un péché, une atteinte à Dieu; c’est le crime intellectuel

et le sacrilège intellectuel. La faute purement morale elle-même est

plus grave qu’on ne le croyait avant de considérer qu’il y a du divin en

nous qui y reste, quoi que nous fassions, et que nous l’offensons en

faisant le mal. Nous sommes un temple que le péché profane et souille.

La théorie métaphysique de la réminiscence et des idées innées est

profondément pénétrée de préoccupations morales, s’il n’est pas à dire

que c’est d’une préoccupation morale qu’elle est née.

Peut-être en peut-on dire autant de la théorie des Idées éternelles. La

théorie des Idées est toute une mythologie qui pourrait suppléer à

l’autre et qui a pour mérite et pour supériorité d’être plus pure, plus

céleste, moins anthropomorphique et de n’être nullement

anthropomorphique et de combattre l’instinct anthropomorphique si

puissant chez les Grecs et même à peu près chez tous les hommes.

Quand vous voyez un objet, cette table par exemple, vous n’avez l’idée

que d’un seul objet, ou pour mieux dire, remarquez-le bien, vous n’avez

qu’une image. Quand vous voyez deux objets du même genre, une petite

table par exemple et une grande, vous avez une idée générale de table,

une idée qui n’est plus une image, qui est une abstraction, c’est-à-dire

que vous avez _tiré_ cette idée unique de deux objets en vous attachant

à ce qu’ils avaient de commun et en éliminant ce qu’ils avaient de

particulier. Si vous voyiez tous les objets du même genre qui existent

dans l’univers, soit toutes les montagnes, toutes les maisons, tous les

hommes, vous auriez de chacun de ces groupes d’objets une idée abstraite

qui serait générale et même qui serait universelle.

Cette idée qui peut l’avoir? Dieu seul. Il l’a. Il l’a complète, il l’a

en sa plénitude, et elle vit en lui. Il existe en Dieu une idée

universelle de tout ce qui existe ici-bas à l’état de chose réelle.

Seulement c’est par une infirmité de langage et une infirmité

d’intelligence que nous appelons réelles les choses et abstraites les

idées. Les idées sont beaucoup plus réelles et beaucoup plus vivantes

que les choses réelles. Elles sont abstraites en notre esprit, mais

elles sont réelles et vivantes en l’esprit de Dieu. Elles sont une

partie de lui-même. C’est sur leur modèle qu’il a, de la matière lourde

et informe, tiré tout ce qu’il a créé et qui compose l’univers. Ces

idées sont des parties essentielles de Dieu créant, de Dieu ordonnant,

de Dieu organisant, de Dieu artiste. Il n’y a rien donc de plus réel et

de plus vivant au monde. Le rocher est inanimé, mais l’idée de rocher

est vivante dans la pensée vivante de Dieu.

Les Idées sont donc des réalités éternelles vivant dans la pensée du

Dieu artiste comme dans l’élément qui leur est propre. Dieu est elles et

elles sont Dieu. Comprenez bien cela comme une manière de panthéisme

intellectuel. Les Idées ne vivent qu’en Dieu; mais elles y vivent

chacune d’une vie particulière et à elles toutes elles constituent Dieu

considéré comme artiste; mais chacune est un être vivant, fécond,

évolutif, qui a son exister et son devenir. Elles se soutiennent en Dieu

et Dieu se contemple en elles.

Et ceci précisément nous permet d’échapper au panthéisme matériel, si

l’on peut parler ainsi. Dieu n’est pas à proprement parler dans les

objets matériels; il est dans les idées générales, universelles et

éternelles de ces objets matériels, et ces idées sont en lui et sont une

partie de lui; mais non les objets que nous voyons et qui ne sont en

quelque sorte que les reflets éloignés de ces idées mêmes. N’adorons

donc pas Dieu dans les objets matériels, ce que nous sommes trop portés

à faire, d’une façon ou d’une autre. Adorons-le en lui-même comme force

suprême qui a tout organisé et comme bonté qui a organisé aussi bien

qu’il l’a pu et comme providence qui nous protège; adorons-le aussi dans

ses idées qui sont comme des membres de son être intellectuel, qui sont

comme des «personnes», comme des «hypostases» de Dieu. Dieu un en mille

personnes qui sont les Idées divines, voilà le panthéisme ou le Panthéon

platonicien. C’est une des conceptions, car on voit bien qu’il en a eu

plusieurs, que Platon a eues du monde.

Et nous-mêmes, quand nous faisons un objet, puisque nous aussi, à un

degré infiniment inférieur, nous sommes artistes, que faisons-nous? Nous

organisons la matière sur le modèle d’une de ces idées universelles

qu’il nous est donné d’entrevoir ou de soupçonner et qui nous inspirent.

Nous repensons donc la pensée de Dieu. Comme il a ordonné le monde les

yeux fixés intérieurement sur elles, de même nous ordonnons quelques

parcelles de l’univers suivant un plan dont il nous a permis

d’apercevoir et de saisir quelques traits. Les idées gouvernent donc le

monde et l’homme, du sein même de l’intelligence divine.

