Et cependant, malgré ses haines et comme il arrive à tout homme
intelligent et réfléchi, Platon n’est pas sans comprendre, un peu
confusément peut-être, ce qu’il y a de juste dans tout ce qui--idées,
mœurs et institutions--est le plus contraire à ses idées propres.
C’est à la fois l’embarras et le stimulant et du reste la condition
d’être de tout penseur. On ne comprend jamais bien que ce dont on
comprend le contraire et cela ne laisse pas d’embarrasser et d’entraver
quelques-uns, même jusque-là qu’ils s’arrêtent dans le scepticisme ou
dans la neutralité; et cela aussi est pour les esprits vigoureux un
aiguillon, les poussant à résoudre l’antinomie ou à s’en évader par
quelque invention heureuse.
Platon déteste les poètes, et il est poète lui-même, et d’ailleurs
tellement amoureux de poésie qu’il cite sans cesse les poètes, beaucoup
plus que ne font à l’ordinaire les écrivains grecs, du moins de son
temps.
Platon déteste les sophistes; et il est très évident qu’il est si
pénétré de leurs leçons, de leur influence et en quelque sorte de leur
esprit même, qu’il n’a pas inventé une autre façon de raisonner que la
leur; si l’on ne doit pas dire qu’il a perfectionné la leur et l’a
raffinée et aggravée. Ç’a été sa faiblesse auprès de la postérité qu’il
a toujours prouvé le vrai à l’aide de tous les artifices dont on se sert
à l’ordinaire pour prouver le faux. Il prouve le vrai par des arguments
captieux, des pièges tendus, des digressions déconcertantes, des
manœuvres stratégiques, des faux-fuyants et des paradoxes. Il est le
sophiste de la vérité. Il a, pour parler à peu près le langage de
l’école d’alors, il a «l’idée forte», et il semble s’appliquer à la
prouver par le «discours faible».--Avez-vous remarqué que, même quand il
met en présence les Sophistes et Socrate, ce sont les Sophistes qui vont
plus droit au but et qui ont plus de loyauté dans la discussion; et que
c’est Socrate qui louvoie sans cesse et qui a sans cesse les démarches
tournantes et les mouvements obliques?
Est-ce coquetterie? On l’a cru, peut-être avec raison. Est-ce regret et,
comme on était tenté de dire tout à l’heure: «regrette-t-il assez de
n’être pas poète épique!», doit-on dire maintenant; «il regrette
vraiment de n’être pas un sophiste et il veut l’être au moins dans la
forme»?--C’est plutôt très vaste et souple compréhension et maîtrise
intellectuelle; et _ce qu’il y a de bon_, à son avis et selon son goût,
_dans chaque chose_, et l’âme de bonté qu’il y a dans les choses
mauvaises et l’âme de vérité qu’il y a dans les choses fausses, comme a
dit Spencer, il ne voudrait pas quelles lui échappassent et il sentirait
un manque à en être privé.
Il n’est personne d’un peu cultivé qui ne soit un peu dans cet état
d’esprit et il suffit de ne point s’y complaire trop et de ne s’y point
trop arrêter; mais à la fois on peut trouver que Platon s’y est trop
amusé pour rester toujours clair; et à la fois on serait fort désespéré
qu’il n’eût aucunement cédé à cette tendance.
Il a détesté les prêtres et les dieux; et, non seulement c’est un esprit
religieux et un esprit mystique; mais c’est un prêtre et c’est un
mythologue et un mythopoète et comme un démiurge de mythes. Nul doute
qu’il n’eût l’esprit sacerdotal, qu’il n’eût voulu être un prêtre, un
prêtre très pur, un prêtre à faire rougir et à plonger dans la confusion
les prêtres qui l’environnaient; mais un prêtre. La _République_ tout
entière et aussi et surtout les _Lois_ sont d’un Moïse attique, d’un
Moïse qui écrit les tables de la loi sur le Cap Sunium.
Et pour ce qui est de mythologie, moitié dernier éditeur des philosophes
mythiques qui l’ont précédé, moitié créateur et inventeur, il en fait
une tout entière, il en construit une qui est intégrale, à quoi il ne
manque rien et qui est à ravir l’imagination. On peut même dire, et on
le verra assez par la suite, que Platon est hanté par le mythe comme un
voyant par des visions. Je ne crois pas qu’il faille du tout dire que
ses mythes sont des _ornements_ dans ses dialogues. Ils sont, sinon la
substance même de l’esprit de Platon, du moins un des éléments
principaux de sa pensée. Je le crois, sans doute, surtout un esprit
abstrait; mais je le crois en même temps un esprit qui a besoin de voir
la métaphysique en tableaux pour se satisfaire pleinement.
