ANNIVERSAIRE DU 13 JUILLET.

[Illustration.]

[Illustration.]

Paris se rappelle encore la commotion produite, l'an dernier, par cette

nouvelle inattendue: «Le duc d'Orléans n'est plus!» On sut la mort en

même temps que l'accident, tant ce coup de foudre avait été rapide. Les

partis furent unanimes dans leur sympathie; on se redit avec amertume

cette mort d'un prince dans une arrière-boutique, cette mort d'un

capitaine oin du champ de bataille, ce brancard sanglant porté par des

sous-officiers de l'armée d'Afrique, et la famille royale, des maréchaux

de France, des ministres, suivant à pied le corps d'un fils, d'un

compagnon d'armes, d'un héritier plein d'avenir.

[Illustration.]

[Illustration.]

[Illustration.]

Tous les détails des funérailles, après une année d'intervalle, sont

encore présents à la mémoire. Nous voyons l'immense cathédrale voilée de

noir; le catafalque dressé entre les deux nefs latérales sous un

baldaquin de velours doublé d'hermine; les cinq cents cierges

flamboyants; les cariatides argentées, et la foule se succédant pendant

quatre jours entiers, pour venir dire au prince royal un dernier adieu.

La duchesse douairière d'Orléans avait fait construire, au château de

Dreux, sur l'emplacement de l'église collégiale, une chapelle sépulcrale

pour les princes des maisons de Toulouse et du Maine. C'est là que le

duc d'Orléans repose, à côté de la princesse Marie, sa soeur. C'est là

aussi qu'un service funèbre a été célébré, le 13, en présence de sa

veuve et de ses parents désolés; mais, quoique son cercueil eût été

placé dans les caveaux de Dreux, la reine a voulu qu'un monument

consacrât le lieu où il a rendu le dernier soupir. La maison de M.

Cordier a été achetée par la liste civile pour la Minime de 110,000

francs; elle a été démolie, et, il y a six mois, M. Fontaine et M.

Lefranc, architectes-inspecteurs, ont jeté les fondements d'une chapelle

qui vient d'être inaugurée le 11 juillet.

Cette cérémonie s'est accomplie sans éclat; Pares n'y a pas été convié;

la douleur de la famille royale n'a pas voulu de nombreux témoins. Le

roi, la reine, la duchesse d'Orléans, le duc et la duchesse de Nemours,

madame Adélaïde, les ducs d'Aumale et de Montpellier, ont assisté à la

bénédiction donnée par l'archevêque de Paris. Les seules personnes

admises à célébrer avec eux le fatal anniversaire, ont été les

ministres, les maréchaux Gérard et Sébastiani, le comte de Montalivet,

les généraux Aupick, Marbot et Baudrand, les présidents des deux

Chambres. M. Bertin de Veaux, officier d'ordonnance de S. A. R., le duc

d'Elchingen, aide-de-camp du prince, les aides-de-camp, officiers et

écuyers de la maison militaire du roi, M. de Boismilon, secrétaire des

commandements, les membres du conseil de l'instruction publique, et

quelques autres dignitaires, dont la plupart avaient été présents à la

catastrophe du 13 juillet.

L'édifice, formant une croix grecque, s'élève au milieu d'un enclos

planté d'arbres. Il est d'un style byzantin, mitigé par quelques détails

d'architecture antique; une croix en pierre domine le point

d'intersection des nefs. Le bras droit est occupé par une chapelle

dédiée à saint Ferdinand, le bras gauche par un cénotaphe et le choeur

par l'autel de Notre-Dame-de-Compassion, dont la statue décore une niche

extérieure pratiquée dans l'abside. Les trois portails s'arrondissent à

plein cintre, et sont ornés de rosaces, où sont peintes la Foi, la

Charité et l'Espérance.. Dix fenêtres cintrées, qui répandent dans

l'enceinte un jour mystérieux, sont enrichies de vitraux fabriqués à la

manufacture de Sèvres, d'après les compositions de M. Ingres. Ils

représentent saint Philippe, Saint Louis, Saint Robert, saint Charles

Borromée, saint Antoine de Padoue. Sainte Rosalie, saint Clément

d'Alexandrie, sainte Amélie, saint Ferdinand, sainte Hélène, saint

Henri, saint François, sainte Adélaïde et saint Raphaël.

