LE RENVOI DE CHATEAUBRIAND[422].

[Note 422: Ci-dessus, p. 285.]

Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses _Souvenirs_, a cru pouvoir

accueillir une anecdote, qui, si on ne l'arrêtait pas au passage,

pourrait finir quelque jour par entrer dans l'histoire. Après avoir

rappelé comment Chateaubriand fut brusquement renvoyé du ministère, M.

de Broglie ajoute ce qui suit:

Le 8 juin[423], à dix heures du matin, le lendemain du jour où

son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux

Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d'Artois, son

secrétaire, consterné et la larme à l'oeil, lui remit un message

qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un laquais de

bonne maison...

[Note 423: C'est le 6 juin--et non le 8--que Chateaubriand

fut renvoyé du ministère.]

Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de

Villèle ne se firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en

ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant

malignement que l'auteur du _Génie du christianisme_ devait s'en

prendre à lui-même si son congé ne l'avait rejoint qu'en plein

midi et en pleine cour; qu'il l'aurait reçu en temps et lieu

convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il

y eût passé la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette

sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de

Chateaubriand, dans ses _Mémoires d'Outre-tombe_, en m'imputant

(gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi

faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire, à mon caractère, a

trouvé bon d'y joindre cette réflexion, qu'en tout cas j'en étais

bien capable. Il ne tiendrait qu'à moi de lui rendre ici la

pareille; mais les mauvais procédés et les mauvais exemples ne

sont bons qu'à éviter[424].

[Note 424: _Souvenirs_, t. II, p. 405.]

Mettons tout d'abord en regard de cette page des Souvenirs du duc Victor

de Broglie la page du _Congrès de Vérone_, où Chateaubriand a raconté

lui-même son renvoi: _audiatur et altera pars._ Aussi bien, la page est

charmante:

Le 6, au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le

petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore

se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre

chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous

envoler avec elle! Les cloches annoncèrent la solennité de la

Pentecôte; jour mémorable dans notre vie: ce même jour, nous

avions été relevé à sept ans des voeux d'une pauvre femme

chrétienne; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à

notre obscurité première; de là s'en allait nous attendre au

palais des rois de Bohême, où nous devions saluer ce Charles X

exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux

Tuileries l'hymne des félicitations.

À dix heures et demie, nous nous rendîmes au Château. Nous

voulions d'abord faire notre cour à MONSIEUR. Le premier salon du

pavillon Marsan était à peu près vide; quelques personnes

entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de

camp de MONSIEUR nous dit: «Monsieur le vicomte, je n'espérais

pas vous rencontrer ici; n'avez-vous rien reçu?» Nous lui

répondîmes: «Non, que pouvions-nous recevoir?» Il répliqua: «J'ai

peur que vous ne le sachiez bientôt.» Là-dessus, comme on ne nous

introduisit point chez MONSIEUR, nous allâmes ouïr la musique à

la chapelle.

Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un

huissier vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivîmes

l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y

trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la

lettre de M. de Villèle et l'ordonnance royale, en nous disant:

«Monsieur n'est plus ministre» M. le duc de Rauzan, directeur des

affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence

et n'avait osé nous l'apporter[425]...

[Note 425: _Congrès de Vérone_, t. II, p. 389.]

L'ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle _par intérim_ du

portefeuille des Affaires étrangères, en remplacement de M. de

Chateaubriand, se terminait ainsi: «Donné à Paris, en notre château

des Tuileries, _le 6 juin_ de l'an de grâce 1824».

C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries;

l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour; elle n'a

donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient, en

présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du

duc Victor de Broglie? Que deviennent les bruits, les insinuations

recueillis dans son livre? J'ai déjà rappelé, dans une des notes de ce

volume, le mot d'un ami de Mme de Staël, la belle-mère de l'auteur des

_Souvenirs_, cette parole du duc de Laval-Montmorency, disant un jour:

«Les dates! c'est peu élégant!» C'est peu élégant, sans doute, mais

c'est quelquefois bien utile.

Non content d'aimer les dates exactes, j'ai un autre faible, je

l'avoue, au risque de paraître décidément _peu élégant_: j'aime les

démonstrations complètes. On me permettra donc, pour achever celle que

j'ai entreprise, de faire encore une citation. Je l'emprunte aux

carnets de M. de Villèle:

_Le 6 juin_, jour de la Pentecôte, je fus mandé _à dix heures du

matin_ chez le roi. Je m'y rendis, et à peine la porte du cabinet

était-elle fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a

trahis[426]... Je ne veux pas le voir ici à ma réception d'après

la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi, qu'on le cherche

partout et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à

ma réception.» Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me

fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait

jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai

l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui. _Il

était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant

la sortie du prince pour lui présenter ses hommages._ Ce fut là

seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait

de ses fonctions[427].

[Note 426: Chateaubriand avait refusé de défendre à la

Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion de la

rente, projet qui fut rejeté à la majorité de 120 voix

contre 105.]

[Note 427: Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été

publié par Alfred Nettement, dans son _Histoire de la

Restauration_, t. VI, p. 70.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 63 / 83 题