. . . . . . . . . . . . . . . . .
«Il en sera de même, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de
celle du 20 septembre: l'une et l'autre ne trouvent en Europe que
des approbateurs. Mais ce qui étonne, c'est de voir que de très
purs et très dignes royalistes continuent de se passionner pour
M. de Chateaubriand, malgré la publication d'un livre qui établit
en principe que le roi de France, en vertu de la Charte, n'est
plus qu'un être moral, essentiellement nul et sans volonté
propre. Si tout autre que lui avait avancé une pareille maxime,
les mêmes hommes, non sans apparence de raison, l'auraient
qualifié de jacobin.»
Me voilà bien remis à ma place. C'est du reste une bonne leçon; cela
rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons après
nous.
Par les dépêches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres
ambassadeurs appartenant à l'ancien régime, il m'a paru que ces
dépêches traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes
relatives à des personnages de la société et de la cour: elles se
réduisaient à un journal louangeur de Dangeau ou satirique de
Tallemant. Aussi Louis XVIII et Charles X aimaient-ils beaucoup mieux
les lettres amusantes de mes collègues que ma correspondance sérieuse.
J'aurais pu rire et me moquer comme mes devanciers; mais le temps où
les aventures scandaleuses et les petites intrigues se liaient aux
affaires était passé. Quel bien aurait-il résulté pour mon pays du
portrait de M. de Hardenberg[158], beau vieillard blanc comme un
cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, s'amusant de
trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en dernier
lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff[159] que je
rencontrais à cheval trottant dans les lieux écartés entre le diable,
la médecine et les muses?
[Note 158: Charles-Auguste, prince de _Hardenberg_
(1750-1822). Ministre des Affaires étrangères depuis 1806,
il fut nommé en 1810 chancelier d'État, et signa en 1814 la
paix de Paris. Il assista comme plénipotentiaire aux Congrès
d'Aix-la-Chapelle, de Carlsbad, de Vienne et de Vérone. Le
roi de Prusse l'avait créé prince en 1814.]
[Note 159: David-Frédéric _Koreff_ (1783-1851), célèbre
médecin allemand. Il était né à Breslau. Il fut pendant
quelque temps le secrétaire du prince de Hardenberg, qui
l'avait en particulière amitié. Il mourut à Paris, où il
avait fini par se fixer, et où il n'était pas moins connu
par son esprit original que par son inépuisable charité.]
Ce mépris pour une correspondance frivole me fait dire à M. Pasquier
dans ma lettre du 13 février 1821, nº 13:
«Je ne vous ai point parlé, monsieur le baron, selon l'usage, des
réceptions, des bals, des spectacles, etc; je ne vous ai point fait de
petits portraits et d'inutiles satires; j'ai tâché de faire sortir la
diplomatie du commérage. Le règne du commun reviendra, lorsque le
temps extraordinaire sera passé: aujourd'hui il ne faut peindre que ce
qui doit vivre et n'attaquer que ce qui menace.»
* * * * *
Berlin m'a laissé un souvenir durable, parce que la nature des
récréations que j'y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de
ma jeunesse; seulement, des princesses très réelles remplissaient le
rôle de ma Sylphide. De vieux corbeaux, mes éternels amis, venaient se
percher sur les tilleuls devant ma fenêtre; je leur jetais à manger:
quand ils avaient saisi un morceau de pain trop gros, ils le
rejetaient avec une adresse inimaginable pour en saisir un plus petit;
de manière qu'ils pouvaient en prendre un autre un peu plus gros, et
ainsi de suite jusqu'au morceau capital qui, à la pointe de leur bec,
le tenait ouvert, sans qu'aucune des couches croissantes de la
nourriture pût tomber. Le repas fait, l'oiseau chantait à sa manière:
_cantus cornicum ut secla vetusta._ J'errais dans les espaces déserts
de Berlin glacé; mais je n'entendais pas sortir de ses murs, comme des
vieilles murailles de Rome, de belles voix de jeunes filles. Au lieu
de capucins à barbe blanche traînant leurs sandales parmi des fleurs,
je rencontrais des soldats qui roulaient des boules de neige.
