Ainsi orienté, ainsi poussé par les tendances maîtresses que j’ai dites
et tempéré et contenu par son aptitude à comprendre ce qu’il n’aimait
pas, après de longues années de voyages, d’observations, de comparaisons
et de réflexions, vers quarante ans, d’après les meilleures conjectures
des historiens, Platon songea à enseigner et à écrire. On peut se le
figurer à cette époque, soit méditant au Cap Sunium, soit contemplant du
haut de l’Acropole cette ville qu’il aimait et qu’il détestait tout à la
fois, raisonnant à peu près de la manière suivante:
Ce peuple fut très grand et est encore digne d’intérêt. Son passé
légendaire auquel il ne faut, du reste, ajouter aucune créance, montre
au moins qu’il a tenu une certaine place dans l’humanité. Ses
législateurs furent des hommes de très grand sens pratique et qui
avaient l’instinct de la justice et qui sont restés justement célèbres
dans tout le monde civilisé. Sa résistance aux Asiatiques, quoique
démesurément amplifiée et exaltée par les historiens et les poètes, fut
singulièrement honorable et glorieuse. Il a eu des héros et il a eu des
saints, dans le sens vrai de ce mot. C’est un grand peuple qui
s’effondre.
Il est très probable qu’il va disparaître en très peu de temps,
peut-être avant la fin de ma vie. Sa décadence a été d’une rapidité
anormale et comme prodigieuse. On peut l’attribuer vraisemblablement à
plusieurs causes. Il avait un fond de frivolité et d’outrecuidance qui
lui faisait croire que le monde était destiné à être sa conquête, et il
s’est jeté dans des entreprises folles qui l’ont amené en trois
générations à être conquis, désarmé et blessé à mort. Il respire
actuellement, parce que ses vainqueurs sont occupés ailleurs; mais un
nouveau conquérant, et qui n’aura pas beaucoup de peine à être le
conquérant définitif, peut se dresser demain.
Ce peuple ne prend point du tout le chemin qui peut mener au relèvement
et à la santé politique. Après avoir été trop patriote et comme enivré
de volonté de puissance, il semble n’être plus patriote le moins du
monde, et c’est bien un trait et une marque de sa versatilité naturelle.
Il croit être démocrate, et s’il l’était ce ne serait déjà point une
très bonne fortune; mais il ne l’est pas; il est foncièrement
anarchique. Ne pas obéir, n’avoir aucune hiérarchie et que personne ne
soit au-dessus d’un autre, c’est à peu près sa seule idée générale. Il
l’habille, à ce qu’il me semble, de la formule suivante: «Je ne veux pas
obéir; je veux être persuadé.» C’est assez spirituel et ce ne serait pas
si loin d’être juste; mais comme il est très passionné, très artiste et
très féminin, il se trompe sur ce qu’il appelle persuasion: il se croit
persuadé quand il est flatté et il trouve une foule de gens, comme on
pense, pour lui prodiguer cette persuasion-là.
Il s’ensuit qu’il n’a pas de gouvernement et qu’il ne se gouverne pas.
Il n’y a à Athènes aucun plan suivi de gouvernement, aucune idée
directrice, même fausse. Cette belle ville est une trière à la dérive.
On se relève de tout avec la force morale; mais ce peuple n’a aucune
moralité. A vrai dire, il n’en a jamais eu beaucoup, si ce n’est sous
forme de patriotisme; mais il en a moins que jamais et non pas plus en
haut qu’en bas; et, de plus, il a en lui, très actifs, de terribles
éléments d’immoralité, de terribles agents de démoralisation.
Il est corrompu par ses sophistes. Ceux-ci exercent leurs ravages dans
la classe supérieure, qui n’est plus dirigeante, mais qui pourrait être
édifiante, excitante, assainissante et qui commence à être tout le
contraire. Le tort des Sophistes, qui sont gens d’esprit et de talent,
est de n’avoir aucun idéal, de tout rapporter au succès et de
n’enseigner rien autre chose que des moyens de succès.
Leurs élèves, par suite, sont tous des contrefaçons d’Alcibiade. C’est
Critias, Thrasymaque, Calliclès, jeunes gens brillants, spirituels,
séduisants et éloquents, mais qui ne songent à autre chose qu’à
«arriver», qu’à dominer, sans se soucier des moyens et sans se demander
dans quel but. Quand ils ont dit: «Il s’agit d’être les premiers dans la
ville», ils ont dit tout ce qu’ils pensent et ils sont au bout de leur
philosophie. Or ne vouloir qu’arriver au pouvoir par quelques moyens que
ce soit et, parvenu là, ne savoir pas pour quoi faire, c’est une
puérilité et une espèce de sauvagerie. C’est le contraire même d’une
civilisation, même rudimentaire. Les Sophistes avec tout leur talent,
tout leur savoir et toutes leurs prétentions, ne sont que des
professeurs d’ambition cynique.