Il importe de savoir cela ou de le croire pour être persuadé que toute

œuvre humaine doit n’être pas détournée de sa nature, qui est

originellement divine. Nous travaillons sur le tracé, en quelque sorte,

des idées éternelles; lorsque nous ne nous inspirons pas uniquement

d’elles, qui sont pures et qui sont divines, nous nous montrons indignes

d’avoir reçu le privilège de les apercevoir partiellement ou de les

entrevoir. L’Idée éternelle nous oblige jusqu’à un certain point

matériellement et elle nous oblige moralement tout à fait. Elle nous

oblige jusqu’à un certain point matériellement, parce que nous ne

pouvons rien faire tout à fait en dehors d’elle et en nous passant

d’elle: nous ne pouvons créer. Elle nous oblige moralement tout à fait,

précisément parce qu’elle ne nous oblige matériellement que jusqu’à un

certain point: nous pouvons agir, non contre elle, mais en dépit d’elle

et d’une façon indigne d’elle, et c’est ce que nous ne devons pas faire,

parce que nous nous montrerions indignes nous-mêmes d’avoir reçu la

permission de la connaître un peu.

Il faut donc nous élever, de plus en plus, par un effort incessant,

jusqu’à la contemplation des idées éternelles, d’abord parce qu’elles

sont belles et parce que c’est une de nos missions de les retrouver et

de les démêler dans toute la mesure où cela nous est permis, mesure que

nous ne connaissons pas et qu’il serait lâche de nous imaginer

comme trop restreinte; ensuite parce que s’élever jusqu’à la

demi-connaissance, supposons, des Idées éternelles, c’est le seul moyen

d’entrer en communion avec Dieu. L’homme ne peut pas s’unir à Dieu

directement; il peut, sans doute, s’unir à Dieu, partiellement, en la

personne, pour ainsi parler, des idées divines. Dieu s’est laissé voir

d’imparfaite manière; mais enfin il s’est laissé voir dans ses idées,

puisque, de ces idées, les objets matériels sont les résultats et par

conséquent les reflets. De ces reflets l’homme s’élève jusqu’à la

contemplation des idées mêmes; et là il est, sinon en face de Dieu, du

moins en face de ce que Dieu a regardé et regarde encore.

C’est toute la communion que l’homme puisse avoir avec la Divinité, mais

c’en est une. L’homme pensant est voisin de Dieu dans la proportion où

il comprend les idées en ce qu’elles ont d’éternel.

Cela revient à dire, avec moins de métaphysique, que la pensée purifie.

Au fond c’est l’idée maîtresse de Platon. Nous verrons peut-être qu’il

l’a poussée trop loin; mais elle est vraie en soi. Quand Pascal a dit:

«Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale», je

crois savoir et vous savez pourquoi il a mis: «bien»; mais, en simple

philosophe; il aurait pu écrire: «Travaillons à penser; c’est le

principe premier de la morale.» L’homme qui pense peut agir mal; mais il

a beaucoup plus de chances d’agir bien ou de ne pas agir mal que l’homme

qui ne pense pas. L’injuste, pour parler comme Platon, est quelquefois

un homme qui pense et même assez subtilement, afin de trouver, à

l’adresse des autres et de lui-même, des prétextes à colorer ses

iniquités; mais le plus souvent l’injuste est un homme qui ne pense pas

du tout et qui se laisse tout entier diriger à ses passions, à ses

désirs et à ses appétits. En tout cas, c’est tout à fait l’avis de

Platon.

Il faut chercher à savoir ce qu’on ne sait point et ce qu’il est assez

probable qu’on ne saura jamais, parce que c’est une très bonne attitude

morale et un très bon exercice moral. Quand Socrate a fait beaucoup de

métaphysique, certain jour, il s’arrête pour dire: «A la vérité, Ménon,

je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce

que je t’ai dit soit vrai; mais je suis prêt à soutenir de parole et

d’effet, si j’en suis capable, que la conviction qu’il faut chercher ce

qu’on ne sait pas nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux

et moins paresseux que si nous pensions qu’il est impossible de

découvrir ce que nous ignorons et inutile de le chercher.»

Et c’est pour cela qu’il n’est nullement inutile, comme quelques-uns le

croient, de se livrer aux recherches métaphysiques.

* * * * *

Et tels sont les traits principaux de la métaphysique de Platon. Il est

trop évident que même lorsqu’elle paraît être «pure» elle est tournée du

côté de la morale comme vers sa fin, ou inspirée par une arrière-pensée

morale très obsédante, très dominante et très impérieuse. _Tout Platon

est une aspiration au parfait_; et le parfait par excellence, si je puis

ainsi parler, est pour lui la perfection morale.

Pour qu'on lise Platon · 第 17 / 26 题