DU MANQUE OU DE LA RARETÉ DES VARIÉTÉS DE TRANSITION.

La sélection naturelle n'agit que par la conservation des

modifications avantageuses; chaque forme nouvelle, survenant dans

une localité suffisamment peuplée, tend, par conséquent, à prendre

la place de la forme primitive moins perfectionnée, ou d'autres

formes moins favorisées avec lesquelles elle entre en concurrence,

et elle finit par les exterminer. Ainsi, l'extinction et la

sélection naturelle vont constamment de concert. En conséquence,

si nous admettons que chaque espèce descend de quelque forme

inconnue, celle-ci, ainsi que toutes les variétés de transition,

ont été exterminées par le fait seul de la formation et du

perfectionnement d'une nouvelle forme.

Mais pourquoi ne trouvons-nous pas fréquemment dans la croûte

terrestre les restes de ces innombrables formes de transition qui,

d'après cette hypothèse, ont dû exister? La discussion de cette

question trouvera mieux sa place dans le chapitre relatif à

l'imperfection des documents géologiques; je me bornerai à dire

ici que les documents fournis par la géologie sont infiniment

moins complets qu'on ne le croit ordinairement. La croûte

terrestre constitue, sans doute, un vaste musée; mais les

collections naturelles provenant de ce musée sont très imparfaites

et n'ont été réunies d'ailleurs qu'à de longs intervalles.

Quoi qu'il en soit, on objectera sans doute que nous devons

certainement rencontrer aujourd'hui beaucoup de formes de

transition quand plusieurs espèces très voisines habitent une même

région.

Prenons un exemple très simple: en traversant un continent du nord

au sud, on rencontre ordinairement, à des intervalles successifs,

des espèces très voisines, ou espèces représentatives, qui

occupent évidemment à peu près la même place dans l'économie

naturelle du pays. Ces espèces représentatives se trouvent souvent

en contact et se confondent même l'une avec l'autre; puis, à

mesure que l'une devient de plus en plus rare, l'autre augmente

peu à peu et finit par se substituer à la première. Mais, si nous

comparons ces espèces là où elles se confondent, elles sont

généralement aussi absolument distinctes les unes des autres, par

tous les détails de leur conformation, que peuvent l'être les

individus pris dans le centre même de la région qui constitue leur

habitat ordinaire. Ces espèces voisines, dans mon hypothèse,

descendent d'une souche commune; pendant le cours de ses

modifications, chacune d'elles a dû s'adapter aux conditions

d'existence de la région qu'elle habite, a dû supplanter et

exterminer la forme parente originelle, ainsi que toutes les

variétés qui ont formé les transitions entre son état actuel et

ses différents états antérieurs. On ne doit donc pas s'attendre à

trouver actuellement, dans chaque localité, de nombreuses variétés

de transition, bien qu'elles doivent y avoir existé et qu'elles

puissent y être enfouies à l'état fossile. Mais pourquoi ne

trouve-t-on pas actuellement, dans les régions intermédiaires,

présentant des conditions d'existence intermédiaires, des variétés

reliant intimement les unes aux autres les formes extrêmes? Il y a

là une difficulté qui m'a longtemps embarrassé; mais on peut, je

crois, l'expliquer dans une grande mesure.

En premier lieu il faut bien se garder de conclure qu'une région a

été continue pendant de longes périodes, parce qu'elle l'est

aujourd'hui. La géologie semble nous démontrer que, même pendant

les dernières parties de la période tertiaire, la plupart des

continents étaient morcelés en îles dans lesquelles des espèces

distinctes ont pu se former séparément, sans que des variétés

intermédiaires aient pu exister dans des zones intermédiaires. Par

suite de modifications dans la forme des terres et de changements

climatériques, les aires marines actuellement continues doivent

avoir souvent existé, jusqu'à une époque récente, dans un état

beaucoup moins uniforme et beaucoup moins continu qu'à présent.