En cela très grec, et d’une race dont c’est précisément la marque
distinctive qu’elle avait l’esprit aussi subtil que plastique et aussi
plastique que subtil et qu’il lui était difficile de sacrifier une de
ces facultés à l’autre et de faire plier l’une des deux sous la pression
de l’autre, quelque forte que fût celle-ci.
Le mythe est donc ce que Platon respire, comme l’abstraction est ce
qu’il élabore, et l’abstraction est son travail, qu’il aime, et le mythe
sa récréation naturelle, qu’il aime peut-être plus; à moins, ce qui est
probable, qu’il aime autant l’un que l’autre, selon les heures, et
qu’une vie partagée entre les deux lui paraisse harmonieuse comme une
œuvre d’art et la seule digne d’être vécue.
Et enfin, dernier contraste, ou plutôt dernier _complément_ et chose qui
montre plus que tout cette compréhension peut-être volontaire, plus
probablement naturelle et instinctive du génie de Platon, il déteste la
démocratie; il déteste l’égalité; il n’attend rien de bon de l’égalité,
et l’égalité ne laisse pas d’exercer sur lui je ne sais quelle séduction
qui reste confuse, mais qui est bien significative, puisque, par ce
qu’elle a d’indéterminé, elle ressemble à je ne sais quoi comme un vague
aveu, ou un vague regret ou un vague retour.
C’est Mme de Rémusat, je crois, qui a dit: «On n’est jamais uniquement
ce qu’on est surtout.» Platon est surtout aristocrate; c’est bien
évident et c’est certain; mais il ne peut pas s’empêcher, ou de
regretter de n’être pas égalitaire, ou de chercher à l’être de quelque
façon;--et l’on est toujours un peu ce qu’on regrette de n’être pas.
Avez-vous lu cette singulière page des _Lois_? Je confesse que je ne la
comprends pas; mais comme indication, au moins, de quelque chose qui n’a
pas été exprimé et qui peut-être ne pouvait pas l’être, elle est bien
curieuse: «Il n’y a d’_égalité entre les choses inégales qu’autant que
la proportion est gardée_, et ce sont les deux extrêmes de l’égalité et
de l’inégalité qui remplissent les États de séditions. Rien n’est plus
conforme à la vérité, à la droite raison et au bon ordre que l’ancienne
maxime _qui dit que l’égalité engendre l’amitié_. Ce qui nous met dans
l’embarras, c’est qu’il n’est pas aisé d’assigner au juste l’_espèce
d’égalité propre à produire cet effet_; car il y a deux sortes d’égalité
qui se ressemblent par le nom, mais qui sont bien différentes en
réalité. L’une consiste dans le poids, le nombre et la mesure: il n’est
point d’État, point de législateur à qui il ne soit facile de la faire
passer dans la distribution des honneurs en les laissant à la
disposition du sort. Mais il n’en est pas ainsi de la vraie et parfaite
égalité, qu’il n’est pas aisé à tout le monde de connaître. Le
discernement en appartient à Jupiter, et elle ne se trouve que bien peu
entre les hommes. Mais encore c’est le peu qui s’en trouve, _soit dans
l’administration publique, ou dans la vie privée, qui produit tout ce
qui s’y fait de bien_. C’est elle qui donne plus à celui qui est grand,
moins à celui qui est moindre, à l’un et à l’autre dans la mesure de sa
nature. Proportionnant ainsi les honneurs au mérite, elle donne les plus
grands à ceux qui ont plus de vertu et les moindres à ceux qui ont moins
de vertu et d’éducation. Voilà en quoi consiste la juste politique, à
laquelle nous devons tous tendre, mon cher Clinias, ayant toujours les
yeux fixés sur cette égalité dans l’établissement de notre nouvelle
colonie. Quiconque pensera à fonder un État doit se proposer le même but
dans son plan de législation et non pas l’intérêt d’un ou de plusieurs
tyrans ou l’autorité de la multitude; mais toujours la justice, qui,
comme nous venons de le dire, n’est autre chose que l’égalité établie
entre les choses inégales, conformément à leur nature.»
Il m’est certes impossible d’expliquer ce que Platon veut dire ici.