[Illustration: Église de Dreux.]

[Illustration: Chapelle Saint-Ferdinand, à Sablonville, inaugurée le 11

juillet.]

La sacristie est derrière le choeur, en dehors de la croix. Devant le

portail principal, on a réservé un hémicycle à la circulation des

voitures; en face sont les salles destinées au service, de l'église et

le logement du desservant.

Le cénotaphe élevé au duc d'Orléans a été exécuté dans les ateliers du

Louvre, par M. Triquetti, d'après les dessins de M. Ary Scheffer. Un

piédestal de marbre noir porte la figure du prince, étendu sur un

matelas, et revêtu du costume d'officier-général; sur un socle qui forme

le prolongement du piédestal, à droite, est un ange en prière, l'une des

dernières oeuvres de la princesse Marie. Qui eût dit à cette royale

artiste, si prématurément moissonnée, que son frère lui survivrait si

peu de temps, et qu'elle travaillait à lui compléter un mausolée?

Les deux statues sont en marbre blanc de Carrare. Un enfoncement

semi-circulaire, ménagé dans le piédestal, renferme un bas-relief d'un

beau caractère; la France, sous la forme d'un ange, étreint du bras

gauche une urne qu'elle arrose de larmes, et tient de la main droite un

drapeau tricolore renversé.

[Illustration: deco.]

Revue algérienne.

PLAN FIGURATIF ET DESCRIPTION DE LA ZMALA.--ARRIVÉE DES PRISONNIERS À

ALGER.--RENVOI DES UNS À ORAN ET DES AUTRES EN FRANCE,--PORTRAIT DE

MARABOUT SIDI-EL ARADJ--DRAPEAUX DE LA ZMALA DÉPOSÉS AUX INVALIDES.

[Illustration.]

Nous avons fait connaître le hardi coup de main qui a dispersé la zmala

d'Abd-el-Kader (V. l'_Illustration_, n° 16, page 253). Aujourd'hui, des

renseignements recueillis en grande partie par le directeur des affaires

arabes à Alger nous permettent de donner, avec le plan figuratif de la

zmala, quelques détails sur son origine, sa composition, sa manière de

vivre, ses moyens d'accroissement.

Une loi générale présidait à la formation de tous les campements

d'Abd-el-Kader, loi en quelque sorte organique, à laquelle il n'a jamais

été dérogé: c'était de placer, autour de la tente de l'émir, toutes les

tribus dans la même orientation que celle de leur territoire par rapport

à Mascara, son ancienne capitale et centre de son autorité. Cet ordre

avait été scrupuleusement observé dans l'organisation de la zmala, qui

n'était autre chose qu'un grand campement militaire, avec infanterie,

artillerie, mais avec accompagnement de vieillards de femmes et

d'enfants.

Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements

militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement

envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos

colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa

puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les

tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne

pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y

rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses

principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses

plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les

limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait

toujours un asile assuré.

Le campement de cette population nomade était presque constamment le

même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée

dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les

accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et

surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source

Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme

d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de

douze à seize kilomètres.

La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre

groupes principaux.

Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les

familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah

de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach,

ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller

intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.

Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de

Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de

Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib,

ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés

particulièrement à la personne des chefs).

Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga

(de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers

temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la

zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la

plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des

autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les

pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la

fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par

la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart

eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et

quelques-uns par le mobile de la religion.

Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était

assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du

Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient

toujours les plus avancées.

L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit,

d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté.

Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une

fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à

cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient

les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de

malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage.