Ce peuple est encore perverti par ses poètes et artistes. Ce sont gens
qui ont un certain sentiment du beau, mais qui croient fermement que
cela suffit à l’humanité. Ils sont immoralistes sans cynisme, eux; mais
en toute candeur et, ce qu’il y a de grave, ils traitent sans aucun
souci du sentiment de la moralité tous les sujets possibles et notamment
ceux qui pourraient mettre quelque force morale et quelque _ton_ dans
les âmes. Les vieilles légendes, nationales ou autres, qui auraient
souvent un grand sens et une grande portée et qui seraient de nature à
faire réfléchir, ils les traitent en beauté, uniquement, et en
considération seule de l’agrément qu’elles peuvent avoir. Pourvu que la
bulle de savon soit brillante et chatoyante et s’envole avec grâce, ils
sont pleinement satisfaits.
Et, après tout, on ne peut guère leur demander autre chose et le foulon
n’a qu’à fouler; mais le malheur c’est que ce peuple attribue à ces jeux
une importance extraordinaire et ne voit rien au monde de plus
considérable. C’est précisément le moyen de rester enfant éternellement.
L’enfant _a raison_ de s’attacher au beau et de s’en pénétrer en quelque
sorte, et, si je faisais un traité de pédagogie, c’est bien, quoique
avec toutes sortes de précautions, par la _mousikè_, tout autant que par
la gymnastique et peut-être un peu plus, que je dresserais les
nourrissons de la cité. La vue de la beauté donne à l’âme l’eurythmie
nécessaire.
Mais ce n’est là qu’un moyen d’éducation, c’est un acheminement; ce
n’est pas le but. Les Athéniens restent enfants en ceci qu’ils
considèrent comme l’objet de la vie ce qui n’en est que la préparation
d’abord et l’ornement ensuite. Si l’on veut, ils ne sont pas corrompus
par l’art; mais ils sont maintenus par leur amour excessif de l’art dans
l’immoralité, dans l’indifférence morale qui leur est naturelle et qui
est entretenue puissamment par d’autres choses.
Et ce peuple est enfin corrompu par ses prêtres, qui sont les derniers
des hommes. Ils n’ont, à la vérité, aucune influence sur l’élite, qui en
partie ne croit à rien, en partie ne croit qu’à la divinité du beau, en
partie croit secrètement, et avec des allures de conspirateurs, aux
mystères, assez purs et assez obscurs aussi, d’Éleusis ou des Orphistes.
Oui, l’élite athénienne échappe aux prêtres complètement. Mais
qu’importe, si les prêtres conservent un immense ascendant sur le
peuple, qui est ici le maître absolu?
Or les prêtres tiennent le peuple et ils l’abêtissent à souhait et le
démoralisent à merveille. Ils le gorgent d’oracles idiots; le flattant
par le merveilleux comme les démagogues par des caresses et des
déclarations d’amour; lui faisant croire tous les matins qu’il va être
vainqueur de la terre et qu’il est le mignon des dieux tout-puissants.
Ils l’habituent au vice en le lui représentant comme rachetable par des
sacrifices et des présents offerts à la divinité. Et, par ce double
procédé, ils l’amputent et de toute virilité et de toute moralité. Il y
a longtemps déjà que ce peuple n’a plus d’âme.
Aussi, après de terribles blessures reçues et de terribles déchéances,
dont il n’a plus l’air de se souvenir le moins du monde, voilà qu’un
peuple jeune et fort, qu’il est assez inepte pour mépriser, se dresse au
nord et s’apprête à le rayer définitivement du nombre des nations.
Mais précisément n’est-ce pas là une bonne contingence et ne faudrait-il
pas justement laisser aller les choses comme elles vont et où elles
doivent naturellement aller?
Je ne sais trop. Outre que le patriote ne peut même pas et ne doit pas
se poser cette question, le philosophe a quelque raison d’y répondre
négativement. Sans doute ce qui importe à l’humanité c’est que les
peuples faibles disparaissent et que les peuples sans moralité, ce qui
est à très peu près la même chose, disparaissent, et que les peuples
sots, ce qui est encore dans le même ordre d’idées, soient anéantis.
Cependant on peut plaider avec quelque raison la cause des peuples
faibles, immoraux et sots, qui du reste ont de l’esprit, ce qui, et nous
en sommes bien la preuve, n’est pas contradictoire.
Que les Athéniens disparaissent comme peuple, évidemment cela ne fera
point un grand tort à l’humanité, et même on peut soutenir que cela lui
sera un profit, les Athéniens donnant un mauvais exemple, celui de la
déraison. Et l’on peut dire aussi que cela ne leur fera aucun tort à
eux-mêmes, puisqu’ils continueront à avoir de l’esprit et à faire de
belles statues, seule vocation qui soit la leur, et qu’ils seront
administrés plus sagement qu’ils ne le sont, à coup sûr, puisqu’ils ne
le seront pas par eux-mêmes.
