[Note 397: Ci-dessus, p. 138.]
L'écrit de Chateaubriand était au moment de paraître quand
l'ordonnance du 5 septembre fut publiée au _Moniteur_. L'auteur y
ajouta un _post-scriptum_. Il rapprochait les considérants de
l'ordonnance du 5 septembre 1816 de ceux de l'ordonnance du 13 juillet
1815, et faisait ressortir les contrastes et les contradictions que
renfermaient ces deux ordonnances, dont l'une proclamait la nécessité
de réviser la Charte, l'autre celle de la maintenir telle qu'elle
était. Puis, pour prévenir le parti que les ministres pourraient tirer
du nom du Roi dans les élections, il donnait à entendre que le
ministère avait surpris la bonne foi du monarque; que celui-ci ne
partageait pas les passions de son entourage contre une Chambre à
laquelle il avait lui-même décerné le titre de _Chambre introuvable_,
et que, s'il avait consenti à la dissolution, c'était «parce qu'il
avait jugé que la France satisfaite lui renverrait les députés dont
il était si satisfait».
Ce _post-scriptum_ blessa profondément le roi; il irrita surtout très
vivement les ministres et en particulier le comte Decazes, ministre de
la police générale. M. Decazes, malgré l'avis contraire du duc de
Richelieu, président du Conseil, résolut de procéder à des poursuites,
que légitimait d'ailleurs une imprudence grave commise par l'imprimeur
M. Le Normant. Ce dernier avait envoyé un assez grand nombre
d'exemplaires dans les départements et même en avait laissé circuler
quelques-uns à Paris avant de faire le dépôt légal, la contravention
était formelle et, aux termes mêmes de la loi, il y avait lieu à
saisie et séquestre. En conséquence, le 18 septembre, à dix heures du
matin, une descente de police avait lieu chez M. Le Normant; déjà les
scellés étaient apposés sur les volumes, les feuilles et les _formes_,
lorsque Chateaubriand, prévenu en toute hâte, arriva. Les ouvriers
l'entourent et lui font une ovation. Aux cris de: Vive M. de
Chateaubriand! Vive le Roi! Vive la liberté de la presse! ils brisent
les scellés et arrachent aux officiers de paix et aux inspecteurs de
police les objets saisis et séquestrés. En vain le commissaire met M.
Le Normant en demeure de faire rentrer ses ouvriers dans les ateliers.
Chateaubriand, élevant fortement la voix, fait entendre cette
protestation: «Je suis pair de France. Je ne connais point l'ordre du
ministre. Je m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur,
et dont tout citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à
l'enlèvement de mon ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles.
Je ne me rendrai qu'à la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.»
Elle parut bientôt. Chateaubriand se retira dans les appartements de
M. Le Normant et y rédigea aussitôt la lettre suivante, adressée à M.
le comte Decazes:
_Paris, le 18 septembre 1816._
Monsieur le comte,
J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à
midi chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'ont dit
être envoyés par vous pour saisir mon ouvrage intitulé: _De la
Monarchie selon la Charte_.
Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais
pas l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne
la saisissent de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai
ordonné à mon libraire de laisser enlever l'ouvrage.
Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu
me laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si
j'avais pu n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais
fait aucune démarche; mais les droits de la pensée étant
compromis, j'ai dû protester, et j'ai l'honneur de vous adresser
copie de ma protestation. Je réclame, à titre de justice, mon
ouvrage; et ma franchise doit ajouter que, si je ne l'obtiens
pas, j'emploierai tous les moyens que les lois politiques et
civiles mettent en mon pouvoir.
J'ai l'honneur d'être, etc.
V{te} DE CHATEAUBRIAND.
Dans sa réponse, M. Decazes fit observer que la saisie avait été faite
en vertu des articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814; qu'elle
avait été faite régulièrement, le commissaire de police et les
officiers de paix étant porteurs d'un ordre signé d'un _ministre du
Roi_; que la qualité de pair dont était revêtu l'auteur ne pouvait
l'affranchir de l'exécution des lois et du respect dû par tous les
citoyens aux fonctionnaires publics dans l'exercice de leur charge;
qu'elle ne pouvait surtout légitimer de sa part et de celle de ses
ouvriers un acte de révolte ouverte contre un commissaire de police et
des officiers constitués par le Roi, revêtus des marques distinctives
de leurs fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux. Il terminait
en disant que si la dignité de pair avait été compromise dans cette
circonstance, ce n'était pas par lui, M. Decazes.