L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre

laconique: _De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la

tête._

On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la

zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à

quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente,

le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000

individus.

Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes,

suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en

arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la

garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux.

Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée,

n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque

rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.

La cavalerie régulière paraissait rarement dans la zmala; elle était

toujours en course avec les chefs les plus capables, chargés d'aller

pousser les tribus à la révolte.

Les otages appartenant aux tribus douteuses campaient en arrière du

douar de Miloud-ben-Arrach, et à la droite de l'infanterie régulière.

Le khazna (le trésor) était placée entre le douar d'Abd-el-Kader et

celui de Miloud-ben-Arrach.

Les familles de sidi-Mohammed-ben-Aïssa el-Berkani, ex-khalifah de

Médéah, et de sidi-Mohammed-el-Bou-Hamedi, ex-khalifah de Tlemsen, n'ont

jamais paru dans la zmala, non plus que les frères de l'émir,

si-Mohammed-Saïd, si-Mustapha, si-el-Haoussin et si el Mokhtadi, qui

vivent retirés chez les Beni-Snassen.

Abd-el-Kader ne faisait que de rares apparitions au milieu de la zmala:

il y a passé deux mois à peine dans l'espace de deux années. Se croyant

tranquille sur le sort de sa famille, il n'était occupé qu'à nous

susciter des embarras, soit en maintenant sous sa dépendance les tribus

disposées à reconnaître la domination française, soit en excitant à la

révolte les tribus déjà soumises.

En l'absence d'Abd-el-Kader, la zmala était commandée ou par son

beau-frère, le khalifah. Mustapha-ben-Thami, ou par l'agha

Miloud-ben-Arrach, ou par le kaïd Bou-Khehka, ou par El-Iiady-Djelai,

son conseiller intime. Celui de ces quatre chefs qui n'était pas en

campagne avec lui était chargé de pourvoir aux besoins de la zmala,

comme à son salut, en cas de danger.

Il y avait dans la zmala un _va-et-vient_ continuel d'étrangers. Les

chefs qui venaient s'y plaindre ou nous trahir, leur suite, les

courriers, les Arabes qui en fréquentaient les marchés, les nouvelles

qu'on y faisait courir, tout contribuait à donner la vie à cette

population voyageuse, qui comptait dans ses rangs des armuriers, des

maréchaux-ferrants, des selliers, des tailleurs et jusqu'à des

bijoutiers.

De nombreux marchés, assez bien pourvus, entretenaient une abondance

d'approvisionnements suffisante aux besoins d'ailleurs si bornés des

Arabes, renommés à juste titre pour leur frugalité proverbiale. Aussi la

zmala, tout en menant une vie extrêmement dure dans le Désert, a-t-elle

plus souffert par les fatigues des marches et contre-marches que par la

faim, qui a tout au plus atteint les dernières classes de cette

émigration. C'était dans les déplacements surtout qu'il mourait beaucoup

de monde, malades, vieillards, enfants, femmes enceintes. Les

prisonniers ont dépeint ce triste état de choses en disant; «A chaque

gîte nous laissions un petit cimetière.»

Pour soutenir le moral de cette population, tous moyens étaient bons:

cadeaux, mensonges, ruses, fausses lettres. Tantôt les Français, en

guerre avec les Anglais, et aient forcés de diminuer leurs forces;

