JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une classe au Conservatoire. Il est neuf heures et demie du matin. Une

dizaine d'auditeurs à peine s'éparpillent, dans la salle faiblement

éclairée, parmi les sièges rouges du parterre. Les musiciens

s'installent. Ils sont là soixante-dix ou quatre-vingts jeunes gens et

jeunes filles, lauréats des derniers concours, admis à l'honneur de

composer l'orchestre qu'une heure par semaine, à huis clos, dirige

Taffanel. La petite scène--jusqu'au faîte du décor grec qui en remplit

le fond--est encombrée de banquettes et de pupitres disposés en

amphithéâtre et au-dessous desquels, à droite et à gauche du maître, des

chaises sont alignées. Les plus vieux de ces musiciens n'ont pas

beaucoup plus de vingt ans et j'aperçois au milieu d'eux de petits

garçons, des fillettes. Tout cela compose un gentil tableau de jeunesse

artiste. Aux premiers rangs--côté des violons--les jeunes filles sont

nombreuses (costumes simples, tenues de petites bourgeoises bien élevées

que ne hantent point les rêves de _chic_ des comédiennes); aux

banquettes supérieures, sous la lumière des petites lampes électriques,

brillent des boutons d'uniformes,--tuniques de lignards et d'artilleurs.

A côté de crânes militaires exactement tondus s'épanouissent des

chevelures de «pékins», bien peignées et copieuses. On a d'avance posé

sur les pupitres les diverses «parties» de la _Pastorale:_ c'est le

déchiffrage d'aujourd'hui. Sur un signal du petit bâton, dans le silence

de la salle vide, la voix de la divine mélodie s'élève.

Le maître conduit, le dos voûté au-dessus du pupitre bas, le cou tendu

vers les instruments qui chantent et que les mouvements de ses bras ont

l'air d'encourager, de supplier, de gronder doucement. Barbe

grisonnante, torse trapu sous le veston de travail, le cordon du binocle

accroché à l'oreille, il est bien le bon chef, le «papa» qu'on aime et

qu'on écoute. De temps en temps, de deux coups secs frappés au bois du

pupitre, il interrompt l'orchestre et, d'un ton bonhomme, corrige une

faute qu'on a faite, donne un conseil, signale un piège. On repart... et

soudain, parmi le tapage des instruments, on entend une note filée, un

chant joyeux ou plaintif... c'est le maître qui aide sa petite troupe à

franchir un pas difficile, et dont la voix un peu enrhumée fait cortège

à la mélodie...

Ils sont déjà très forts, ces enfants, que personne ne connaît et dont

peut-être plusieurs, demain, seront célèbres. J'ai passé dans mon coin

noir, au milieu des fauteuils et des loges vides, deux heures

délicieuses à les écouter. Jamais, au théâtre, une joie si spéciale, et

de cette qualité-là, ne m'avait été donnée. Joie égoïste, où peut-être

un peu de puérile vanité se mêlait;--joie de sentir s'ouvrir, comme

familièrement, à moi seule, dans le secret de cette salle fermée à tout

le monde, quatre-vingts petites âmes d'artistes...

Mais est-il bien nécessaire que l'Etat se donne tant de mal pour nous

former ces artistes-là? Les amateurs font, ce me semble, une concurrence

terrible aux professionnels, depuis quelque temps. L'autre jour, chez

Colonne, j'assistais à l'exécution d'une oeuvre lyrique qui fut fort

applaudie et dont j'appris que l'auteur est un médecin très estimé; les

salons de Paris sont pleins de femmes qui jouent la comédie

délicieusement; le Théâtre-Français compte, parmi ses récents

fournisseurs de drame, un banquier du Boulonnais; il y a, à la Chambre

des députés, des poètes qu'on imprime, et voici que, depuis dimanche

dernier, deux «salons» nouveaux se sont ouverts; l'un est, aux

Champs-Elysées, le salon--très aristocratique--de la _Société des

amateurs;_ l'autre est une exposition de peinture installée à la gare de

Lyon et où la Compagnie du P.-L.-M. nous convie à venir admirer les

oeuvres de ses administrateurs, de ses ingénieurs et de ses commis.

Ces ambitions font rire certains professionnels. Je n'aurais pas envie

de rire du tout si j'étais à leur place. Je me dirais que l'amateur est

un concurrent très dangereux, car la musique qu'il joue ou qu'il compose

lui procure, en général, bien plus de plaisir que celle qu'on joue ou

qu'on compose autour de lui... L'idée lui vient-elle d'être auteur

dramatique ou comédien? il aura vite fait de trouver superflu d'aller,

au théâtre, applaudir les pièces des autres; statuaire, il trouvera plus

amusant (et comme je le comprends!) de faire le buste de sa femme que de

le commander; et plus il aura de paysages de lui--s'il est peintre--à

accrocher dans son appartement, moins il trouvera de place, sur ses

murs, où installer ceux des maîtres. Alors j'entrevois cette terrible

chose: une nation d'amateurs, où chacun aurait la coquetterie de faire

soi-même sa musique, sa sculpture, ses pièces et ses tableaux, comme

certains industriels font leur électricité ou leur gaz, et où

l'artiste--j'entends celui qui vit ou voudrait vivre de son art--ne

rencontrerait plus, à la place du «client» d'autrefois, qu'un émule

respectueux... mais résolu à se suffire!