Tout cela est juste. Mais je crois bien aussi qu’un peuple qui cesse
d’être un peuple perd quelque chose même de ses qualités non politiques
et que les Athéniens auront moins d’esprit, et feront moins de belles
statues et de belles tragédies quand ils seront province de quelque
vaste empire. L’autonomie nationale est une fierté qui soutient même le
particulier, même l’artiste, même le poète, même le philosophe, et qui
lui donne ou lui garde toute son énergie et toute sa vertu productrice
et créatrice. Cela est à peu près certain.
Il y a donc perte pour l’humanité tout entière quand un peuple qui n’est
pas un simple agrégat d’imbéciles est absorbé par un peuple plus
puissant.
Ceux qui rêvent une humanité tout entière régie par un seul
gouvernement, celui du peuple le plus fort, font un rêve très séduisant
et je dirai honorable, au point de vue de la paix humaine; mais ils ne
songent pas assez que, bon gré mal gré, c’est à une sorte de congestion
cérébrale de l’humanité qu’ils visent en effet, avec afflux de sang à la
tête et paralysie de tout le reste. Le centre du monde transporté
quelque part ailleurs qu’ici, il se peut très bien que les Athéniens et
les Béotiens, qui ne sont pas des sots, et les Corinthiens et tous les
autres deviennent stupides ou rebroussent chemin, du moins, vers
l’ineptie primitive. Il est bon que l’humanité ait plusieurs foyers de
civilisation, et dès que l’un de ces foyers ou s’éteint ou est comme
invité à s’éteindre, c’est vraiment une perte pour l’humanité générale.
C’est pour cela, et sur ce point l’instinct populaire ne se trompe pas,
c’est pour cela qu’il est vraiment du devoir de chaque citoyen de ne pas
renoncer sa patrie et de ne point la considérer comme disparue tant
qu’elle ne l’est pas matériellement et sans retour, quand bien même il
la considère comme moralement n’existant plus.
Mon devoir est donc d’essayer de rendre une âme à ce pays qui est le
mien.
Or ce qui lui manque, en haut, en bas et au milieu, c’est une moralité
et une morale; et que ceci donne cela, rien n’est plus douteux; mais il
y peut contribuer et, tout compte fait, le philosophe ne peut faire
autre chose pour essayer de rendre une moralité à un peuple que de lui
prêcher une morale.
Moralisons donc et par l’exemple et par la doctrine. C’est ce qu’a fait
Socrate, et il n’y a meilleur conseil à suivre en cette ville et du
reste en ce monde que d’imiter Socrate. Il faudrait écrire une
_Imitation de Socrate_ en autant de volumes qu’il sera nécessaire ou
expédient.
Socrate, du reste, avait ses défauts. Il était trop satirique, trop
ironique, trop sardonique et trop amoureux de l’attitude de gageure ou
de défi. Ce sont choses à conserver, comme sel et ragoût, mais à
atténuer et embellir de bonne grâce. De plus, il n’avait aucun système,
de quoi d’aucuns pourront le louer, mais ce qui ne manque jamais de
donner à une discipline philosophique quelque chose de négatif. Il
disait trop: «Vous ne savez rien--ni moi non plus.» A quoi l’on pouvait
répondre: «Donc taisons nous--et vous aussi.» Il est bon d’affirmer
quelque chose et de dire: «je sais», sans prétendre, du reste, tout
savoir. Mais savoir quelque chose, seulement quelque chose, c’est déjà
systématiser.
Je donnerai donc aux Athéniens mes idées générales sur l’ensemble des
choses; mais, pour ne point perdre de vue mon dessein, toujours en
rattachant toutes ces idées à la morale, à l’importance supérieure de la
morale et à la nécessité de la morale. La morale était le tout de
Socrate, elle sera le fond et le centre de Platon, toutes les parties de
mon enseignement étant, du reste, présentées de telle sorte que ce
centre et que ce fond resteront bien dans les esprits, en dernière
analyse, comme étant le tout.
Ce socratisme, je ne dirai pas surélevé, mais complété et couronné, je
voudrais qu’il devînt l’esprit public athénien. On ne sait jamais ce qui
peut advenir. Il n’est pas impossible que les Athéniens reconnaissent
très nettement en moi un second Socrate et me fassent boire de la ciguë,
ce qui est la bonne mort des héros de la pensée; il n’est pas
impossible, quoiqu’il soit moins probable, qu’ils se prennent
d’enthousiasme pour ces doctrines et qu’ils se régénèrent en s’en
inspirant; il n’est pas impossible, encore, qu’ils s’en amusent
tranquillement, sans en profiter le moins du monde, et qu’ils me
laissent tranquille jusqu’à l’âge le plus avancé.
Dans les deux premiers cas j’aurai eu une destinée très glorieuse et
littéralement digne d’un dieu, et dans les trois cas j’aurai fait mon
devoir d’homme, de philosophe et de citoyen.
Et puis c’est toujours une chose très intéressante que de philosopher.
* * * * *
Ainsi pouvait parler Platon en regardant la Théorie revenir encore une
fois de Délos.