Mais je n'insiste pas sur ce moyen d'éluder la difficulté: je

crois, en effet, que beaucoup d'espèces parfaitement définies se

sont formées dans des régions strictement continues; mais je

crois, d'autre part, que l'état autrefois morcelé de surfaces qui

n'en font plus qu'une aujourd'hui a joué un rôle important dans la

formation de nouvelles espèces, surtout chez les animaux errants

qui se croisent facilement.

Si nous observons la distribution actuelle des espèces sur un

vaste territoire, nous remarquons qu'elles sont, en général, très

nombreuses dans une grande région, puis qu'elles deviennent tout à

coup de plus en plus rares sur les limites de cette région et

qu'elles finissent par disparaître. Le territoire neutre, entre

deux espèces représentatives, est donc généralement très étroit,

comparativement à celui qui est propre à chacune d'elles Nous

observons le même fait en faisant l'ascension d'une montagne;

Alphonse de Candolle a fait remarquer avec quelle rapidité

disparaît quelquefois une espèce alpine commune. Les sondages

effectués à la drague dans les profondeurs de la mer ont fourni

des résultats analogues à E. Forbes. Ces faits doivent causer

quelque surprise à ceux qui considèrent le climat et les

conditions physiques de l'existence comme les éléments essentiels

de la distribution des êtres organisés; car le climat, l'altitude

ou la profondeur varient de façon graduelle et insensible. Mais,

si nous songeons que chaque espèce, même dans son centre spécial,

augmenterait immensément en nombre sans la concurrence que lui

opposent les autres espèces; si nous songeons que presque toutes

servent de proie aux autres ou en font la leur; si nous songeons,

enfin, que chaque être organisé a, directement ou indirectement,

les rapports les plus intimes et les plus importants avec les

autres êtres organisés, il est facile de comprendre que

l'extension géographique d'une espèce, habitant un pays

quelconque, est loin de dépendre exclusivement des changements

insensibles des conditions physiques, mais que cette extension

dépend essentiellement de la présence d'autres espèces avec

lesquelles elle se trouve en concurrence et qui, par conséquent,

lui servent de proie, ou à qui elle sert de proie. Or, comme ces

espèces sont elles-mêmes définies et qu'elles ne se confondent pas

par des gradations insensibles, l'extension d'une espèce

quelconque dépendant, dans tous les cas, de l'extension des

autres, elle tend à être elle-même nettement circonscrite. En

outre, sur les limites de son habitat, là où elle existe en moins

grand nombre, une espèce est extrêmement sujette à disparaître par

suite des fluctuations dans le nombre de ses ennemis ou des êtres

qui lui servent de proie, ou bien encore de changements dans la

nature du climat; la distribution géographique de l'espèce tend

donc à se définir encore plus nettement.

Les espèces voisines, ou espèces représentatives, quand elles

habitent une région continue, sont ordinairement distribuées de

telle façon que chacune d'elles occupe un territoire considérable

et qu'il y a entre elles un territoire neutre, comparativement

étroit, dans lequel elles deviennent tout à coup de plus en plus

rares; les variétés ne différant pas essentiellement des espèces,

la même règle s'applique probablement aux variétés. Or, dans le

cas d'une espèce variable habitant une région très étendue, nous

aurons à adapter deux variétés à deux grandes régions et une

troisième variété à une zone intermédiaire étroite qui les sépare.

La variété intermédiaire, habitant une région restreinte, est, par

conséquent, beaucoup moins nombreuse; or, autant que je puis en

juger, c'est ce qui se passe chez les variétés à l'état de nature.