Un jour, au détour de la muraille d'enceinte, Hyacinthe[160] et moi
nous nous trouvâmes nez à nez avec un vent d'est si perçant, que nous
fûmes obligés de courir dans la campagne pour regagner la ville à
moitié morts. Nous franchîmes des terrains enclos, et tous les chiens
de garde nous sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomètre
descendit ce jour-là à 22 degrés au-dessous de glace. Un ou deux
factionnaires, à Potsdam, furent gelés.
[Note 160: Hyacinthe _Pilorge_, secrétaire de
Chateaubriand.]
De l'autre côté du parc était une ancienne faisanderie
abandonnée;--les princes de Prusse ne chassent point. Je passais un
petit pont de bois sur un canal de la Sprée, et je me trouvais parmi
les colonnes de sapin qui faisaient le portique de la faisanderie. Un
renard, en me rappelant ceux du mail de Combourg, sortait par un trou
pratiqué dans le mur de la réserve, venait me demander de mes
nouvelles et se retirait dans son taillis.
Ce qu'on nomme le parc, à Berlin, est un bois de chênes, de bouleaux,
de hêtres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situé à la
porte de Charlottenbourg et traversé par la grande route qui mène à
cette résidence royale. À droite du parc est un Champ de Mars; à
gauche des guinguettes.
Dans l'intérieur du parc, qui n'était pas alors percé d'allées
régulières, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des
bancs de hêtre sur lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé,
avec un couteau, des coeurs percés de poignards: sous ces coeurs
poignardés on lisait le nom de Sand[161]. Des bandes de corbeaux,
habitant les arbres aux approches du printemps, commencèrent à
ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature végétale, et
des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des canards, dans
les eaux çà et là dégelées: ces rossignols-là _ouvraient le printemps
dans les bois_ de Berlin. Cependant, le parc n'était pas sans quelques
jolis animaux: des écureuils circulaient sur les branches ou se
jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand
j'approchais de la fête, les acteurs remontaient le tronc des chênes,
s'arrêtaient dans une fourche et grognaient en me voyant passer
au-dessous d'eux. Peu de promeneurs fréquentaient la futaie dont le
sol inégal était bordé et coupé de canaux. Quelquefois je rencontrais
un vieil officier goutteux qui me disait, tout réchauffé et tout
réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil sous lequel je
grelottais: «Ça pique!» De temps en temps je trouvais le duc de
Cumberland, à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de
Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques
voitures attelées de six chevaux passaient: elles portaient ou
l'ambassadrice d'Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille,
âgée de quinze ans, charmante comme une de ces nues à figure de
vierge qui entourent la lune d'Ossian. La duchesse de Cumberland
faisait presque toujours la même promenade que moi: tantôt elle
revenait de secourir dans une chaumière une pauvre femme de Spandau,
tantôt elle s'arrêtait et me disait gracieusement qu'elle avait voulu
me rencontrer; aimable fille des trônes descendue de son char comme la
déesse de la nuit pour errer dans les forêts! Je la voyais aussi chez
elle: elle me répétait qu'elle me voulait confier son fils, ce petit
_Georges_[162] devenu le prince que sa cousine Victoria aurait,
dit-on, désiré placer à ses côtés sur le trône de l'Angleterre.
[Note 161: Charles-Louis _Sand_ (1795-1819) étudiant de
l'Université d'Iéna, qui, le 23 mars 1819, à Manheim, avait
assassiné le célèbre écrivain Auguste de Kotzebue, qu'il
regardait comme le suppôt de l'absolutisme. Le capitaine
Otto de Kotzebue, que nous avons vu tout à l'heure diriger
l'expédition dans les mers du Nord, dont fit partie
Chamisso, était le fils d'Auguste de Kotzebue.]
[Note 162: Le fils de la duchesse de Cumberland, né en 1819,
devint roi de Hanovre, en 1851, sous le nom de George V.
Ayant pris parti contre la Prusse, dans la guerre de cet
état contre l'Autriche, et ayant été battu, il fut déposé,
et son royaume annexé à la Prusse (1866). Son fils porte
aujourd'hui en Angleterre le titre de duc de Cumberland. Il
a épousé la princesse Thyra de Danemark, soeur de la
princesse de Galles.]
La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords de la
Tamise, dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes
deux acolytes, l'illusion et la misère. Après mon départ de Berlin,
elle m'a honoré d'une correspondance; elle y peint d'heure en heure la
vie d'un habitant de ces bruyères où passa Voltaire, où mourut
Frédéric, où se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la révolution
dont je fus la victime. L'attention est captivée en apercevant les
anneaux par qui se touchent tant d'hommes inconnus les uns aux autres.