tantôt Muley-Abd-el-Rahman, empereur de Maroc, s'avançait avec une

grande armée; ou bien Ben-Allal-ben-Embarek avait remporté une victoire

éclatante sur les chrétiens; tantôt les maladies les décimaient sur tous

les points; puis le général Mustapha-ben-Ismael avait abandonné notre

cause; enfin, ruinés par nos énormes dépenses, nous demandions la paix,

et le gouverneur-général était changé ou tué. Pour chacun de ces

mensonges les chefs ordonnaient des réjouissances, des _fantasias_, et

les populations crédules continuaient à marcher dans le Désert sans

murmurer! Le 16 mai, Abd-el-Kader, dont l'attention était toute reportée

vers l'ouest, où manoeuvrait la division de Mascara, observait, avec une

trentaine de cavaliers, du côté de Tiaret, les mouvements de la colonne

commandée par le général de La Moricière, sans s'inquiéter de celle qui,

sortie de Boghar sous les ordres de M. le duc d'Aumale, et séparée de

Taguin par une distance de trente lieues, ne semblait nullement menacer

la sécurité de la zmala. Celle-ci, arrivée le 15 à Taguin passa la nuit

très-tranquillement, et, le 16, à la vue de nos spahis et chasseurs

s'élançant à la charge au milieu de cette ville de tentes, cette

audacieuse agression de 500 cavaliers seulement frappa de stupeur cette

population agglomérée, et paralysa les mouvements même des plus braves.

Envahie à onze heures du matin, la zmala était entièrement prise à deux

heures de l'après-midi. Les cris des enfants, des femmes, des blessés,

des mourants ajoutèrent au désordre, et la déroute des Arabes fut

complète.

Un butin considérable tomba au pouvoir de nos auxiliaires indigènes. On

estime à 1 million la somme en argent monnayé dont les vainqueurs

s'emparèrent, et qui consistait principalement en piastres et en

quadruples d'Espagne. Un spahis rapporta avec lui de cette expédition

10,000 francs, un autre 15,000. Une somme d'environ 40,000 francs fut

apportée à M. le duc d'Aumale, et distribuée par lui aux cavaliers qui,

chargés de missions au moment de la capture de la zmala, n'avaient pas

pu assister à ce brillant fait d'armes. L'infanterie, arrivée à cinq

heures du soir, eut également sa part du butin considérable pris à

l'ennemi. La tente d'Abd-el-Kader, avec tout ce qu'elle renfermait en

tapis, coussins, armes, a été offerte par les officiers et soldats du

corps qu'il commandait, à M. le duc d'Aumale, qui l'a rapportée à Paris,

et se propose de la faire dresser dans le parc de Neuilly.

Pendant les trois heures qu'a duré l'action, chacun a fait son devoir en

brave. Les combattants seuls ont été frappés, et la lutte a été assez

vive pour que plus de trois cents Arabes aient été tués. Les femmes, les

enfants, les vieillards ont été épargnés, suivant les ordres donnés par

le prince avant le combat. A mesure qui; nos cavaliers avançaient, les

femmes poussaient des cris lamentables et, dans leur effroi, se

découvraient la poitrine, sans doute pour exciter la pitié des

vainqueurs en faveur de leur faible sexe. «En arrière!» leur criaient

nos cavaliers, pour les éloigner du théâtre du combat: et toutes

allèrent, en effet se réunir sur un même point à un kilomètre de

distance de la zmala.

Parmi les nombreux actes de bravoure qui signalèrent cette sanglante et

glorieuse journée, on nous a cité le fait suivant comme un trait

remarquable de sang-froid: l'interprète attaché à M. le duc d'Aumale, M.

Urbain, a constamment chargé l'ennemi à côté du prince, sans même mettre

le sabre à la main, et occupé uniquement, au milieu des balles, à

remplir ses pacifiques fonctions d'interprète.

On raconte qu'au plus fort de la mêlée, deux femmes, se précipitant hors

d'une tente, se jetèrent à droite et à gauche sur les bottes du colonel

de spahis Jusuf, et les tinrent fortement embrassées, en crient:-Aman!