J'ai pu observer des exemples frappants de cette règle chez les

variétés intermédiaires qui existent entre les variétés bien

tranchées du genre _Balanus_. Il résulte aussi des renseignements

que m'ont transmis M. Watson, le docteur Asa Gray et

M. Wollaston, que les variétés reliant deux autres formes

quelconques sont, en général, numériquement moins nombreuses que

les formes qu'elles relient. Or, si nous pouvons nous fier à ces

faits et à ces inductions, et en conclure que les variétés qui en

relient d'autres existent ordinairement en moins grand nombre que

les formes extrêmes, nous sommes à même de comprendre pourquoi les

variétés intermédiaires ne peuvent pas persister pendant de

longues périodes, et pourquoi, en règle générale, elles sont

exterminées et disparaissent plus tôt que les formes qu'elles

reliaient primitivement les unes aux autres.

Nous avons déjà vu, en effet, que toutes les formes numériquement

faibles courent plus de chances d'être exterminées que celles qui

comprennent de nombreux individus; or, dans ce cas particulier, la

forme intermédiaire est essentiellement exposée aux empiètements

des formes très voisine qui l'entourent de tous côtés. Il est,

d'ailleurs, une considération bien plus importante: c'est que,

pendant que s'accomplissent les modifications qui, pensons-nous,

doivent perfectionner deux variétés et les convertir en deux

espèces distinctes, les deux variétés, qui sont numériquement

parlant les plus fortes et qui ont un habitat plus étendu, ont de

grands avantages sur la variété intermédiaire qui existe en petit

nombre dans une étroite zone intermédiaire. En effet, les formes

qui comprennent de nombreux individus ont plus de chance que n'en

ont les formes moins nombreuses de présenter, dans un temps donné,

plus de variations à l'action de la sélection naturelle. En

conséquence, les formes les plus communes tendent, dans la lutte

pour l'existence, à vaincre et à supplanter les formes moins

communes, car ces dernières se modifient et se perfectionnent plus

lentement. C'est en vertu du même principe, selon moi, que les

espèces communes dans chaque pays, comme nous l'avons vu dans le

second chapitre, présentent, en moyenne, un plus grand nombre de

variétés bien tranchées que les espèces plus rares. Pour bien

faire comprendre ma pensée, supposons trois variétés de moutons,

l'une adaptée à une vaste région montagneuse la seconde habitant

un terrain comparativement restreint et accidenté, la troisième

occupant les plaines étendues qui se trouvent à la base des

montagnes. Supposons, en outre, que les habitants de ces trois

régions apportent autant de soins et d'intelligence à améliorer

les races par la sélection; les chances de réussite sont, dans ce

cas, toutes en faveur des grands propriétaires de la montagne ou

de la plaine, et ils doivent réussir à améliorer leurs animaux

beaucoup plus promptement que les petits propriétaires de la

région intermédiaire plus restreinte. En conséquence, les races

améliorées de la montagne et de la plaine ne tarderont pas à

supplanter la race intermédiaire moins parfaite, et les deux

races, qui étaient à l'origine numériquement les plus fortes, se

trouveront en contact immédiat, la variété ayant disparu devant

elles.

Pour me résumer, je crois que les espèces arrivent à être assez

bien définies et à ne présenter, à aucun moment, un chaos

inextricable de formes intermédiaires:

1° Parce que les nouvelles variétés se forment très lentement. La

variation, en effet, suit une marche très lente et la sélection

naturelle ne peut rien jusqu'à ce qu'il se présente des

différences ou des variations individuelles favorables, et jusqu'à

ce qu'il se trouve, dans l'économie naturelle de la région, une

place que puissent mieux remplir quelques-uns de ses habitants

modifiés. Or, ces places nouvelles ne se produisent qu'en vertu de

changements climatériques très lents, ou à la suite de

l'immigration accidentelle de nouveaux habitants, ou peut-être et

dans une mesure plus large, parce que, quelques-uns des anciens

habitants s'étant lentement modifiés, les anciennes et les

nouvelles formes ainsi produites agissent et réagissent les unes

sur les autres. Il en résulte que, dans toutes les régions et à

toutes les époques, nous ne devons rencontrer que peu d'espèces

présentant de légères modifications, permanentes jusqu'à un

certain point; or, cela est certainement le cas.

