(Suite et fin.--Voir pag. 249 et 266.)
[Illustration: Le fort du Mont-Valérien.]
Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en
terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette
masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont
elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations
de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais
ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la
place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du
milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure
ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa
force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux
rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.
[Illustration.]
Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions
générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la
description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun
de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de
Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus
glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques
joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de
Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du
château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas
évoquées!
Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la
forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur
haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques
années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337
Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon
que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût
pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre,
maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain
légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup
Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance
où ils venaient se _soulacier_ et _s'esbattre_; mais, sous ce prince, ce
lieu de _soulas_ et _d'esbattement_ devint une triste prison d'État.
Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination:
Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII
fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi,
l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave
Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je
leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis
nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau
tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait
déjà honteusement arboré le drapeau blanc.
L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier
d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à
chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et
très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur
d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui
regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable:
la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle
consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du
Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis),
qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir
cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques,
crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne
passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur
l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis
préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de
nous contenter d'en examiner les dehors.
Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs
d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont
des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est
voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de
la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein,
sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé,
autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous
continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C
destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche,
après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui
contiennent la salle d'armes et les différents magasins
d'approvisionnement.
En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante,
c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau
gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à
travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël.
Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez
ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se
faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri
II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre
et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son
existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible
ennemi le convoite, le génie militaire.
Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par
un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un
pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un
pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles,
en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le
fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt
plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant,
s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est
devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste
encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne
peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le
secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une
cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il
est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par
un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on
embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les
prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour
un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son
cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses
Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné.
Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à
Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route,
qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que
dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent
les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal;
sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question;
sortons vite.
La face du midi de la forteresse est occupée tout entière par une grande
caserne casematée et terrasse G. Elle relie deux vastes bâtiments de
construction royale; ce sont eux que fit élever Louis XIII. Celui de
gauche H est habité par S. A. R. M. le duc de Montpensier, capitaine en
deuxième au 4e régiment d'artillerie. Il loge dans les appartements
d'Anne d'Autriche. Un régiment d'infanterie est installé dans celui de
droite H'.
Pour sortir vous pouvez passer par la porte I, qui correspond à celle
par laquelle vous êtes entré, et qui se trouve au milieu de la face
méridionale, elle vous conduira sur le polygone on se font les
différentes manoeuvres du régiment d'artillerie.
Une troisième issue passe sous une tour K située en face du donjon;
c'est elle que nous allons prendre. Cette porte est restaurée comme vous
voyez; on lui a heureusement conservé son caractère gothique. Vous
franchissez sur un pont-levis le fossé oriental, et par un talus assez
roide, après avoir dépassé une triple allée d'arbres magnifiques, vous
descendez au milieu des nouvelles constructions dont il a été question à
la Chambre des Députés; il y a quelques jours seulement. Ces
constructions consistent jusqu'à présent en 12 bâtiments assez spacieux:
10 sont destinés à servir d'écuries, 2 seulement L sont élevés d'un
étage avec comble, les 8 autres M n'ont qu'un grenier à fourrage. Il
reste encore un immense espace vide qui probablement va se trouver
rempli par tout ce qui est nécessaire au casernement de deux régiments
d'artillerie, car Vincennes doit devenir une école de première classe.
C'est là que devait s'élever aussi l'école de pyrotechnie pour laquelle
la Chambre a refusé les fonds demandés, par le ministère.
Toute cette étendue se trouve reliée au fort par une enceinte bastionnée
entourée de fosses, protégée par un chemin couvert et un glacis (voir le
plan); mais cette enceinte ne ressemble pas dans tous ses détails à
celle des autre forts.. Ainsi le front oriental seul est terrassé, et
nos lecteurs n'ont rien de nouveau à y voir. Au centre de ces deux
bastions s'élèvent deux magasins à poudre Q; au milieu de sa courtine,
une porte R avec un pont-levis établit la communication avec
l'extérieur. Les deux grandes branches, au contraire, ne sont pas
terrassées, la banquette recouverte en bitume, le parapet, sont en
maçonnerie, sous cette banquette sont pratiqués des créneaux séparés de
trois en trois par les pieds droits des voûtes qui la soutiennent. Les
petits bastions S n'ont pas de créneaux; leur terre-pleins est terrassé,
mais leur parapet est en maçonnerie; à leurs flancs, des embrasures
permettent l'emploi de l'artillerie. Sur le milieu de chacune des deux
courtines les plus rapprochées du fort, s'ouvrent deux portes P à double
arcade; à leurs côtés sont deux corps-de-garde O destinés aux postes de
police et aux portiers-consignes.
[Illustration: Plan du château de Vincennes.]
Nous voici parvenus au but que nous nous étions proposé: l'homme le plus
étranger à l'art militaire peut, au moyen de ces quelques notes, diriger
ses promenades aux environs de Paris et comprendre les travaux qu'on y
exécute. Puissent encore ces détails sur des remparts, que chacun de
nous est peut-être appelé à défendre, détruire le funeste préjugé qui
subsiste contre la possibilité d'empêcher une armée ennemie d'entrer
dans Paris, et prévenir les hontes de 1811 et 1815! Certes, ces
remparts; si puissants, élevée à tant de frais, ne seront redoutables
qu'autant qu'ils renfermeront de courageux défenseurs et des chefs
dévoués: les plus méchantes bicoques ont soutenu des sièges héroïques,
les places les mieux fortifiées ont capitulé honteusement. Une ville est
imprenable quand sa garnison et sa population veulent réellement la
défendre; la brèche serait faite, l'assaut donné, l'ennemi dans la
ville que rien encore ne serait désespéré. On a vu des assigeants
supérieurs en nombre maîtres un moment d'une ville et chassés
honteusement par la garnison vaillamment retranchée dans les maisons.
Est-ce rop présumer de la brave population parisienne et du dévouement
de nos armées que de croire que de pareils exemples donnés par nos pères
ne seraient pas perdus?