aman (pardon)!» Le colonel leur répondit de se retirer derrière les

combattants et continua sa course. Un instant après, se voyant au milieu

de tentes toutes blanches, il reconnut que c'étaient celles du douar

d'Abd-el-Kader, et s'enquit aussitôt de la mère et de la femme de

l'émir. Il apprit que c'étaient précisément les femmes qui venaient

d'embrasser ses genoux. Il les fit aussitôt chercher; mais à la faveur

du désordre, des cavaliers les avaient au même moment emportées en

croupe loin de la zmala. Il paraît en effet hors de doute que la mère de

l'émir, Lalla-Zahra; sa première femme, Lalla-Khrera-bent-bou-Talebi sa

seconde femme Aïcha, qu'il a récemment épousée; ses deux fils et ses

deux filles en bas âge, étaient encore dans sa tente, quand nos

cavaliers ont envahi le camp. On avait pensé même qu'elles pouvaient se

trouver sous un déguisement parmi les prisonnières; mais toutes les

recherches faites à cet égard ont démontré le contraire, et les

principaux prisonniers, détenus tant à la Maison-Carrée qu'à la Kasbah à

Alger, ont déclaré, en prêtant serment sur le livre de Sidi-el-Bokhari,

qu'elles n'étaient pas au nombre des captives.

[Illustration: Drapeaux arabes enlevés en même temps que la zmala, et

déposés le 1er juillet, à l'Hôtel des Invalides.]

Le 25 mai, la colonne expéditionnaire est rentrée à Médéah, ramenant

3,000 prisonniers, 2,000 boeufs, 14,000 moutons. Le 29, les prisonniers

sont arrivés à la Maison-Carrée, près d'Alger dans le plus grand

dénuement. Les plus marquants d'entre eux ont été immédiatement

renfermés à Alger même, dans la Kasbah. Ceux dont se composait le dépôt

de la Maison-Carrée ont reçu une distribution de chemises, de babouches

et de vêtements. Embarqués plus tard en quatre convois, les 20, 22, 25

et 27 juin, au nombre de 2,215, sur les bateaux à vapeur _l'Achéron, le

Grondeur_ et _le Cocyte_, ils ont été renvoyés dans la province d'Oran,

pour y être reconstitués en tribu sur le territoire qu'ils occupaient;

mesure justifiée par la crainte du typhus, qu'inspirait l'encombrement

de cette foule déguenillée, mais impolitique peut-être, puisqu'elle met

de nouveau cette population en contact avec nos ennemis, tandis qu'il

eût été facile de prévenir ce danger, en la dépaysant et l'établissant

sur les portions soumises du territoire de la province de Constantine.

Déjà, en effet, et dès les premiers jours de juin, Abd-el-Kader a

reconstituée une nouvelle zmala, et l'a établie dans les mêmes contrées

que l'ancienne, à Ben-Hammad, près de Goudjilah. L'émir, pour protéger

sa famille contre nos attaques et contre celles des Arabes eux-mêmes, a

besoin d'une garde, et cette garde n'est autre chose qu'une zmala.

Quant aux prisonniers de la Kasbah, hommes et femmes de distinction,

appartenant tous aux familles les plus importantes du pays, ils ont été

embarqués, le 22 juin, au nombre de 213 et 35 serviteurs, sur la

corvette de l'État _la Provençale_, qui a mis à la voile le même jour

pour les transporter en France, au fort de l'île Sainte-Marguerite, où

ils demeureront détenus jusqu'à nouvel ordre.

Le même fort doit recevoir incessamment 50 autres prisonniers des plus

notables parmi les Hachem-Gharaba. Ils ont été choisis et désignés par

le général de La Moricière, que les Arabes ont surnommé _Bou-Heraouah_

(le père La Trique), sans doute à cause des coups qu'il a portés à la

puissance de leur chef, et de la mort duquel ils ont récemment fait

courir le bruit, heureusement controuvé, comme pour faire le pendant de

la nouvelle, également fausse, de la mort d'Abd-el-Kader.

[Illustration: Le Marabout Sidi-el-Aradj.]

Les familles de Ben-Allal-ben-Embarek, de Bel-Khérouby, de Bou-Khehka,

de Miloud-ben-Arrach, sont de précieux otages. Mais, de tous les

personnages tombés en notre pouvoir, le plus considérable est un

vieillard plus qu'octogénaire, Sidi-el-Aradj, Marabout le plus vénéré

des Hachem depuis la mort de Sidi-el-Mahi Eddin, père d'Abd-el-Kader.