Voici quelques extraits de la correspondance qu'ouvre avec moi madame
la duchesse de Cumberland:
«19 avril[163], jeudi.
[Note 163: 19 avril 1821. Chateaubriand était parti pour
Paris, afin d'assister au baptême du duc de Bordeaux.]
«Ce matin, à mon réveil, on m'a remis le _dernier_ témoignage de
votre souvenir; plus tard j'ai passé devant votre maison, j'y ai
vu des fenêtres ouvertes comme de coutume, tout était à la même
place, excepté vous! Je ne puis vous dire ce que cela m'a fait
éprouver! Je ne sais plus maintenant où vous trouver; chaque
instant vous éloigne davantage; le seul point fixe est le 26,
jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous
conserve.
«Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour
vous et pour le bien général! Accoutumée aux sacrifices, je
saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c'est pour
votre bonheur et celui de la France.»
«22.
«Depuis _jeudi_ j'ai passé devant votre maison tous les jours
pour aller à l'église; j'y ai bien prié pour vous. Vos fenêtres
sont constamment ouvertes, cela me touche: qui est-ce qui a pour
vous cette attention à suivre vos goûts et vos ordres, malgré
votre absence? Il me prend l'idée, quelquefois, que vous n'êtes
pas parti; que des affaires vous arrêtent, ou que vous avez voulu
écarter les _importuns_ pour en finir à votre aise. Ne croyez pas
que cela soit un reproche: il n'y a que ce moyen; mais si cela
est, veuillez me le confier.»
«23.
«Il fait aujourd'hui une chaleur si prodigieuse, même à l'église,
que je ne puis faire ma promenade à l'heure ordinaire: cela m'est
bien égal _à présent_. Le cher petit bois n'a plus de charme pour
moi, tout le monde m'y ennuie! Ce changement subit du froid au
chaud est commun dans le nord; les habitants ne tiennent pas, par
leur modération de caractère et de sentiments, du climat.»
«24.
«La nature est bien embellie; toutes les feuilles ont poussé
depuis votre départ: j'aurais voulu qu'elles fussent venues deux
jours plus tôt, pour que vous ayez pu emporter dans votre
souvenir une image plus riante de votre séjour ici.»
«Berlin, 12 mai 1821.
«Dieu merci, voilà enfin une lettre de vous! Je savais bien que
vous ne pouviez m'écrire plus tôt; mais, malgré tous les calculs
que faisait ma raison, trois semaines ou pour mieux dire
vingt-trois jours sont bien longs pour l'amitié dans la
privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus triste
exil: il me restait pourtant le souvenir et l'espérance.»
«Le 15 mai.
«Ce n'est pas de mon étrier, comme le Grand Turc, mais toujours
de mon lit, que je vous écris; mais cette retraite m'a donné tout
le temps de réfléchir au nouveau régime que vous voulez faire
tenir à Henri V. J'en suis très contente; le lion rôti ne pourra
que lui faire grand bien; je vous conseille seulement de le faire
commencer par le coeur. Il faudra faire manger de l'agneau à
l'autre de vos élèves (Georges) pour qu'il ne fasse pas trop le
diable à quatre. Il faut absolument que ce plan d'éducation se
réalise et que Georges et Henri V deviennent bons amis et bons
alliés.»
Madame la duchesse de Cumberland continua de m'écrire des eaux d'Ems,
ensuite des eaux de Schwalbach, et après de Berlin, où elle revint le
22 septembre de l'année 1821. Elle me mandait d'Ems: «Le couronnement
en Angleterre se fera sans moi; je suis peinée que le roi ait fixé,
pour se faire couronner, le jour le plus triste de ma vie: celui
auquel j'ai vu mourir cette soeur adorée (la reine de Prusse)[164]. La
mort de Bonaparte m'a aussi fait penser aux souffrances qu'il lui a
causées.»
[Note 164: Le couronnement de George IV, roi d'Angleterre,
eut lieu le 19 juillet 1821. La reine Louise de Prusse était
morte le 19 juillet 1810.]
«De Berlin, le 22 septembre.