2° Parce que des surfaces aujourd'hui continues ont dû, à une

époque comparativement récente, exister comme parties isolées sur

lesquelles beaucoup de formes, plus particulièrement parmi les

classes errantes et celles qui s'accouplent pour chaque portée,

ont pu devenir assez distinctes pour être regardées comme des

espèces représentatives. Dans ce cas, les variétés intermédiaires

qui reliaient les espèces représentatives à la souche commune ont

dû autrefois exister dans chacune de ces stations isolées; mais

ces chaînons ont été exterminés par la sélection naturelle, de

telle sorte qu'ils ne se trouvent plus à l'état vivant.

3° Lorsque deux ou plusieurs variétés se sont formées dans

différentes parties d'une surface strictement continue, il est

probable que des variétés intermédiaires se sont formées en même

temps dans les zones intermédiaires; mais la durée de ces espèces

a dû être d'ordinaire fort courte. Ces variétés intermédiaires, en

effet, pour les raisons que nous avons déjà données (raisons

tirées principalement de ce que nous savons sur la distribution

actuelle d'espèces très voisines, ou espèces représentatives,

ainsi que de celle des variétés reconnues), existent dans les

zones intermédiaires en plus petit nombre que les variétés

qu'elles relient les unes aux autres. Cette cause seule suffirait

à exposer les variétés intermédiaires à une extermination

accidentelle; mais il est, en outre, presque certain qu'elles

doivent disparaître devant les formes qu'elles relient à mesure

que l'action de la sélection naturelle se fait sentir davantage;

les formes extrêmes, en effet, comprenant un plus grand nombre

d'individus, présentent en moyenne plus de variations et sont, par

conséquent, plus sensibles à l'action de la sélection naturelle,

et plus disposées à une amélioration ultérieure.

Enfin, envisageant cette fois non pas un temps donné, mais le

temps pris dans son ensemble, il a dû certainement exister, si ma

théorie est fondée, d'innombrables variétés intermédiaires reliant

intimement les unes aux autres les espèces d'un même groupe; mais

la marche seule de la sélection naturelle, comme nous l'avons fait

si souvent remarquer, tend constamment à éliminer les formes

parentes et les chaînons intermédiaires. On ne pourrait trouver la

preuve de leur existence passée que dans les restes fossiles qui,

comme nous essayerons de le démontrer dans un chapitre subséquent,

ne se conservent que d'une manière extrêmement imparfaite et

intermittente.

DE L'ORIGINE ET DES TRANSITIONS DES ÊTRES ORGANISÉS AYANT UNE

CONFORMATION ET DES HABITUDES PARTICULIÈRES.

Les adversaires des idées que j'avance ont souvent demandé comment

il se fait, par exemple, qu'un animal carnivore terrestre ait pu

se transformer en un animal ayant des habitudes aquatiques; car

comment cet animal aurait-il pu subsister pendant l'état de

transition? Il serait facile de démontrer qu'il existe aujourd'hui

des animaux carnivores qui présentent tous les degrés

intermédiaires entre des moeurs rigoureusement terrestres et des

moeurs rigoureusement aquatiques; or, chacun d'eux étant soumis à

la lutte pour l'existence, il faut nécessairement qu'il soit bien

adapté à la place qu'il occupe dans la nature. Ainsi, le _Mustela

vison_ de l'Amérique du Nord a les pieds palmés et ressemble à la

loutre par sa fourrure, par ses pattes courtes et par la forme de

sa queue. Pendant l'été, cet animal se nourrit de poissons et

plonge pour s'en emparer; mais, pendant le long hiver des régions

septentrionales, il quitte les eaux congelées et, comme les autres

putois, se nourrit de souris et d'animaux terrestres. Il aurait

été beaucoup plus difficile de répondre si l'on avait choisi un

autre cas et si l'on avait demandé, par exemple, comment il se

fait qu'un quadrupède insectivore a pu se transformer en une

chauve-souris volante. Je crois cependant que de semblables

objections n'ont pas un grand poids.

Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, je sens toute

l'importance qu'il y aurait à exposer tous les exemples frappants

que j'ai recueillis sur les habitudes et les conformations de

transition chez ces espèces voisines, ainsi que sur la

diversification d'habitudes, constantes ou accidentelles, qu'on

remarque chez une même espèce. Il ne faudrait rien moins qu'une

longue liste de faits semblables pour amoindrir la difficulté que

présente la solution de cas analogues à celui de la chauve-souris.

Prenons la famille des écureuils: nous remarquons chez elle une

gradation insensible, depuis des animaux dont la queue n'est que

légèrement aplatie, et d'autres, ainsi que le fait remarquer sir

J. Richardson, dont la partie postérieure du corps n'est que

faiblement dilatée avec la peau des flancs un peu développée,

jusqu'à ce qu'on appelle les _Écureuils volants_. Ces derniers ont

les membres et même la racine de la queue unis par une large

membrane qui leur sert de parachute et qui leur permet de

franchir, en fendant l'air, d'immenses distances d'un arbre à un

autre. Nous ne pouvons douter que chacune de ces conformations ne

soit utile à chaque espèce d'écureuil dans son habitat, soit en

lui permettant d'échapper aux oiseaux ou aux animaux carnassiers

et de se procurer plus rapidement sa nourriture, soit surtout en

amoindrissant le danger des chutes. Mais il n'en résulte pas que

la conformation de chaque écureuil soit absolument la meilleure

qu'on puisse concevoir dans toutes les conditions naturelles.

Supposons, par exemple, que le climat et la végétation viennent à

changer, qu'il y ait immigration d'autres rongeurs ou d'autres

bêtes féroces, ou que d'anciennes espèces de ces dernières se

modifient, l'analogie nous conduit à croire que les écureuils, ou

quelques-uns tout au moins, diminueraient en nombre ou

disparaîtraient, à moins qu'ils ne se modifiassent et ne se

perfectionnassent pour parer à cette nouvelle difficulté de leur

existence.

Je ne vois donc aucune difficulté, surtout dans des conditions

d'existence en voie de changement, à la conservation continue

d'individus ayant la membrane des flancs toujours plus développée,

chaque modification étant utile, chacune se multipliant jusqu'à ce

que, grâce à l'action accumulatrice de la sélection naturelle, un

parfait écureuil volant ait été produit.

Considérons actuellement le _Galéopithèque_ ou lémur volant, que

l'on classait autrefois parmi les chauves-souris, mais que l'on

range aujourd'hui parmi les insectivores. Cet animal porte une

membrane latérale très large, qui part de l'angle de la mâchoire

pour s'étendre jusqu'à la queue, en recouvrant ses membres et ses

doigts allongés; cette membrane est pourvue d'un muscle extenseur.

Bien qu'aucun individu adapté à glisser dans l'air ne relie

actuellement le galéopithèque aux autres insectivores, on peut

cependant supposer que ces chaînons existaient autrefois et que

chacun d'eux s'est développé de la même façon que les écureuils

volants moins parfaits, chaque gradation de conformation

présentant une certaine utilité à son possesseur. Je ne vois pas

non plus de difficulté insurmontable à croire, en outre, que les

doigts et l'avant-bras du galéopithèque, reliés par la membrane,

aient pu être considérablement allongés par la sélection

naturelle, modifications qui, au point de vue des organes du vol,

auraient converti cet animal en une chauve-souris. Nous voyons

peut-être, chez certaines Chauves-Souris dont la membrane de

l'aile s'étend du sommet de l'épaule à la queue, en recouvrant les

pattes postérieures, les traces d'un appareil primitivement adapté

à glisser dans l'air, plutôt qu'au vol proprement dit.