C'est lui qui, à leur retour de Marseille, présenta à l'émir les

prisonniers de la Sickak, et adressa à cette occasion de publiques

actions de grâce au roi des Français. Chez les Hachem, ce vieillard à

barbe blanche, qui a plusieurs fois contre-balancé l'autorité

d'Abd-el-Kader, est le premier qui l'ait proclamé et fait

reconnaître sultan. Le fils de Sidi-el-Aradj ayant été pris par le

général de La Moricière, au commencement de mars 11842, on tira le canon

à Mascara en réjouissance de cette capture. Le vieux marabout peut être

entre nos mains, un instrument utile pour la pacification de la

province d'Oran. Retenu en Algérie par l'état de sa santé, il est à

désirer que son grand âge lui permette de supporter les fatigues de

l'embarquement, et de venir visiter la France, dont la grandeur et la

puissance ne sauraient manquer de faire une impression profonde sur un

esprit aussi éclairé que le sien.

M. le capitaine Marguenat, officier d'ordonnance du duc d'Aumale, a

apporté à Paris, le 26 juin, à M. le maréchal ministre de la guerre les

quatre drapeaux enlevés en même temps que la zmala. La remise en a été

faite, le 1er juillet, aux Invalides, par M. le lieutenant-général

Durosnel, aide-de-camp du roi, accompagné de M. le capitaine Marguenat.

Ces drapeaux ont été reçus, devant la garde assemblée, par le général

Petit, commandant l'hôtel en l'absence de M. le maréchal Oudinot, et par

le clergé des Invalides; puis on les a suspendus aux voûtes de la

chapelle.

Le premier est le drapeau d'Abd-el-Kader: flamme en étoffe légère de

soie, formée de trois bandes égales chacune de 0m 60, celle du milieu de

couleur bleue, les deux autres cramoisie.

Le deuxième drapeau, ou plutôt étendard, est celui du khalifah

Ben-Allal-ben-Embarek: flamme en étoffe de damas broché, formée de

quatre bandes égales chacune de 0m 50, sur un développement de 3m; les

bandes sont de couleur verte, jaune, cramoisie et jaune, entourées d'un

effilé des mêmes couleurs, plus d'un effilé blanc.

Ces deux drapeaux étaient plantés, en signe de puissance, devant les

tentes principales des membres des familles d'Abd-el-Kader et de

Sidi-Embarek.

Le troisième drapeau est celui d'un bataillon d'infanterie régulière:

flamme d'étoile légère de soie damassée, formée de trois bandes chacune

de 0m 50, dont deux de couleur jaune, et celle du milieu en noir mal

teint; sur chaque bande se trouve appliquée une main, signe du pouvoir

et de la justice; celle du milieu est blanche et celles des deux autres

bandes sont rouges.

Enfin, le quatrième drapeau est celui de l'agha de la cavalerie

régulière: flamme en serge, formée de quatre, bandes chacune de 0m 36,

alternativement de couleur rouge-garance et noire.

Martin Zurbano.

Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées

royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef

de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja

d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout

_contrabadista_. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de

l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour

la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de

bande tout jeune encore.

La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y

était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par

coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait

lutter d'adresse avec les _carabineros_ (douaniers). Pendant de longues

années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour

l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de

vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation

remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.

Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral

et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de

contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un

grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le

rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu

lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie:

il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui

permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en

France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.

Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à

son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le

cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il

était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout:

quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient

merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit

nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?

Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers

arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas

touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc

son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana.

C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie

de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier.

Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement

leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé

dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués;

Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait;

on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il

apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il

se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants,

qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.

Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à

don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le

texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les

fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La

guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans

la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut

encore sauvé.

Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se

décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à

l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux

du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop

clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à

mort et mis aussitôt _en capita_ (chapelle) pour se préparer à finir en

chrétien.

Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son

courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne

put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il

résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place

dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement

repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites

les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait

peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il

affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on

fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père

accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan

était une oeuvre pie à mériter le ciel.

Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de

repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé,

s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je

consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime

souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint

père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette

bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or!

répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je

faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint

devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez

récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas.

Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M.

Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon

l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous

que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le

plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver,

servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés

passés par mon dévouement à la religion et au roi.»

Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la

promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il

que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville

dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut

remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un

jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en

paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut

à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action

louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même

message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.

Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le

second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une

audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance.

Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur

vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de

Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même

écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du

soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez

trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous

offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier,

ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain

soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une

conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir

sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi,

j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à

Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les

_Présidios_ d'Afrique.»

Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses

avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la

défense.

Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés

juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano:

elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le

sauver. Elle fut placée aux points indiqués.

A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas

mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans

défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut

suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et

en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea

qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il

la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts

le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait

fait des prodiges.

Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et

demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La

reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une

telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée

pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en

corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la

solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à

payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses

partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après

cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers

qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit

rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage,

sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le

rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances,

qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.

Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur

extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des

carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'_il

Bundo cani_ sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira

jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.

Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les

généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient

l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à

l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de

l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se

reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et

l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir

cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.

Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par

les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement

d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les

qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté,

la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il

sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il

lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes

choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre

1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée

d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite

rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la

Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille

de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements;

ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui

laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire,

jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours

et souvent de leurs nuits.

Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait

avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents

des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un

hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un

village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout;

une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de

l'auberge et du village.

Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient

d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils

le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions

bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et

de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient

cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins

souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac,

des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires;

c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le

village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver

leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux

principaux chefs.

La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée

par quinze de ces messieurs; ils jouaient au _monte_. Une grande

quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine

tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très

froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas,

qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les

mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du

banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de

commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue

espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse

presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs,

à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches

des _vales_ ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les

jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.

Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec

une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des

cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient

enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes _braseros_, l'un sous la

table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur

dans la salle.

Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres

d'eau glacée, d'_esponjados_, boisson saccharine, et de _copitas_, ou

petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.

Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le _monte_,

traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur

le _baston_, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent

leur mise. Les trois autres cartes, _espada, el Rey_ et _caballo_, se

couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors

un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond

silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement

des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille

elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette

scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était

sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec

force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et

d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du _baston_. Le

commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa

grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps

convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques

gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la

tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent

avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les

fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent

leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une

nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup

sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent

sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les

verres vides, alla entr'ouvrir la _ventanilla_, petit guichet de six

pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à

coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.

[Illustration: Vue de Barcelone et de Montjouich.]

«Qui est là! dit la jeune fille.

--_Gente de Paz_, répondit une voix grave et forte.

La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des

villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais

qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua

l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers

le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette

scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau

brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux

gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile

blanche; il portait des _alpargatas_ ou sandales.

Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la

table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise

de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade.

Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le

banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une

_peseta_ par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire

trembler les vitres: «Quatre réaux sur le _caballo_: «L'étonnement fut

général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix

inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à

la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se

retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant

lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que

d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins

patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand

celui-ci dit:

«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je

vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier:

«Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de

gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant

l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par

hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup

de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux

sur le _caballo_, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit

le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah!

c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et

maintenant _copo_, je joue contre tout l'argent de la banque.»

Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne

dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du

muletier. Le commandant des _carabineros_ restait seul assis; il était

pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il

suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne

date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les

braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.

«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable.

Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah!

vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on

va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula

jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il

laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme

vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom,

on m'appelle MARTIN ZURBANO, à votre service, ainsi que les vingt balles

de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou

vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant

sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne

valiez pas un _garbunzo_, je vous prends comme otages.

Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan;

sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan

lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant,

capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et

l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte

toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les

poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui

les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit

rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton

et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien

armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se

précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les

carlistes.

«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous,

messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier

réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y,

mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes.

Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette

jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit,

paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui

était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière

en peau qu'il portait sur l'épaule.

[Illustration: Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.]

Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes

cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement

visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers,

sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent

apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été

surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans

connaissaient les moindres sentiers mieux que leur _Pater_ peut-être.

Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le

jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.

_(La suite à un autre numéro.)_

Médaille en l'honneur de M. de Lesseps.

Lors du bombardement de Barcelone, l'Europe entière a applaudi à la

belle conduite de notre consul. M. de Lesseps. Parmi nous, qui n'a

tressailli de fierté et de joie en voyant la France si dignement

représentée? M. de Lesseps a défendu avec calme, énergie et succès les

intérêts et l'honneur de ses compatriotes contre la rivalité anglaise et

la brutalité esparteriste; il a abrité les personnes, les propriétés,

sous notre pavillon national; il a noblement satisfait, en homme

d'esprit et de coeur, à tous les devoirs envers la patrie et envers

l'humanité. En quelques jours, dans cette ville espagnole qui fixait

tous les regards du monde civilisé et tenait notre attention captive, M.

de Lesseps a eu le bonheur de faire briller de leur éclat le plus pur

les plus précieuses qualités de notre caractère national. Heureux

l'homme qui peut ainsi rencontrer dans sa vie, ne fut-ce qu'une seule

heure, l'occasion de donner la mesure de sa valeur morale, de soutenir

l'honneur et d'ajouter à la considération de sa patrie!

Les Français qui, pendant le siège, habitaient Barcelone, ont voulu

laisser à M. de Lesseps un témoignage public de leur reconnaissance. Ils

ont fait frapper une médaille que nous nous empressons de reproduire.

Cette médaille est en or, et son diamètre est de 58 millimètres.

Un des côtés représente la _Reconnaissance_, sous la figure d'une femme

tenant à sa main un gros clou, qui signifie que la reconnaissance

pénètre aussi avant et aussi fortement dans une âme honnête que le clou

dans une pièce de bois. La figure est accompagnée d'un aigle et d'un

lion, qui passent pour les animaux les plus généreux.

L'autre côté de la médaille représente trois figures; l'Hospitalité, le

Courage et l'Honneur.

L'Hospitalité accueille avec bonté un pèlerin qui se trouve à ses pieds,

et elle renverse une corne d'abondance dans laquelle un enfant prend des

fruits.

Le Courage est représenté sous la figure d'Hercule, armé de sa massue et

tenant un lion en laisse.

L'Honneur est figuré par un guerrier couronné de palmes. D'une main il

porte une lance pour l'attaque, et de l'autre, pour la défense, un écu

sur lequel se voient deux tours, qui, liées d'une manière inséparable,

se défendent mutuellement: ce sont les citadelles de l'honneur et de la

vertu. Le guerrier porte au cou une chaîne, emblème du devoir.

Nous n'avons rien à dire de toutes ces allégories; c'est là un langage

vieilli peut-être, mais qu'il est bien difficile de remplacer; les

esprits les plus ingénieux sont contraints d'en subir l'usage. Mais nous

devons de sincères éloges à l'artiste. M. Vivier, pour le beau fini des

dessins et le style élevé des figures. M. Vivier a terminé cette

médaille remarquable en trois mois et douze jours. Une promptitude si

extraordinaire, n'ajoute rien sans doute au mérite de l'ouvrage; mais

aux yeux de quiconque sait apprécier les difficultés de la gravure en

médaille, elle donne une haute idée du talent souple et facile de

l'artiste.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 · 第 9 / 18 题