LE CONGRÈS DE VÉRONE ET LA GUERRE D'ESPAGNE.[415]

[Note 415: Ci-dessus, p. 283.]

Il y a ici, dans les _Mémoires_, une lacune volontaire et forcée. Il

n'est rien dit des vingt mois (octobre 1822 à juin 1824) pendant

lesquels Chateaubriand fut d'abord ambassadeur de France au Congrès de

Vérone, puis ministre des affaires étrangères à Paris; rien dit de la

guerre d'Espagne, qui fut cependant son oeuvre. Certes, il n'entendait

pas laisser dans l'ombre les événements mêmes auxquels est attaché

l'honneur de son nom comme homme d'État. Il a voulu, au contraire, en

parler tout à son aise. De toutes les périodes de sa vie, c'est celle

dont le récit a pris sous sa plume le plus de développement,--des

développements tels que ce récit formait d'abord quatre volumes,

réduits plus tard à deux, dans des circonstances que nous dirons tout

à l'heure. Ces deux volumes font en réalité partie intégrante des

_Mémoires d'Outre-tombe_. S'ils n'y figurent pas, c'est que l'auteur a

craint, en leur donnant place dans ses _Mémoires_, de déranger la

belle ordonnance de son livre, où toutes les proportions sont si bien

gardées, où toutes les parties de l'oeuvre s'harmonisent entre elles

avec un art si parfait. Pour cette raison, et aussi afin de venger

publiquement la Restauration des calomnies dont elle était alors

journellement l'objet, il se décida, en 1838, à publier à part tout ce

qu'il avait écrit sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne.

Sa copie, je viens de le dire, formait _quatre_ volumes. C'était

quatre-vingt mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui

revenaient aux termes de ses traités avec la société nantie du droit

de publier ses oeuvres futures. Déjà les quatre volumes étaient

imprimés presque en entier, lorsque M. de Marcellus et M. de la

Ferronnays, alarmés de voir mettre au jour certaines pièces

diplomatiques, destinées, selon eux, à rester secrètes, supplièrent

Chateaubriand de sacrifier ici et là, un peu partout, des documents,

qui étaient pourtant de l'intérêt le plus vif. Il consentit à la

plupart des retranchements demandés, et fit à ses deux amis si bonne

mesure que les quatre volumes primitifs se trouvèrent réduits aux deux

volumes actuels.--«Eh! bien,» dit Chateaubriand à M. de Marcellus,

quand le sacrifice fut consommé, «vous me coûtez, tous les deux,

quarante mille francs.--Soit, quarante mille francs, reprit M. de

Marcellus, plutôt que des regrets trop tardifs.» Et Chateaubriand de

répliquer:--«C'est maintenant chose faite; j'ai respecté vos scrupules

et ceux de la Ferronnays; j'ai beaucoup retranché pour vous plaire.

Mais vous ne vous êtes pas suffisamment l'un et l'autre mis par la

pensée en dehors de votre siècle et des affaires. Pour juger d'un

effet de ton, il faut se placer à distance. C'est en disant tout qu'on

se distingue de la foule des hommes d'État boutonnés et méticuleux.

J'ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan; je parle tout haut. Vous

avez tort de redouter mes révélations; elles ne pouvaient que vous

faire honneur. Je vous le prédis: vous ferez plus tard, quand vous

croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et par le même

motif, ce que vous m'empêchez de faire maintenant. D'avance, pour mon

compte, je vous y autorise[416]».

[Note 416: Comte de Marcellus, _Politique de la Restauration

en 1822 et 1823_, p. 49. M. de Marcellus ajoute: «M.

Delloye, l'éditeur, détruisit, m'a-t-il dit, tout ce qu'il

avait déjà imprimé des deux volumes retranchés, il n'en

garda qu'un seul exemplaire en feuilles, sur lequel il nota

lui-même pour sa justification, de sa main et à la marge,

les retranchements demandés, refusés ou consentis. Or, cet

exemplaire, s'il existe encore, et si la frénésie des

éditions _princeps_ et des raretés bibliographiques se

maintient, ne peut manquer d'exciter un jour une véritable

curiosité.»]

* * * * *

Puisque Chateaubriand a été conduit, comme nous venons de le voir, à

laisser en dehors de ses _Mémoires_ cette guerre d'Espagne, qui fut

«le grand événement politique de sa vie», il sied de rappeler ici, au

moins en quelques mots, que cette guerre fut un acte de haute et

grande politique, et non, comme l'ont répété à satiété les ennemis de

la Restauration, un acte de _servitude et de sujétion vis-à-vis des

cabinets du Nord_.

Lorsque M. de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, se rendit

au congrès de Vérone, il était porteur d'instructions positives, qui

renfermaient ces propres mots: «La France étant la seule puissance qui

doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de cette nécessité.

Les plénipotentiaires ne doivent pas consentir à ce que le congrès

prescrive la conduite de la France à l'égard de l'Espagne.» Entraîné

par la générosité et l'élévation de ses sentiments, qui revêtaient

parfois une teinte de mysticisme, à embrasser une politique où

l'initiative particulière de chaque nation s'effacerait devant les

décisions prises en commun par une sorte de directoire des grandes

puissances chargé de faire prévaloir partout les intérêts du droit et

de l'humanité, le loyal et chevaleresque Mathieu de Montmorency avait

été conduit à demander que la Russie, l'Autriche, la Prusse et la

France adressassent à l'Espagne une dernière signification, après

laquelle les ambassadeurs seraient rappelés. M. de Villèle se prononça

contre cette action collective, dans le conseil des ministres qui fut

tenu aux Tuileries le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le

droit d'intervenir _seule_. Louis XVIII se rangea à son avis, et

déclara que «la France était vis-à-vis de l'Espagne dans une position

spéciale; que, pour elle, rappeler l'ambassadeur, c'était trop ou trop

peu;» puis il ajouta: «Louis XIV a détruit les Pyrénées, je ne les

laisserai pas relever; il a placé ma maison sur le trône d'Espagne, je

ne l'en laisserai pas tomber; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid

que le jour où cent mille Français s'avanceront pour le remplacer.»

Parler ainsi, c'était séparer l'action de la France de celle des

autres puissances; M. Duvergier de Hauranne n'hésite pas à le

reconnaître.[417] C'était désavouer M. de Montmorency; il remit

aussitôt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question

d'Espagne une _question européenne_; avec Chateaubriand, son

successeur, elle devint une _question française_. Le chef du cabinet

britannique, M. Canning, s'en montra profondément irrité. L'hostilité

de l'Angleterre n'arrêta point le gouvernement de Louis XVIII. «_Tenez

le ton haut avec les ministres anglais_», écrivait Chateaubriand, le

16 janvier 1823, à M. de Marcellus, représentant de la France à

Londres. «Dites et répétez à M. Canning, lui écrivait-il encore dans

une dépêche en date du 28 janvier, que nous voulons la paix comme lui,

et que l'Angleterre peut l'obtenir avant l'ouverture de la campagne,

si elle veut tenir le même langage que nous et demander la liberté du

roi. Mais ajoutez bien que notre parti est pris, et que _rien ne nous

fera reculer_.» Et, le 13 mars 1823: «M. Canning m'en veut de n'avoir

pas cédé à ses menaces et de n'avoir pas précipité la France aux

genoux de l'Angleterre. Il ne peut pas guerroyer, il n'en a aucune

demi-raison plausible, il le sent et il est piqué de s'être si fort

avancé. Mais, _guerre ou non, la France fera ce qu'elle doit faire, ou

je ne serai plus ministre..._» Et en _post-scriptum_: «Donnez des

fêtes, et _ripostez ferme à M. Canning_.» Le 17 avril: «L'Angleterre

sent que _cette guerre nous rend notre influence et nous replace à

notre rang en Europe_; elle doit être irritée et malveillante.

L'amour-propre de M. Canning est compromit: de là sa violence et son

humeur... Je vous recommande de vous montrer désormais froid et

réservé avec M. Canning... Soyez poli, mais causez peu; et qu'il

s'aperçoive, à votre manière, _que le gouvernement français connaît sa

force et défend sa dignité_.»[418]

[Note 417: _Histoire du gouvernement parlementaire en

France_, tome VII, p. 218.--Voir aussi, sur le Congrès de

Vérone et la guerre d'Espagne, le beau récit de M. Alfred

Nettement, _Histoire de la Restauration_ tome VI, livres

XII, XIII et XIV.]