Cette égalité introduite entre des choses inégales, cette égalité
proportionnelle qui ne peut être que l’inégalité, ce partage des
honneurs selon les mérites et en considération de la vertu et de
l’éducation qui est à peu près la formule de la _Déclaration des Droits
de l’homme_: «la République ne connaît d’autres motifs de préférence que
les vertus et les talents», mais qui reste bien vague et qui en tout cas
est si peu l’égalité que précisément elle l’exclut; cet essai, en vérité
sophistique, de donner le mot en retenant la chose et d’arriver
péniblement, en quelque sorte, à pouvoir prononcer le mot tout en se
gardant bien de le définir et de le faire correspondre à une chose
définissable; cet emploi plaisant du mot «vrai», que nous avons retrouvé
si souvent et qui est le signe qu’on n’accepte point la chose que l’on
préconise sans doute, mais que l’on ne préconise qu’à la condition
qu’elle soit «véritable», c’est-à-dire conforme à notre goût, en telle
sorte que tout homme qui vous parle de «vraie» justice, c’est qu’il ne
veut point de la justice, et que tout homme qui vous parle de «vraie»
liberté, c’est qu’il est despotiste, et que tout homme qui vous parle de
«vraie» propriété individuelle, c’est qu’il est collectiviste;--tout
cela évidemment montre surtout l’embarras de Platon dans cette affaire;
embarras qu’avec son eutrapélie habituelle il avoue lui-même; mais tout
cela montre aussi qu’en vérité, il voudrait bien trouver un moyen d’être
égalitaire.
Vous avez remarqué cette pensée profonde: «c’est l’égalité qui engendre
l’amitié». Elle est en parfaite contradiction, ce me semble, avec cette
autre, toute voisine: «Ce sont les deux extrêmes _de l’égalité et de
l’inégalité_ qui remplissent les États de séditions»; et du reste elle
est fausse, et si l’amitié entre inégaux est à peu près impossible, il
est vrai aussi que l’amitié entre égaux est parfaitement rare. Cette
pensée est donc contredite par Platon lui-même et d’ailleurs très
contestable; mais elle contient une âme de vérité, parce que, prise à
l’inverse, elle est assez vraie, parce que ce n’est pas de l’égalité que
naît l’amitié, mais de l’amitié que naît l’égalité ou une sorte
d’égalité.
Sont égaux de cœur, pour ainsi parler, et se sentent égaux de cœur les
citoyens, les concitoyens, les compatriotes qui s’aiment. On est des
égaux quand on est des frères. La «vraie» égalité est la fraternité. La
«vraie» égalité, et je ne veux pas dire que l’autre soit fausse, mais
j’entends que celle-ci est bonne et qu’elle est féconde, la vraie
égalité existe quand des citoyens très inégaux en forces, en
intelligence, par l’éducation, par la fortune, sont convaincus
cordialement que cependant, d’une certaine façon, ils sont égaux encore,
soit comme fils d’un même père, et c’est l’égalité à base de sentiment
religieux, soit comme fils de la même mère, et c’est l’égalité à base de
sentiment patriotique. La vraie égalité consiste à croire que, malgré
tant d’inégalités, on aime également quelque chose ou l’on est aimé
également par quelqu’un.
Cette égalité de fond, si on la sent comme par dessous tant d’inégalités
nécessaires, à savoir naturelles ou imposées par l’histoire, si on la
sent, elle existe; si on ne la sent pas, elle n’existe point.
Mais si on la sent très fortement, non seulement elle existe, mais elle
est féconde. Elle crée. Elle se crée elle-même, et je veux dire qu’elle
se développe et elle crée une foule d’actes de solidarité, de dévouement
des uns envers les autres qui aboutissent à une égalité générale, non
seulement très réelle, mais très sensible.
Il me semble que c’est cela qu’a entrevu Platon, et je ne me ferai pas
prier pour dire que non seulement il l’a entrevu, mais qu’il l’a très
bien vu; et que c’est moi qui par ma faute ne fais que l’entrevoir dans
sa rédaction.
Il me semble donc que c’est cela que Platon a vu et a cherché à démêler.
Il sentait bien que la démocratie, quoi qu’en eût dit Thucydide et quoi
que, tout compte fait, il en pensât lui-même, ne pouvait pas être tout
simplement «_une bêtise_».
Et d’ailleurs ce sont les simplistes, c’est-à-dire les gens grossiers,
qui décident ainsi et qui s’expriment de la sorte. Il sentait bien qu’il
devait être vrai et qu’en tout cas il était élégant de croire que la
démocratie contenait en son fond quelque chose qui était moins bête
qu’elle.
Et c’est pour cela qu’il cherchait et que peut-être il trouvait ce qui
est la beauté cachée de l’idée égalitaire ou ce qui peut en excuser le
goût.
Toujours est-il que Platon est assez «complexe» pour que, même en
politique, même sur le point où il était le plus séparé de ses
adversaires, il fût encore au moins disposé à leur accorder quelque
chose et c’est à savoir la faveur flatteuse de pousser la condescendance
jusqu’à affecter de les comprendre, et mieux qu’ils ne se comprenaient
eux-mêmes.--L’égalité? Je leur en donnerai leçon quand il me plaira.