[Note 398: Ci-dessus, p. 145.]
Au tome II de son roman des _Misérables_, Victor Hugo a réuni sous ce
titre: _l'Année 1817_, un grand nombre de petits faits habillement
choisis pour rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et
odieux. Chateaubriand obligé de vendre ses livres à la criée, à la
salle Sylvestre, voilà un _petit fait_, qui méritait peut-être d'être
rappelé. Le poète l'a passé sous silence. Il a cependant parlé de
Chateaubriand, mais c'est uniquement pour nous le montrer en
déshabillé du matin. «Chateaubriand, dit-il, debout tous les matins
devant sa fenêtre du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon
à pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d'un madras, les
yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien-dentiste
ouverte devant lui, se curait les dents, qu'il avait charmantes, tout
en dictant la _Monarchie selon la Charte_ à M. Pilorge, son
secrétaire.» Singulière fantaisie, il faut en convenir que celle de
Chateaubriand s'amusant à dicter, tout en se curant les dents, des
pages depuis longtemps imprimées; ou plutôt ignorance singulière de
Victor Hugo, qui aurait dû savoir, ce qui est partout--dans toutes les
histoires de la Restauration, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, dans
la préface et le _post-scriptum_ de la _Monarchie selon la
Charte_,--que la publication de cet écrit avait eu lieu, non en 1817,
mais au lendemain même de l'ordonnance du 5 septembre 1816.
Ce n'est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre
lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue
Saint-Dominique, mais bien rue de l'Université, nº 25. En 1818, il
échangea le ruisseau de la rue de l'Université contre celui de la rue
du Bac, si cher à son amie Mme de Staël[399], et il habita pendant
deux ans le nº 42 de cette dernière rue; en 1820 seulement il se
transporta au nº 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. On peut
suivre, dans les volumes successifs de l'_Almanach royal_, ce petit
itinéraire de Chateaubriand à Paris.
[Note 399: Mme de Staël, qui s'écriait, en face du Léman:
_Oh! le ruisseau de la rue du Bac!_ n'a cependant jamais
habité cette rue. Elle occupait, avant son exil, un hôtel de
la rue de Grenelle-Saint-Germain, auprès de la rue du Bac.
(Sainte-Beuve, _Portraits de femmes_.)]
Et puisque nous voilà sur le chapitre de l'année 1817, je signalerai
un autre _petit fait_, qui présente celui-là, si je ne m'abuse, un
véritable intérêt.
Joseph de Maistre n'est pas nommé une seule fois dans les _Mémoires
d'Outre-tombe_. Est-ce donc que l'auteur du _Génie du christianisme_
et l'auteur des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ n'ont jamais eu aucuns
rapports ensemble? Est-ce qu'ils ne se sont jamais vus? Est-ce qu'ils
ne se sont jamais écrit? Dans la _Correspondance du comte Joseph de
Maistre_, on trouve des lettres au vicomte de Bonald, à l'abbé de La
Mennais, au comte de Marcellus[400],--ou des réponses de Bonald, de La
Mennais, de Lamartine: de lettres adressées à Chateaubriand, ou
écrites par lui, nulle trace. Et cependant il y a dans la
_Correspondance de Joseph de Maistre_ une très longue et très belle
lettre de lui écrite à Chateaubriand au mois d'octobre 1817; le
malheur est qu'elle a été donnée par les éditeurs avec cette
suscription: _À M. le vicomte de Bonald_[401]. Les éditeurs ici se
sont trompés: c'est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a été
écrite. Voici, en effet, que parmi les autographes figurant, avec
fac-similé, au _Catalogue de la collection Bovet_[402], je trouve une
lettre de trois pages et quart, in-4{o}, écrite par Chateaubriand à
Joseph de Maistre et datée de Montgraham, par Nogent-le-Rotrou, 6
septembre 1817. Il le prie d'excuser le retard de ses réponses, après
trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
Chateaubriand:
[Note 400: Marie-Louis-Auguste _de Martin du Tyrac_, comte
de _Marcellus_, député de 1815 à 1823, pair de France de
1823 à 1830. C'était le père de M. de Marcellus, l'auteur de
_Chateaubriand et son temps_.]
[Note 401: _Correspondance de Joseph de Maistre_, édition de
1886, V. VI p. 108.]
[Note 402: _Catalogue de la collection Bovet_, séries V à
VIII, 1884, p. 288 nº 798, avec fac-similé; et _Catalogue
Et. Charavay_, 20 décembre 1890, nº 31.]
_Je vais_ Monsieur le comte, _lire votre manuscrit_, mais vous
croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y rien trouver à
changer. Ce n'est point à l'écolier à toucher au tableau du
maître...
Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre:
Monsieur le vicomte, chaque jour en me réveillant, je me répète
le fameux vers de Voltaire:
L'univers, mon ami, ne pense point à toi.