«J'ai déjà revu ces grandes allées solitaires. Que je vous serai
redevable, si vous m'envoyez, comme vous me le promettez, les
vers que vous avez faits pour Charlottenbourg! J'ai aussi repris
le chemin de la maison dans le bois où vous eûtes la bonté de
m'aider à secourir la pauvre femme de Spandau; que vous êtes bon
de vous souvenir de ce nom! Tout me rappelle des temps heureux.
Il n'est pas nouveau de regretter le bonheur.
«Au moment où j'allais expédier cette lettre, j'apprends que le
roi a été détenu en mer par des tempêtes, et probablement
repoussé sur les côtes de l'Irlande; il n'était pas arrivé à
Londres le 14; mais vous serez instruit de son retour plus tôt
que nous.
«La pauvre princesse Guillaume a reçu aujourd'hui la triste
nouvelle de la mort de sa mère, la landgrave douairière de
Hesse-Hombourg. Vous voyez comme je vous parle de tout ce qui
concerne notre famille; veuille le ciel que vous ayez de
meilleures nouvelles à me donner!»
* * * * *
Ne semblerait-il pas que la soeur de la belle reine de Prusse me parle
de _notre famille_ comme si elle avait la bonté de m'entretenir de mon
aïeule, de ma tante et de mes obscurs parents de Plancouët? La famille
royale de France m'a-t-elle jamais honoré d'un sourire pareil à celui
de cette famille royale étrangère, qui pourtant me connaissait à peine
et ne me devait rien? Je supprime plusieurs autres lettres
affectueuses: elles ont quelque chose de souffrant et de contenu, de
résigné et de noble, de familier et d'élevé; elles servent de
contre-poids à ce que j'ai dit de trop sévère peut-être sur les races
souveraines. Mille ans en arrière, et la princesse Frédérique étant
fille de Charlemagne eût emporté la nuit Éginhard sur ses épaules,
afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace.
* * * * *
Je viens de relire ce livre en 1840: je ne puis m'empêcher d'être
frappé de ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées! Si
j'étais retourné en Angleterre avec le petit Georges, l'héritier
possible de cette couronne, j'aurais vu s'évanouir le nouveau songe
qui aurait pu me faire changer de patrie, de même que si je n'eusse
pas été marié je serais resté une première fois dans la patrie de
Shakespeare et de Milton. Le jeune duc de Cumberland, qui a perdu la
vue, n'a point épousé sa cousine la reine d'Angleterre. La duchesse de
Cumberland est devenue reine de Hanovre: où est-elle? est-elle
heureuse? où suis-je? Grâce à Dieu, dans quelques jours, je n'aurai
plus à promener mes regards sur ma vie passée, ni à me faire ces
questions. Mais il m'est impossible de ne pas prier le ciel de
répandre ses faveurs sur les dernières années de la princesse
Frédérique[165].
[Note 165: La reine de Hanovre mourut au mois de juillet
1841.]
Je n'avais été envoyé à Berlin qu'avec le rameau de la paix, et parce
que ma présence jetait le trouble dans l'administration; mais,
connaissant les inconstances de la fortune et sentant que mon rôle
politique n'était pas fini, je surveillais les événements: je ne
voulais pas abandonner mes amis. Je m'aperçus bientôt que la
réconciliation entre le parti royaliste et le parti ministériel
n'avait pas été sincère; des défiances et des préjugés restaient; on
ne faisait pas ce qu'on m'avait promis: on commençait à m'attaquer.
L'entrée au conseil de MM. de Villèle et Corbière avait excité la
jalousie de l'extrême droite; elle ne marchait plus sous la bannière
du premier, et celui-ci, dont l'ambition était impatiente, commençait
à se fatiguer. Nous échangeâmes quelques lettres. M. de Villèle
regrettait d'être entré au conseil: il se trompait; la preuve que
j'avais vu juste, c'est qu'un an ne s'était pas écoulé qu'il devint
ministre des finances, et que M. de Corbière eut l'intérieur[166].
[Note 166: Le 14 décembre 1822, MM. de Villèle et Corbière
étaient devenus, le premier, ministre des finances, et le
second, ministre de l'intérieur.]
Je m'expliquai aussi avec M. le baron Pasquier; je lui mandais, le 10
février 1821:
«J'apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arrivé ce
matin 9 février, qu'on a trouvé mauvais que j'eusse écrit de Mayence
au prince de Hardenberg, ou même que je lui eusse envoyé un courrier.