Si une douzaine de genres avaient disparu, qui aurait osé

soupçonner qu'il a existé des oiseaux dont les ailes ne leur

servent que de palettes pour battre l'eau, comme le canard à ailes

courtes (_Micropteru_ d'Eyton); de nageoires dans l'eau et de

pattes antérieures sur terre, comme chez le pingouin; de voiles

chez l'autruche, et à aucun usage fonctionnel chez l'_Apteryx_?

Cependant, la conformation de chacun de ces oiseaux est excellente

pour chacun d'eux dans les conditions d'existence où il se trouve

placé, car chacun doit lutter pour vivre, mais elle n'est pas

nécessairement la meilleure qui se puisse concevoir dans toutes

les conditions possibles. Il ne faudrait pas conclure des

remarques qui précèdent qu'aucun des degrés de conformation

d'ailes qui y sont signalés, et qui tous peut-être résultent du

défaut d'usage, doive indiquer la marche naturelle suivant

laquelle les oiseaux ont fini par acquérir leur perfection de vol;

mais ces remarques servent au moins à démontrer la diversité

possible des moyens de transition.

Si l'on considère que certains membres des classes aquatiques,

comme les crustacés et les mollusques, sont adaptés à la vie

terrestre; qu'il existe des oiseaux et des mammifères volants, des

insectes volants de tous les types imaginables; qu'il y a eu

autrefois des reptiles volants, on peut concevoir que les poissons

volants, qui peuvent actuellement s'élancer dans l'air et

parcourir des distances considérables en s'élevant et en se

soutenant au moyen de leurs nageoires frémissantes, auraient pu se

modifier de manière à devenir des animaux parfaitement ailés. S'il

en avait été ainsi, qui aurait pu s'imaginer que, dans un état de

transition antérieure, ces animaux habitaient l'océan et qu'ils se

servaient de leurs organes de vol naissants, autant que nous

pouvons le savoir, dans le seul but d'échapper à la voracité des

autres poissons?

Quand nous voyons une conformation absolument parfaite appropriée

à une habitude particulière, telle que l'adaptation des ailes de

l'oiseau pour le vol, nous devons nous rappeler que les animaux

présentant les premières conformations graduelles et transitoires

ont dû rarement survivre jusqu'à notre époque, car ils ont dû

disparaître devant leurs successeurs que la sélection naturelle a

rendus graduellement plus parfaits. Nous pouvons conclure en outre

que les états transitoires entre des conformations appropriées à

des habitudes d'existence très différentes ont dû rarement, à une

antique période, se développer en grand nombre et sous beaucoup de

formes subordonnées. Ainsi, pour en revenir à notre exemple

imaginaire du poisson volant, il ne semble pas probable que les

poissons capables de s'élever jusqu'au véritable vol auraient

revêtu bien des formes différentes, aptes à chasser, de diverses

manières, des proies de diverses natures sur la terre et sur

l'eau, avant que leurs organes du vol aient atteint un degré de

perfection assez élevé pour leur assurer, dans la lutte pour

l'existence, un avantage décisif sur d'autres animaux. La chance

de découvrir, à l'état fossile, des espèces présentant les

différentes transitions de conformation, est donc moindre, parce

qu'elles ont existé en moins grand nombre que des espèces ayant

une conformation complètement développée.