Si donc Mme la duchesse de Duras a _pris la liberté_ d'oublier
parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon
coeur. Je trouve très juste qu'elle mette mille et une pensées
avant celle d'un Allobroge qui a passé devant elle comme une
hirondelle, et qui n'a eu, par conséquent, ni le temps ni
l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir...
Ainsi c'est à la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confié un
manuscrit. Or, la duchesse est l'intime amie de Chateaubriand, et
c'est à lui bien évidemment qu'elle a charge de le remettre. Tout
ceci, du reste, est mis hors de doute par une autre lettre du comte de
Maistre, écrite de Turin, le 26 octobre 1817, et adressée à Mme
Swetchine: «Quand une fois, dit-il, vous serez placée, envoyez-moi le
plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre fauteuil et la
place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à
votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié par ceci ou
par cela. Si je réussis, ce sera un beau tapage. _La duchesse de Duras
avait tranquillement oublié l'oeuvre sur son bureau_ sans y penser une
seule fois, pas plus qu'à son auteur; _lorsque M. de Chateaubriand
m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la
courtoisie_, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La
duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-même je n'ai
jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal
réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, ridicule,
ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des plus
singulières expériences que j'aie faites de ma vie; il me semble que
je vous l'ai dit à Paris...[403]».
[Note 403: _Vie de Madame Swetchine_ par le comte _de
Falloux_, p. 212.]
La preuve est déjà faite, si je ne me trompe, que c'est bien au
_vicomte_ de Chateaubriand--et non au _vicomte_ de Bonald--qu'a été
écrite la lettre de Joseph de Maistre publiée dans sa _Correspondance_.
Mais continuons de parcourir cette lettre:
Je me sens glacé lorsque je lis dans votre lettre: _Je vais lire
votre manuscrit._ Bon Dieu! auriez-vous cette complaisance? La
lecture d'un manuscrit m'a toujours paru le tour de force de
l'amitié; c'est trop demander à la courtoisie; si cependant vous
avez cette bonté, rien n'égalera ma reconnaissance...
«_Je vais lire votre manuscrit_,» dit Chateaubriand.--«Je lis dans
votre lettre: _Je vais lire votre manuscrit,_» écrit, de son côté,
Joseph de Maistre. Comment expliquer cette rencontre, si la lettre de
Joseph de Maistre n'est pas une réponse à celle de Chateaubriand?
«_Vous ne voulez pas me corriger?_ écrit encore de Maistre; _trêve de
compliments_, Monsieur le vicomte, tant pis pour moi. Combien j'aurais
gagné à cette revue!» Ces lignes ne sont-elles pas encore une réponse
directe à ce que Chateaubriand avait dit: «Croyez-bien que je n'aurai
pas l'impertinence d'y _rien trouver à changer_; ce n'est point à
l'écolier à toucher au tableau du maître.»
Enfin Chateaubriand avait parlé des trois mois d'_angoisses_ et de
craintes que lui avait causées la maladie de sa femme, craintes qui
ont heureusement cessé. La lettre de Joseph de Maistre répondra à ce
passage comme aux autres. Elle porte ce qui suit: «Très peu de temps
après vous avoir écrit ma dernière lettre, Monsieur le vicomte,
j'appris les cruelles _angoisses_ qui vous oppressaient. Je vous
félicite de tout mon coeur de ce qu'elles ont cessé[404].»
[Note 404: Chateaubriand écrivait à son ami M. Frisell au
mois de _juillet_ 1817: «J'ai été bien inquiet, mon cher
ami; je suis un peu calmé. Ma malade est bien faible pour le
moment; aujourd'hui, il y a encore eu une crise... Mme de
Chateaubriand vous dit de tendres choses, du fond de son
lit, et moi je vous embrasse tendrement.» (_Correspondant_
du 25 septembre 1897.)]
S'il était besoin d'une nouvelle et dernière preuve, celle-là plus
décisive encore que les autres, le vicomte de Bonald lui-même se
chargerait de nous la fournir. Le 2 décembre 1817, il écrivait à
Joseph de Maistre:
Monsieur le comte, suis-je assez malheureux! Quand je suis en
Allemagne, tous êtes je ne sais où; je viens en France, vous êtes
en Russie; je retourne dans mes montagnes, vous arrivez à Paris;
je reviens à Paris, vous voilà à Turin, et nous semblons nous
chercher et nous fuir tour à tour. J'avais eu l'honneur de vous
écrire de ma campagne quand je vous sus à Paris, et, ne sachant
pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert de Mme
Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n'ai
plus trouvé ici cette excellente et spirituelle femme... Ne la
reverrons-nous plus ici et _ne vous y verrai-je jamais
vous-même_?
Mais, Monsieur le comte, _s'il ne nous est pas donné de nous
voir, au moins dans la partie matérielle de notre être_, il nous
est permis de nous connaître, et surtout de nous entendre d'une
manière intime et complète, dont j'avais fait depuis longtemps la
remarque avec orgueil pour moi et avec une bien grande
satisfaction comme écrivain, parce que cette coïncidence a été
pour moi comme une démonstration rigoureuse de la vérité de mes
pensées. J'ai éprouvé l'impression de plaisir et de consolation
qu'un homme égaré dans un désert éprouverait en entendant la voix
d'un homme qui vient à son secours[405]...