Je n'ai point écrit à M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je
envoyé un courrier. Je désire, monsieur le baron, que l'on m'évite des
tracasseries. Quand mes services ne seront plus agréables, on ne peut
me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je
n'ai ni sollicité ni désiré la mission dont on m'a chargé; ce n'est ni
par goût ni par choix que j'ai accepté un honorable exil, mais pour le
bien de la paix. Si les royalistes se sont ralliés au ministère, le
ministère n'ignore pas que j'ai eu le bonheur de contribuer à cette
réunion. J'aurais quelque droit de me plaindre. Qu'a-t-on fait pour
les royalistes depuis mon départ? Je ne cesse d'écrire pour eux:
m'écoute-t-on? Monsieur le baron, j'ai, grâce à Dieu, autre chose à
faire dans la vie qu'à assister à des bals. Mon pays me réclame, ma
femme malade a besoin de mes soins, mes amis redemandent leur guide.
Je suis au-dessus ou au-dessous d'une ambassade et même d'un ministère
d'État. Vous ne manquerez pas d'hommes plus habiles que moi pour
conduire les affaires diplomatiques; ainsi il serait inutile de
chercher des prétextes pour me faire des chicanes. J'entendrai à demi
mot; et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon obscurité.»
Tout cela était sincère: cette facilité à tout planter là, et à ne
regretter rien, m'eût été une grande force, eussé-je eu quelque
ambition.
* * * * *
Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train:
continuant de m'occuper de l'affaire de Naples[167], je disais:
[Note 167: Le 2 juillet 1820, une révolution militaire avait
éclaté à Naples. Les _carbonari_, vaste association secrète
qui couvrait de son réseau une grande partie de l'Italie,
avaient gagné l'armée. Le général Pepe avait obligé le roi
des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, à proclamer une
constitution calquée sur celle que les révolutionnaires
venaient d'établir en Espagne. Les Autrichiens entrèrent à
Naples le 23 mars 1821. Les principaux auteurs du mouvement
cherchèrent un refuge sur des vaisseaux étrangers. Le
parlement se sépara, et la _vente suprême_ des carbonari
prononça elle-même sa dissolution. Ferdinand, qui avait dû
quitter sa capitale le 10 décembre 1820, y rentra le 15 mai
1821.]
Nº 15. «20 février 1821.
«L'Autriche rend un service aux monarchies en détruisant
l'édifice jacobin des Deux-Siciles; mais elle perdrait ces mêmes
monarchies, si le résultat d'une expédition salutaire et obligée
était la conquête d'une province ou l'oppression d'un peuple. Il
faut affranchir Naples de l'indépendance démagogique, et y
établir la liberté monarchique; y briser des fers, et non pas y
porter des chaînes. Mais l'Autriche ne veut pas de constitution à
Naples: qu'y mettra-t-elle? des hommes? où sont-ils? Il suffira
d'un curé libéral et de deux cents soldats pour recommencer.
«C'est après l'occupation volontaire ou forcée que vous devez
vous interposer pour faire établir à Naples un gouvernement
constitutionnel où toutes les libertés sociales soient
respectées.»
J'avais toujours conservé en France une prépondérance d'opinion qui
m'obligeait à porter mes regards sur l'intérieur. J'osai soumettre ce
plan à mon ministre:
«Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.
«Présenter le renouvellement septennal, sans prétendre conserver une
partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le
tout, ce qui est dangereux.
«Renoncer aux lois d'exception, source d'arbitraire, sujet éternel de
querelles et de calomnies.
«Affranchir les communes du despotisme ministériel.»
Dans ma dépêche du 3 mars, nº 18, je revenais sur l'Espagne; je
disais:
«Il serait possible que l'Espagne changeât promptement sa monarchie en
république: sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou
sera massacré ou déposé; il n'est pas homme assez fort pour s'emparer
de la révolution. Il est possible encore que cette même Espagne
subsistât pendant quelque temps dans l'état populaire, si elle se
formait en républiques fédératives, agrégation à laquelle elle est
plus propre que tout autre pays par la diversité de ses royaumes, de
ses moeurs, de ses lois et même de son langage.»