Le projet d'ériger, dans le jardin des Tuileries, la statue de M.

Waldeck-Rousseau a mis de fort mauvaise humeur un député qui voudrait

interpeller là-dessus le ministère. Ce député trouve qu'un jardin public

n'est point fait pour servir de refuge aux monuments de cette sorte, que

ces effigies troublent la paix de nos promenades et n'ajoutent rien à

leur beauté et que la place d'une statue politique est dans la rue...

Tout le monde n'est pas de son avis. Je connais un vieux monarchiste

qui, de l'appartement qu'il occupe au boulevard Saint-Germain, voit se

dresser devant lui, chaque fois qu'il ouvre sa fenêtre, la statue de

Danton. Il en souffre. Il me disait l'autre jour: «Voyez l'illogisme de

nos moeurs. On défend à mon curé de conduire une procession dans la rue,

parce qu'on craint que cela ne gêne, pendant dix minutes, la liberté de

conscience des gens qui n'aiment point les processions; et l'on

installe--pour l'éternité--sous ma fenêtre, l'image d'un ennemi dont le

geste vainqueur a l'air de me narguer du matin au soir. Moi aussi,

pourtant, j'ai une liberté de conscience à ménager... Comme on s'en

préoccupe peu!...»

Cette remarque m'avait frappée. Et c'est pourquoi je pense que le

législateur qui souhaite qu'on interdise aux statues des ministres et

des tribuns morts l'entrée des jardins de Paris se trompe tout à fait.

Leur place est là, en vérité, bien plutôt que dans la rue. Dans la rue,

elles s'imposent à la vue du passant; elles ont l'air de guetter au

passage l'adversaire qui les croise; elles le défient... Dans les

jardins, elles ne gêneraient personne, car les gens qui ont des passions

politiques ne flânent guère dans les jardins. Je vais m'y promener

quelquefois. J'y rencontre des vieux qui rêvent, des amoureux qui

causent, des pauvres qui dorment, des enfants qui jouent, des nourrices.

Qu'est-ce que cela peut bien faire à ces êtres doux et inoccupés que,

sur le socle où leur chaise s'appuie, il y ait un Fouquier-Tinville au

lieu d'une Velléda? L'important, pour eux, c'est d'y trouver du soleil.

Je ne connaissais pas M. Georges Leygues. Je l'ai entendu cette semaine

pour la première fois. Il parle bien. Il a de beaux yeux ardents, sous

un crâne précocement chauve, des gestes d'apôtre, une voix vibrante de

poète, une moustache de soldat. Il m'a beaucoup plu. C'était au banquet

des Cigaliers où des méridionaux s'étaient assemblés pour chanter la

gloire du Rhône, la beauté de la Garonne et fêter la «petite patrie» que

Paris ne leur fait point oublier. Car Paris, à ce qu'on m'assure, n'est

la patrie que d'un très petit nombre de personnes. On ne naît guère à

Paris. On y vient travailler et s'amuser; on y apporte des rêves de

gloire; on y entretient des espérances de fortune; mais, pour la

plupart, les _souvenirs_ sont ailleurs. Ils sont là-bas, dans le coin de

province où l'on a connu les premières joies de vivre; dans la petite

ville où l'on a grandi, où l'on a subi ses premiers pensums et joué ses

premiers jeux; où, vers l'âge de treize ans, on a, suivant l'usage, aimé

ou cru aimer (ce qui revient au même) sa cousine. Ce sont ces

souvenirs-là que les provinciaux de Paris se donnent, de temps en temps,

la joie d'évoquer en fêtant la petite patrie commune. Les Félibres et

les Cigaliers la chantent, cette petite patrie, un peu plus lyriquement

que ne font les autres, un peu plus bruyamment aussi. Ils disent, pour

s'excuser, qu'on ne saurait parler du Midi avec équité qu'en en parlant

avec enthousiasme... Mais il n'est pas nécessaire que le pays natal soit

beau pour qu'on s'en souvienne avec joie. Il suffit qu'il soit le pays

natal.

Etrange mystère, et qui m'a souvent intriguée. D'où vient l'émotion

délicieuse que je ressens, moi aussi, à me rappeler, non le passé

d'hier, mais le temps où je jouais à la poupée? Et pourquoi, dans les

rencontres de la vie, le hasard d'avoir été de petits enfants dans le

même village semble-t-il, aux êtres les moins sensibles, une raison de

s'entr'aimer un peu? J'aurais dû demander à M. Leygues de m'expliquer

cela.

L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905 · 第 5 / 33 题