[Note 418: Marcellus, _Politique de la Restauration_, pages

123, 128, 169, 201.]

Les actes furent à la hauteur des paroles. La politique de

Chateaubriand avait été habile et ferme: une guerre heureuse et bien

conduite la couronna. Voici en quels termes Benjamin Constant et le

général Foy, qui parlaient pourtant au nom de l'opposition, ont jugé

la guerre d'Espagne:

«Loin de contester ce que notre honorable collègue (M. de

Martignac) a dit sur le passé, _j'aime à reconnaître avec lui que

l'ensemble de cette expédition mémorable a été glorieux pour

notre armée_, et je dirai que cette gloire est d'autant plus

belle qu'elle ne se compose pas seulement de succès militaires.

La générosité française animant jusqu'à nos simples soldats a

travaillé toujours et heureusement réussi quelquefois à faire

prévaloir l'humanité contre la vengeance, la pitié contre la

fureur et à protéger l'ennemi désarmé contre l'auxiliaire aigri

par de longs revers.» Ainsi s'exprima Benjamin Constant à la

tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 28 juin

1824. Le général Foy, dans la même séance, ajouta ces paroles:

«La rapidité des opérations en Espagne et la plénitude du succès

militaire ont trompé les prévisions de ceux qui ne voulaient pas

la guerre et ont surpassé les espérances de ceux qui l'avaient

appelée de leurs voeux.»

Tous les esprits vraiment libéraux se sont accordés à reconnaître que

la guerre d'Espagne était à la fois politique et légitime, et, par

dessus tout nationale. En affermissant le gouvernement à l'intérieur,

elle rendait à la France sa liberté d'action au dehors. Le congrès

d'Aix-la-Chapelle avait délivré notre territoire. Le congrès de Vérone

et la campagne qui le suivit émancipaient notre politique. Nous

redevenions une grande nation.

M. Saint-Marc Girardin écrivait, en 1838, dans un article publié par

le _Journal des Débats_:

Non, le congrès de Vérone n'a pas imposé à la France l'obligation

de faire la guerre à la révolution espagnole. _L'Europe

s'accommodait de notre impuissance de 1815._ Sans doute, la

révolution d'Espagne l'inquiétait; mais _la résurrection

politique et militaire de la France, qui était une des

conséquences de la guerre d'Espagne, si cette guerre réussissait,

inquiétait l'Europe bien plus encore que la révolution

espagnole_... Voilà ce que démêla M. de Chateaubriand, et voilà

pourquoi il déclara hautement que la guerre d'Espagne a été un

acte de hardiesse plutôt qu'un acte de soumission et

d'obéissance; mais il vit en même temps que l'Europe continentale

ne pouvait nous défendre de faire cette guerre, et qu'elle devait

même nous y soutenir en apparence de ses voeux, forcée qu'elle

était à cela par ses principes et ses opinions monarchiques[419].

[Note 419: _Études de morale et de littérature_, par M.

Saint-Marc Girardin, tome II.]

[Illustration: Cascade De Terni.]

M. Guizot avait été, en 1823, un des adversaires de l'expédition;

cela ne l'empêchera pas, quand il aura lui-même passé par les

affaires, de dire dans ses _Mémoires_:

Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espagne

réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses adversaires

furent démenties et les espérances de ses fauteurs dépassées.

Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de l'armée et

l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent à

la fois. L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc

d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de

la France n'en reçurent aucune atteinte[420].

[Note 420: _Mémoires_ de M. Guizot, t. I, p. 258.]

Sir Robert Peel, membre du Cabinet anglais, appréciait ainsi, dans une

conversation avec M. de Marcellus, les résultats de la campagne:

La Providence est pour vous, vous aviez raison... Vous avez

conquis une influence réelle sur le continent; une armée fidèle;

des finances florissantes; un héritier de la couronne qui s'est

acquis autant de gloire par son courage que par sa

modération[421].

[Note 421: _Politique de la Restauration_, par M. de

Marcellus, p. 274.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4 · 第 61 / 83 题