L'affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais
observer (6 mars, nº 19):
«Que la légitimité n'a pu jeter de profondes racines dans un État qui
a changé si souvent de maîtres, et dont les habitudes ont été
bouleversées par tant de révolutions. Les affections n'ont pas eu le
temps de naître, les moeurs de recevoir l'empreinte uniforme des
siècles et des institutions. Il y a dans la nation napolitaine
beaucoup d'hommes corrompus ou sauvages qui n'ont aucun rapport entre
eux, et qui ne sont attachés à la couronne que par de faibles liens:
la royauté, pour être respectée, est trop près du lazzarone et trop
loin du Calabrais. Pour établir la liberté démocratique, les Français
eurent trop de vertus militaires; les Napolitains n'en auront pas
assez.»
Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l'Espagne encore.
Le bruit se répandait que Jean VI s'était embarqué à Rio-de-Janeiro
pour Lisbonne[168]. C'était un jeu de la fortune digne de notre temps
qu'un roi de Portugal allant chercher auprès d'une révolution en
Europe un abri contre une révolution en Amérique, et passant au pied
du rocher où était retenu le conquérant qui le contraignit autrefois
de se réfugier dans le Nouveau-Monde.
[Note 168: Jean VI, empereur du Brésil et roi de Portugal
(1767-1826). Fils de Pierre III et de la reine Marie, il fut
nommé régent du royaume de Portugal, en 1792, lorsque sa
mère tomba en démence. Attaqué en 1807 par les armées
françaises, il se retira avec la famille royale au Brésil,
colonie portugaise, et y prit le titre d'empereur. Proclamé
roi du Portugal en 1816, à la mort de sa mère, il ne quitta
pas cependant Rio-de-Janeiro, et ce fut seulement en 1821
qu'il revint à Lisbonne. Il se vit contraint à son arrivée
de sanctionner une constitution proposée par les Cortès;
mais il l'abolit deux ans après. Pendant qu'il était en
Portugal, le Brésil se déclara indépendant, et ne lui laissa
que le vain titre d'empereur. Il laissa en mourant deux
fils, don Pedro (Pierre IV) et don Miguel, célèbres par leur
inimitié.]
«Tout est à craindre de l'Espagne, disais-je (17 mars, nº 21); la
révolution de la Péninsule parcourra ses périodes, à moins qu'il ne se
lève un bras capable de l'arrêter; mais ce bras, où est-il? c'est
toujours là la question.»
Le bras, j'ai eu le bonheur de le trouver en 1823: c'est celui de la
France.
Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dépêche du 10 avril,
nº 26, ma jalouse antipathie contre les alliés et ma préoccupation
pour la dignité de la France; je disais à propos du Piémont:
«Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Piémont[169]
dans ses résultats immédiats; mais elle peut produire un mal éloigné
en motivant l'intervention militaire de l'Autriche et de la Russie.
L'armée russe est toujours en mouvement et n'a point reçu de
contre-ordre.
[Note 169: Au moment où la révolution de Naples expirait,
des troubles avaient éclaté dans le Piémont. Le 10 mars
1821, la garnison d'Alexandrie s'était soulevée, aux cris
de: Vive le Roi! Vive la constitution d'Espagne! À bas
l'Autriche! Turin, Pignerol, Ivrée avaient suivi le
mouvement. Les conjurés avaient gagné le colonel
Saint-Marsan, fils du ministre des Affaires étrangères, et
comptaient sur le cousin du roi, le jeune prince de
Carignan,--le futur Charles-Albert. Le 13 mars, le roi
Victor-Emmanuel I abdiqua en faveur de son frère
Charles-Félix, et, en l'absence de ce dernier, qui se
trouvait alors auprès du duc de Modène, son beau-père, il
donna la régence au prince de Carignan. Celui-ci proclama
aussitôt la constitution des _Cortès_ d'Espagne, et institua
une junte provisoire; mais, au bout de peu de jours, le 21
mars, il fut forcé de se retirer devant l'intervention
autrichienne. Les conjurés d'Alexandrie et les _fédérés_
italiens furent dispersés à Novare par le général Latour.
L'armée victorieuse entra le 10 avril à Turin.
Victor-Emmanuel maintint son abdication, et Charles-Félix
rétablit l'ancien gouvernement.]
«Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignité et de la sûreté
de la France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes,
tout le temps que la Russie et l'Autriche occuperaient le Piémont. Je
suis persuadé que cet acte de vigueur et de haute politique, en
flattant l'amour-propre français, serait par cela seul très populaire
et ferait un honneur infini aux ministres. Dix mille hommes de la
garde royale et un choix fait sur le reste de nos troupes vous
composeraient facilement une armée de vingt-cinq mille soldats
excellents et fidèles: la cocarde blanche sera assurée lorsqu'elle
aura revu l'ennemi.
«Je sais, monsieur le baron, que nous devons éviter de blesser
l'amour-propre français et que la domination des Russes et des
Autrichiens en Italie peut soulever notre orgueil militaire; mais nous
avons un moyen facile de le contenter, c'est d'occuper nous-mêmes la
Savoie. Les royalistes seront charmés et les libéraux ne pourraient
qu'applaudir en nous voyant prendre une attitude digne de notre force.
Nous aurions à la fois le bonheur d'écraser une révolution démagogique
et l'honneur de rétablir la prépondérance de nos armes. Ce serait mal
connaître l'esprit français que de craindre de rassembler vingt-cinq
mille hommes pour marcher en pays étranger, et pour tenir rang avec
les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je
répondrais de l'événement sur ma tête. Nous avons pu rester neutres
dans l'affaire de Naples: pouvons-nous l'être pour notre sûreté et
pour notre gloire dans les troubles du Piémont?»
Ici se découvre tout mon système: j'étais Français; j'avais une
politique assurée bien avant la guerre d'Espagne, et j'entrevoyais la
responsabilité que mes succès mêmes, si j'en obtenais, feraient peser
sur ma tête.
Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intéresser personne;
mais tel est l'inconvénient des _Mémoires_: lorsqu'ils n'ont point de
faits historiques à raconter, ils ne vous entretiennent que de la
personne de l'auteur et vous en assomment. Laissons là ces ombres
oubliées! J'aime mieux rappeler que Mirabeau inconnu remplissait à
Berlin en 1786 une mission ignorée[170], et qu'il fut obligé de
dresser un pigeon pour annoncer au roi de France le dernier soupir du
terrible Frédéric.
[Note 170: Il donnait des conseils hardis qu'on n'écoutait
pas à Versailles. CH.]
«Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les
portes de la ville seraient fermées; il était même possible que les
ponts de l'île de Potsdam fussent levés aussitôt l'événement, et dans
ce dernier cas on pouvait être aussi longtemps incertain que le
nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire
partir un courrier? nul moyen d'escalader les remparts ou les
palissades, sans s'exposer à une affaire; les sentinelles faisant une
chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade, que faire?
Si j'eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m'aurait
décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot _mort_?
Dans ma position, le devais-je? Quoi qu'il en fût, le plus important
était de servir. J'avais de grandes raisons de me méfier de l'activité
de notre légation. Que fais-je? J'envoie sur un cheval vif et
vigoureux un homme sûr à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du
pigeonnier de laquelle je possédais depuis quelques jours deux paires
de pigeons, dont le retour avait été essayé, en sorte qu'à moins que
les ponts de l'île de Potsdam ne fussent levés, j'étais sûr de mon
fait.
«J'ai donc trouvé que nous n'étions pas assez riches pour jeter cent
louis par la fenêtre; j'ai renoncé à toutes mes belles avances qui
m'avaient coûté quelque méditation, quelque activité, quelques louis,
et j'ai lâché mes pigeons avec des _revenez_. Ai-je bien fait? ai-je
mal fait? je l'ignore; mais je n'avais pas mission expresse, et l'on
sait quelquefois mauvais gré de la surérogation.»