À cette lettre du ministre de la police, Chateaubriand fit sur le
champ cette réponse:
_Paris, ce 19 Septembre 1816._
Monsieur le comte,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le
18 de ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.
Vous me parlez d'écrits _clandestinement_ publiés (à la face du
soleil, avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de
rébellion, et il n'y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites
qu'on a crié: _Vive le Roi!_ Ce cri n'est pas encore compris dans
la loi des cris séditieux, à moins que la police n'en ait ordonné
autrement que les Chambres. Au reste, tout cela s'éclaircira en
temps et lieu. On n'affectera plus de confondre la cause du
libraire et la mienne; nous saurons si, dans un gouvernement
libre, un ordre de la police, que je n'ai pas même vu, est une
loi pour un pair de France; nous saurons si l'on n'a pas violé
envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et
comme citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que
vous avec l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu
d'inexactitude), si je n'ai pas le droit de publier mes opinions;
nous saurons enfin si la France doit désormais être gouvernée par
la police ou par la Constitution.
Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le
comte, je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir
d'exemple. Quant à ma dignité de pair, je la ferai respecter
aussi bien que ma dignité d'homme; et je savais parfaitement,
avant que vous prissiez la peine de m'en instruire, qu'elle ne
sera jamais compromise par vous ni par qui que ce soit. Je vous
ai demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je espérer qu'il
me sera rendu? Voilà dans ce moment, toute la question.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très humble et
très obéissant serviteur.
V{te} DE CHATEAUBRIAND.
Dès le 18 septembre, en même temps qu'il avait adressé sa première
lettre à M. Decazes, il en avait écrit une autre à M. le chancelier
Dambray, président de la chambre des pairs:
_Paris, ce 18 septembre 1816._
Monsieur le Chancelier,
J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai
faite et de la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de
la police.
N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en
plein jour, à main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage
d'un pair de France, signé de son nom, imprimé publiquement à
Paris, comme on aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin,
_le Nain-Jaune_ ou _le Nain-Tricolore_? Outre ce que l'on devait
à ma prérogative comme pair de France, j'ose dire, Monsieur le
chancelier, que je méritais _personnellement_ un peu plus
d'égards. Si mon ouvrage était coupable, il fallait me traduire
devant les tribunaux compétents: j'aurais répondu.
J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à
suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame,
Monsieur le chancelier, votre appui comme président de la Chambre
des pairs, et votre autorité comme chef de la justice.
Je suis, avec un profond respect, etc.
Vicomte DE CHATEAUBRIAND.
Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n'avait fait, après tout,
qu'user du droit que lui conférait la loi du 21 octobre 1814, laquelle
disait en termes exprès: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente un
ouvrage, ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d'avoir
déposé le nombre prescrit d'exemplaires.--Il y a lieu à saisie et
séquestre d'un ouvrage si l'imprimeur ne représente pas les récépissés
du dépôt.» La mesure de police prise par le ministre était donc
légale, mais elle était à coup sûr intempestive; prise contre un homme
tel que Chateaubriand, elle était maladroite. Ainsi en avait jugé le
duc de Richelieu, qui avait déconseillé les poursuites demandées par
son collègue. Il avait fait remarquer qu'il était contraire à la
dignité du gouvernement de supprimer la contradiction; que,
d'ailleurs, l'apparence de la persécution aurait uniquement pour effet
de donner plus de vogue à l'ouvrage incriminé. «J'aime mieux,
disait-il spirituellement, que l'ouvrage se vende deux francs qu'un
louis.» Il fit abandonner l'instruction que le parquet avait commencée
sur l'ordre de M. Decazes. On imprima une nouvelle édition du livre
saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités légales, et
l'écrit de Chateaubriand, qui était d'ailleurs un chef-d'oeuvre, se
répandit dans la France entière. _La monarchie selon la Charte_ le
plaçait au premier rang de nos publicistes, mais il ne laissa pas de
payer cher cette gloire ajoutée à tant d'autres dont son front était
déjà couronné. Le 20 septembre 1816, parut dans le _Moniteur_
l'ordonnance qui le rayait de la liste des ministres d'État. Cette
décision lui enlevait un traitement de 24,000 francs.