Je citerai actuellement deux ou trois exemples de diversifications

et de changements d'habitudes chez les individus d'une même

espèce. Dans l'un et l'autre cas, la sélection naturelle pourrait

facilement adapter la conformation de l'animal à ses habitudes

modifiées, ou exclusivement à l'une d'elles seulement. Toutefois,

il est difficile de déterminer, cela d'ailleurs nous importe peu,

si les habitudes changent ordinairement les premières, la

conformation se modifiant ensuite, ou si de légères modifications

de conformations entraînent un changement d'habitudes; il est

probable que ces deux modifications se présentent souvent

simultanément. Comme exemple de changements d'habitudes, il suffit

de signaler les nombreux insectes britanniques qui se nourrissent

aujourd'hui de plantes exotiques, ou exclusivement de substances

artificielles. On pourrait citer des cas innombrables de

modifications d'habitudes; j'ai souvent, dans l'Amérique

méridionale, surveillé un gobe-mouches (_Saurophagus sulphuratus_)

planer sur un point, puis s'élancer vers un autre, tout comme le

ferait un émouchet; puis, à d'autres moments, se tenir immobile au

bord de l'eau pour s'y précipiter à la poursuite du poisson, comme

le ferait un martin-pêcheur. On peut voir dans nos pays la grosse

mésange (_Parus major_) grimper aux branches tout comme un

grimpereau; quelquefois, comme la pie-grièche, elle tue les petits

oiseaux en leur portant des coups sur la tête, et je l'ai souvent

observée, je l'ai plus souvent encore entendue marteler des

graines d'if sur une branche et les briser comme le ferait la

citelle. Hearne a vu, dans l'Amérique du Nord, l'ours noir nager

pendant des heures, la gueule toute grande ouverte, et attraper

ainsi des insectes dans l'eau, à peu près comme le ferait une

baleine.

Comme nous voyons quelquefois des individus avoir des habitudes

différentes de celles propres à leur espèce et aux autres espèces

du même genre, il semblerait que ces individus dussent

accidentellement devenir le point de départ de nouvelles espèces,

ayant des habitudes anormales, et dont la conformation

s'écarterait plus ou moins de celle de la souche type. La nature

offre des cas semblables. Peut-on citer un cas plus frappant

d'adaptation que celui de la conformation du pic pour grimper aux

troncs d'arbres, et pour saisir les insectes dans les fentes de

l'écorce? Il y a cependant dans l'Amérique septentrionale des pics

qui se nourrissent presque exclusivement de fruits, et d'autres

qui, grâce à leurs ailes allongées, peuvent chasser les insectes

au vol. Dans les plaines de la Plata, où il ne pousse pas un seul

arbre, on trouve une espèce de pic (_Colaptes campestris_) ayant

deux doigts en avant et deux en arrière, la langue longue et

effilée, les plumes caudales pointues, assez rigides pour soutenir

l'oiseau dans la position verticale, mais pas tout à fait aussi

rigides qu'elles le sont chez les vrais pics, et un fort bec

droit, qui n'est pas toutefois aussi droit et aussi fort que celui

des vrais pics, mais qui est cependant assez solide pour percer le

bois. Ce _Colaptes_ est donc bien un pic par toutes les parties

essentielles de sa conformation. Les caractères même

insignifiants, tels que la coloration, le son rauque de la voix,

le vol ondulé, démontrent clairement sa proche parenté avec notre

pic commun; cependant, je puis affirmer, d'après mes propres

observations, que confirment d'ailleurs celles d'Azara,

observateur si soigneux et si exact, que, dans certains districts

considérables, ce _Colaptes_ ne grimpe pas aux arbres et qu'il

fait son nid dans des trous qu'il creuse dans la terre! Toutefois,

comme l'a constaté M. Hudson, ce même pic, dans certains autres

districts, fréquente les arbres et creuse des trous dans le tronc

pour y faire son nid. Comme autre exemple des habitudes variées de

ce genre, je puis ajouter que de Saussure a décrit un _Colaptes_

du Mexique qui creuse des trous dans du bois dur pour y déposer

une provision de glands.

Le pétrel est un des oiseaux de mer les plus aériens que l'on

connaisse; cependant, dans les baies tranquilles de la Terre de

Feu, on pourrait certainement prendre le _Puffinuria Berardi_ pour

un grèbe ou un pingouin, à voir ses habitudes générales, sa

facilité extraordinaire pour plonger, sa manière de nager et de

voler, quand on peut le décider à le faire; cependant cet oiseau

est essentiellement un pétrel, mais plusieurs parties de son

organisation ont été profondément modifiées pour l'adapter à ses

nouvelles habitudes, tandis que la conformation du pic de la Plata

ne s'est que fort peu modifiée. Les observations les plus

minutieuses, faites sur le cadavre d'un cincle (merle d'eau), ne

laisseraient jamais soupçonner ses habitudes aquatiques;

cependant, cet oiseau, qui appartient à la famille des merles, ne

trouve sa subsistance qu'en plongeant, il se sert de ses ailes

sous l'eau et saisit avec ses pattes les pierres du fond. Tous les

membres du grand ordre des hyménoptères sont terrestres, à

l'exception du genre proctotrupes, dont sir John Lubbock a

découvert les habitudes aquatiques. Cet insecte entre souvent dans

l'eau en s'aidant non de ses pattes, mais de ses ailes et peut y

rester quatre heures sans revenir à la surface; il ne semble,

cependant, présenter aucune modification de conformation en

rapport avec ses habitudes anormales.

Ceux qui croient que chaque être a été créé tel qu'il est

aujourd'hui doivent ressentir parfois un certain étonnement quand

ils rencontrent un animal ayant des habitudes et une conformation

qui ne concordent pas. Les pieds palmés de l'oie et du canard sont

clairement conformés pour la nage. Il y a cependant dans les

régions élevées des oies aux pieds palmés, qui n'approchent jamais

de l'eau; Audubon, seul, a vu la frégate, dont les quatre doigts

sont palmés, se poser sur la surface de l'Océan. D'autre part, les

grèbes et les foulques, oiseaux éminemment aquatiques, n'ont en

fait de palmures qu'une légère membrane bordant les doigts. Ne

semble-t-il pas évident que les longs doigts dépourvus de

membranes des grallatores sont faits pour marcher dans les marais

et sur les végétaux flottants? La poule d'eau et le râle des

genêts appartiennent à cet ordre; cependant le premier de ces

oiseaux est presque aussi aquatique que la foulque, et le second

presque aussi terrestre que la caille ou la perdrix. Dans ces cas,

et l'on pourrait en citer beaucoup d'autres, les habitudes ont

changé sans que la conformation se soit modifiée de façon

correspondante. On pourrait dire que le pied palmé de l'oie des

hautes régions est devenu presque rudimentaire quant à ses

fonctions, mais non pas quant à sa conformation. Chez la frégate,

une forte échancrure de la membrane interdigitale indique un

commencement de changement dans la conformation.

Celui qui croit à des actes nombreux et séparés de création peut

dire que, dans les cas de cette nature, il a plu au Créateur de

remplacer un individu appartenant à un type par un autre

appartenant à un autre type, ce qui me paraît être l'énoncé du

même fait sous une forme recherchée. Celui qui, au contraire,

croit à la lutte pour l'existence et au principe de la sélection

naturelle reconnaît que chaque être organisé essaye constamment de

se multiplier en nombre; il sait, en outre, que si un être varie

si peu que ce soit dans ses habitudes et dans sa conformation, et

obtient ainsi un avantage sur quelque autre habitant de la même

localité, il s'empare de la place de ce dernier, quelque

différente qu'elle puisse être de celle qu'il occupe lui-même.

Aussi n'éprouve-t-il aucune surprise en voyant des oies et des

frégates aux pieds palmés, bien que ces oiseaux habitent la terre

et qu'ils ne se posent que rarement sur l'eau; des râles de genêts

à doigts allongés vivant dans les prés au lieu de vivre dans les

marais; des pics habitant des lieux dépourvus de tout arbre; et,

enfin, des merles ou des hyménoptères plongeurs et des pétrels

ayant les moeurs des pingouins.

De l'origine des espèces · 第 26 / 58 题