[Note 405: Voy. cette lettre de Bonald dans la
_Correspondance de J. de Maistre_, t. VI, p. 319.]
Joseph de Maistre écrivait, de son côté, à M. de Bonald, à la fin de
1817, après sa rentrée à Turin: «Ce qu'on appelle un homme
parfaitement _désappointé_, ce fut moi, lorsque je ne vous trouvai
point à Paris, au mois d'août dernier. Comme on croit toujours ce
qu'on désire, je m'étais persuadé que je vous rencontrerais encore;
mais _il était écrit que je n'aurais pas le plaisir de connaître
personnellement l'homme du monde dont j'estime le plus la personne et
les écrits_[406].»
[Note 406: Correspondance de J. de Maistre, t. VI, p. 112.]
Ainsi Joseph de Maistre et Bonald ne se sont jamais vus, ni même
entrevus. Ce n'est donc pas au vicomte de Bonald que Joseph de Maistre
pouvait dire ce qu'il écrit dans sa lettre d'octobre 1817: «Je dirai
toujours de vous: _Virgilium vidi tantum!_ Moi qui avais tant d'envie
de vous voir, _je n'ai pu que vous entrevoir_[407].» Donc, le
_vicomte_ auquel est adressée cette lettre ne peut être M. de Bonald;
c'est, à n'en pas douter, un autre vicomte, le vicomte de
Chateaubriand, que Joseph de Maistre a vu dans le salon de la duchesse
de Duras.
[Note 407: _Ibidem._ t. VI, p. 109.]
Le manuscrit que le comte de Maistre avait confié à madame de Duras,
avec prière de le placer sous les yeux de Chateaubriand, était le
manuscrit de son livre du _Pape_. Sa lettre à Chateaubriand est donc,
à ce point de vue encore, des plus curieuses, et je ne saurais trop
engager les lecteurs à la lire en entier dans la _Correspondance de
Joseph de Maistre_. Je dois me borner à en donner ce nouvel et court
extrait:
Des personnes qui s'intéressent fort à la publication de mon
ouvrage m'assurent qu'elle ne sera point permise en France à
cause du 4me livre, où je prouve jusqu'à la démonstration (du
moins je m'en flatte), que le système Gallican, exagéré dans le
siècle dernier, nous avait conduits à un véritable schisme de
fait, infiniment nuisible à la religion. Quoique j'élève
d'ailleurs l'Église Gallicane aux nues, cependant on se tient sûr
que la censure me chicanera sur les vérités que je dis à ce sujet
à cette vénérable Église.
Si j'ai prouvé, moi aussi, _jusqu'à la démonstration_, qu'il a existé
des relations entre l'auteur du _Pape_ et l'auteur du _Génie du
christianisme_,--fait demeuré jusqu'ici entièrement ignoré--je ne
cache pas que je tiens cette démonstration pour une bonne fortune.
* * * * *
Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai reçu de M. l'abbé
Pailhès--dont l'obligeance est inépuisable--communication de la lettre
même de Chateaubriand à Joseph de Maistre. En voici le texte complet:
_Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,_
_le 6 septembre 1817._
Monsieur le Comte,
Après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris; je trouve avec
grand plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et votre
manuscrit restés chez Mme la duchesse de Duras. Vous avez dû,
monsieur le Comte, être bien étonné de mon silence, après la
marque de confiance et d'estime que vous avez eu l'extrême bonté
de me donner; je vois que je n'ai point encore épuisé ma mauvaise
fortune.
Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit: mais vous croyez
bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien à
changer; ce n'est point à l'écolier de toucher au tableau du
maître. Je trouve seulement d'avance que vous êtes bien bon de
vous donner la peine de combattre M. Ferrand.
Je serai à Paris vers la fin d'octobre, pour l'ouverture de la
session, et je traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant[408],
si, d'après votre réponse, vous êtes toujours dans l'intention de
publier votre ouvrage.
[Note 408: M. Le Normant fils, imprimeur, rue de Seine, nº
8, était l'éditeur et l'ami de Chateaubriand. Dans sa
réponse, Joseph de Maistre écrivait: «Ce sera à M. Le
Normant de diviser l'ouvrage comme il l'entendra. Le titre
du 2me volume est mobile, il peut le placer où il voudra
pour égaliser les volumes.»]
La triste politique et les persécutions de tout genre que
j'éprouve occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en
restera toujours pour vous lire et vous admirer.
Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma
reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration,
sans parler de la haute considération avec laquelle je suis,
Monsieur le Comte,
Votre très humble et très dévoué serviteur,
Le vicomte DE CHATEAUBRIAND.
En tête de cette lettre, ces mots, _de la main de Joseph de Maistre_:
«Reçue à Turin, le 27.»