* * * * *
On enjoignait aux ambassadeurs d'écrire, pendant leur séjour à
l'étranger, un _mémoire_ sur l'état des peuples et des gouvernements
auprès desquels ils étaient accrédités. Cette suite de mémoires
pouvait être utile à l'histoire. Aujourd'hui on fait les mêmes
injonctions, mais presque aucun agent diplomatique ne s'y soumet. J'ai
été trop peu de temps dans mes ambassades pour mettre à fin de longues
études; néanmoins, je les ai ébauchées; ma patience au travail n'a pas
entièrement été stérile. Je trouve cette esquisse commencée de mes
recherches sur l'Allemagne:
«Après la chute de Napoléon, l'introduction des gouvernements
représentatifs dans la confédération germanique a réveillé en
Allemagne ces premières idées d'innovation que la révolution y avait
d'abord fait naître. Elles y ont fomenté quelque temps avec une grande
violence: on avait appelé la jeunesse à la défense de la patrie par
une promesse de liberté; cette promesse avait été avidement reçue par
des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les
sciences ont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. Sous
le ciel de la Germanie, cet amour de la liberté devint une espèce de
fanatisme sombre et mystérieux qui se propagea par des associations
secrètes. Sand vint effrayer l'Europe. Cet homme, au reste, qui
révélait une secte puissante, n'était qu'un enthousiaste vulgaire; il
se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun: son
crime s'alla perdre sur un écrivain dont le génie ne pouvait aspirer
à l'empire, et n'avait pas assez du conquérant et du roi pour mériter
un coup de poignard.»
«Une espèce de tribunal d'inquisition politique et la suppression de
la liberté de la presse ont arrêté ce mouvement des esprits; mais il
ne faut pas croire qu'ils en aient brisé le ressort. L'Allemagne,
comme l'Italie, désire aujourd'hui l'unité politique, et avec cette
idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements
et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de
remuer les peuples germaniques. Les princes ou les ministres qui
pourront paraître dans les rangs de la Confédération des États
allemands hâteront ou retarderont la révolution dans ce pays, mais ils
n'empêcheront point la race humaine de se développer: chaque siècle a
sa race. Aujourd'hui il n'y a plus personne en Allemagne, ni même en
Europe: on est passé des géants aux nains, et tombé de l'immense dans
l'étroit et le borné. La Bavière, par les bureaux qu'a formés M. de
Montgelas, pousse encore aux idées nouvelles, quoiqu'elle ait reculé
dans la carrière, tandis que le landgraviat de Hesse n'admettait pas
même qu'il y eût une révolution en Europe. Le prince qui vient de
mourir voulait que ses soldats, naguère soldats de Jérôme Bonaparte,
portassent de la poudre et des queues; il prenait les vieilles modes
pour les vieilles moeurs, oubliant qu'on peut copier les premières,
mais qu'on ne rétablit jamais les secondes.»
À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses; leur
seul aspect serre le coeur. Qu'on retrouve ces places dans des pays
habités et fertiles, elles font naître l'idée d'une légitime défense;
les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance des
sentinelles, contrastent assez agréablement; mais une forteresse sur
des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères humaines:
contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n'est contre la
pauvreté et l'indépendance? Il faut être moi pour trouver un plaisir à
rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces
tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d'ennemis qui
peut-être n'apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces
canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et
gazonnés, ces vedettes de pierre où l'on n'aperçoit personne et d'où
aucun oeil ne vous regarde, sont d'une incroyable morosité. Si, dans
la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une
pâquerette abritée sous le redan d'un glacis, cette aménité de Flore
vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l'Italie, j'apercevais des
chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à
parasol; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée,
mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes
arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux; le
spectacle était triste sans doute, mais l'histoire était là et le
silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.
J'avais demandé un congé à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux.
Ce congé m'étant accordé, je me préparais à partir: Voltaire, dans
une lettre à sa nièce, dit qu'il voit couler la Sprée, que la Sprée se
jette dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine;
il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter Berlin, j'allai faire
une dernière visite à Charlottenbourg: ce n'était ni Windsor, ni
Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau: la villa appuyée sur un
hameau, est environnée d'un parc anglais de peu d'étendue et d'où l'on
découvre au dehors des friches. La reine de Prusse jouit ici d'une
paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra plus troubler. Quel bruit
le conquérant fit jadis dans cet asile du silence, quand il y surgit
avec ses fanfares et ses légions ensanglantées à Iéna! C'est de
Berlin, après avoir effacé de la carte le royaume de Frédéric le
Grand, qu'il dénonça le blocus continental et prépara dans son esprit
la campagne de Moscou; ses paroles avaient déjà porté la mort au coeur
d'une princesse accomplie: elle dort maintenant à Charlottenbourg,
dans un caveau monumental; une statue, beau portrait de marbre, la
représente. Je fis sur le tombeau des vers que me demandait la
duchesse de Cumberland: