Si, au milieu des conditions changeantes de l'existence, les êtres
organisés présentent des différences individuelles dans presque
toutes les parties de leur structure, et ce point n'est pas
contestable; s'il se produit, entre les espèces, en raison de la
progression géométrique de l'augmentation des individus, une lutte
sérieuse pour l'existence à un certain âge, à une certaine saison,
ou pendant une période quelconque de leur vie, et ce point n'est
certainement pas contestable; alors, en tenant compte de l'infinie
complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés et de
leurs rapports avec les conditions de leur existence, ce qui cause
une diversité infinie et avantageuse des structures, des
constitutions et des habitudes, il serait très extraordinaire
qu'il ne se soit jamais produit des variations utiles à la
prospérité de chaque individu, de la même façon qu'il s'est
produit tant de variations utiles à l'homme. Mais, si des
variations utiles à un être organisé quelconque se présentent
quelquefois, assurément les individus qui en sont l'objet ont la
meilleure chance de l'emporter dans la lutte pour l'existence;
puis, en vertu du principe si puissant de l'hérédité, ces
individus tendent à laisser des descendants ayant le même
caractère qu'eux. J'ai donné le nom de _sélection naturelle_ à ce
principe de conservation ou de persistance du plus apte. Ce
principe conduit au perfectionnement de chaque créature,
relativement aux conditions organiques et inorganiques de son
existence; et, en conséquence, dans la plupart des cas, à ce que
l'on peut regarder comme un progrès de l'organisation. Néanmoins,
les formes simples et inférieures persistent longtemps
lorsqu'elles sont bien adaptées aux conditions peu complexes de
leur existence.
En vertu du principe de l'hérédité des caractères aux âges
correspondants, la sélection naturelle peut agir sur l'oeuf, sur
la graine ou sur le jeune individu, et les modifier aussi
facilement qu'elle peut modifier l'adulte. Chez un grand nombre
d'animaux, la sélection sexuelle vient en aide à la sélection
ordinaire, en assurant aux mâles les plus vigoureux et les mieux
adaptés le plus grand nombre de descendants. La sélection sexuelle
développe aussi chez les mâles des caractères qui leur sont utiles
dans leurs rivalités ou dans leurs luttes avec d'autres mâles,
caractères qui peuvent se transmettre à un sexe seul ou aux deux
sexes, suivant la forme d'hérédité prédominante chez l'espèce.
La sélection naturelle a-t-elle réellement joué ce rôle? a-t-elle
réellement adapté les formes diverses de la vie à leurs conditions
et à leurs stations différentes? C'est en pesant les faits exposés
dans les chapitres suivants que nous pourrons en juger. Mais nous
avons déjà vu comment la sélection naturelle détermine
l'extinction; or, l'histoire et la géologie nous démontrent
clairement quel rôle l'extinction a joué dans l'histoire
zoologique du monde. La sélection naturelle conduit aussi à la
divergence des caractères; car, plus les êtres organisés diffèrent
les uns les autres sous le rapport de la structure, des habitudes
et de la constitution, plus la même région peut en nourrir un
grand nombre; nous en avons eu la preuve en étudiant les habitants
d'une petite région et les productions acclimatées. Par
conséquent, pendant la modification des descendants d'une espèce
quelconque, pendant la lutte incessante de toutes les espèces pour
s'accroître en nombre, plus ces descendants deviennent différents,
plus ils ont de chances de réussir dans la lutte pour l'existence.
Aussi, les petites différences qui distinguent les variétés d'une
même espèce tendent régulièrement à s'accroître jusqu'à ce
qu'elles deviennent égales aux grandes différences qui existent
entre les espèces d'un même genre, ou même entre des genres
distincts.
Nous avons vu que ce sont les espèces communes très répandues et
ayant un habitat considérable, et qui, en outre, appartiennent aux
genres les plus riches de chaque classe, qui varient le plus, et
que ces espèces tendent à transmettre à leurs descendants modifiés
cette supériorité qui leur assure aujourd'hui la domination dans
leur propre pays. La sélection naturelle, comme nous venons de le
faire remarquer, conduit à la divergence des caractères et à
l'extinction complète des formes intermédiaires et moins
perfectionnées. En partant de ces principes, en peut expliquer la
nature des affinités et les distinctions ordinairement bien
définies qui existent entre les innombrables êtres organisés de
chaque classe à la surface du globe. Un fait véritablement
étonnant et que nous méconnaissons trop, parce que nous sommes
peut-être trop familiarisés avec lui, c'est que tous les animaux
et toutes les plantes, tant dans le temps que dans l'espace, se
trouvent réunis par groupes subordonnés à d'autres groupes d'une
même manière que nous remarquons partout, c'est-à-dire que les
variétés d'une même espèce les plus voisines les unes des autres,
et que les espèces d'un même genre moins étroitement et plus
inégalement alliées, forment des sections et des sous-genres; que
les espèces de genres distincts encore beaucoup moins proches et,
enfin, que les genres plus ou moins semblables forment des sous-
familles, des familles, des ordres, des sous-classes et des
classes. Les divers groupes subordonnés d'une classe quelconque ne
peuvent pas être rangés sur une seule ligne, mais semblent se
grouper autour de certains points, ceux-là autour d'autres, et
ainsi de suite en cercles presque infinis. Si les espèces avaient
été créées indépendamment les unes des autres, on n'aurait pu
expliquer cette sorte de classification; elle s'explique
facilement, au contraire, par l'hérédité et par l'action complexe
de la sélection naturelle, produisant l'extinction et la
divergence des caractères, ainsi que le démontre notre diagramme.
On a quelquefois représenté sous la figure d'un grand arbre les
affinités de tous les êtres de la même classe, et je crois que
cette image est très juste sous bien des rapports. Les rameaux et
les bourgeons représentent les espèces existantes; les branches
produites pendant les années précédentes représentent la longue
succession des espèces éteintes. À chaque période de croissance,
tous les rameaux essayent de pousser des branches de toutes parts,
de dépasser et de tuer les rameaux et les branches environnantes,
de la même façon que les espèces et les groupes d'espèces ont,
dans tous les temps, vaincu d'autres espèces dans la grande lutte
pour l'existence. Les bifurcations du tronc, divisées en grosses
branches, et celles-ci en branches moins grosses et plus
nombreuses, n'étaient autrefois, alors que l'arbre était jeune,
que des petits rameaux bourgeonnants; or, cette relation entre les
anciens bourgeons et les nouveaux au moyen des branches ramifiées
représente bien la classification de toutes les espèces éteintes
et vivantes en groupes subordonnés à d'autres groupes. Sur les
nombreux rameaux qui prospéraient alors que l'arbre n'était qu'un
arbrisseau, deux ou trois seulement, transformés aujourd'hui en
grosses branches, ont survécu et portent les ramifications
subséquentes; de même; sur les nombreuses espèces qui vivaient
pendant les périodes géologiques écoulées depuis si longtemps,
bien peu ont laissé des descendants vivants et modifiés. Dès la
première croissance de l'arbre, plus d'une branche a dû périr et
tomber; or, ces branches tombées de grosseur différente peuvent
représenter les ordres, les familles et les genres tout entiers,
qui n'ont plus de représentants vivants, et que nous ne
connaissons qu'à l'état fossile. De même que nous voyons çà et là
sur l'arbre une branche mince, égarée, qui a surgi de quelque
bifurcation inférieure, et qui, par suite d'heureuses
circonstances, est encore vivante, et atteint le sommet de
l'arbre, de même nous rencontrons accidentellement quelque animal,
comme l'ornithorhynque ou le lépidosirène, qui, par ses affinités,
rattache, sous quelques rapports, deux grands embranchements de
l'organisation, et qui doit probablement à une situation isolée
d'avoir échappé à une concurrence fatale. De même que les
bourgeons produisent de nouveaux bourgeons, et que ceux-ci, s'ils
sont vigoureux, forment des branches qui éliminent de tous côtés
les branches plus faibles, de même je crois que la génération en a
agi de la même façon pour le grand arbre de la vie, dont les
branches mortes et brisées sont enfouies dans les couches de
l'écorce terrestre, pendant que ses magnifiques ramifications,
toujours vivantes, et sans cesse renouvelées, en couvrant la
surface.
CHAPITRE V.
DES LOIS DE LA VARIATION.
_Effets du changement des conditions. -- Usage et non-usage des
parties combinées avec la sélection naturelle; organes du vol et
de la vue. -- Acclimatation. -- Variations corrélatives. --
Compensation et économie de croissance. -- Fausses corrélations. -
- Les organismes inférieurs multiples et rudimentaires sont
variables. -- Les parties développées de façon extraordinaire sont
très variables; les caractères spécifiques sont plus variables que
les caractères génériques; les caractères sexuels secondaires sont
très variables. -- Les espèces du même genre varient d'une manière
analogue. -- Retour à des caractères depuis longtemps perdus. --
Résumé._
J'ai, jusqu'à présent, parlé des variations -- si communes et si
diverses chez les êtres organisés réduits à l'état de domesticité,
et, à un degré moindre, chez ceux qui se trouvent à l'état sauvage
-- comme si elles étaient dues au hasard. C'est là, sans
contredit, une expression bien incorrecte; peut-être, cependant,
a-t-elle un avantage en ce qu'elle sert à démontrer notre
ignorance absolue sur les causes de chaque variation particulière.
Quelques savants croient qu'une des fonctions du système
reproducteur consiste autant à produire des différences
individuelles, ou des petites déviations de structure, qu'à rendre
les descendants semblables à leurs parents. Mais le fait que les
variations et les monstruosités se présentent beaucoup plus
souvent à l'état domestique qu'à l'état de nature, le fait que les
espèces ayant un habitat très étendu sont plus variables que
celles ayant un habitat restreint, nous autorisent à conclure que
la variabilité doit avoir ordinairement quelque rapport avec les
conditions d'existence auxquelles chaque espèce a été soumise
pendant plusieurs générations successives. J'ai essayé de
démontrer, dans le premier chapitre, que les changements des
conditions agissent de deux façons: directement, sur
l'organisation entière, ou sur certaines parties seulement de
l'organisme; indirectement, au moyen du système reproducteur. En
tout cas, il y a deux facteurs: la nature de l'organisme, qui est
de beaucoup le plus important des deux, et la nature des
conditions ambiantes. L'action directe du changement des
conditions conduit à des résultats définis ou indéfinis. Dans ce
dernier cas, l'organisme semble devenir plastique, et nous nous
trouvons en présence d'une grande variabilité flottante. Dans le
premier cas, la nature de l'organisme est telle qu'elle cède
facilement, quand on la soumet à de certaines conditions et tous,
ou presque tous les individus, se modifient de la même manière.
Il est très difficile de déterminer jusqu'à quel point le
changement des conditions, tel, par exemple, que le changement de
climat, d'alimentation, etc., agit d'une façon définie. Il y a
raison de croire que, dans le cours du temps, les effets de ces
changements sont plus considérables qu'on ne peut l'établir par la
preuve directe. Toutefois, nous pouvons conclure, sans craindre de
nous tromper, qu'on ne peut attribuer uniquement à une cause
agissante semblable les adaptations de structure, si nombreuses et
si complexes, que nous observons dans la nature entre les
différents êtres organisés. Dans les cas suivants, les conditions
ambiantes semblent avoir produit un léger effet défini: E. Forbes
affirme que les coquillages, à l'extrémité méridionale de leur
habitat, revêtent, quand ils vivent dans des eaux peu profondes,
des couleurs beaucoup plus brillantes que les coquillages de la
même espèce, qui vivent plus au nord et à une plus grande
profondeur; mais cette loi ne s'applique certainement pas
toujours. M. Gould a observé que les oiseaux de la même espèce
sont plus brillamment colorés, quand ils vivent dans un pays où le
ciel est toujours pur, que lorsqu'ils habitent près des côtes ou
sur des îles; Wollaston assure que la résidence près des bords de
la mer affecte la couleur des insectes. Moquin-Tandon donne une
liste de plantes dont les feuilles deviennent charnues,
lorsqu'elles croissent près des bords de la mer, bien que cela ne
se produise pas dans toute autre situation. Ces organismes,
légèrement variables, sont intéressants, en ce sens qu'ils
présentent des caractères analogues à ceux que possèdent les
espèces exposées à des conditions semblables.
Quand une variation constitue un avantage si petit qu'il soit pour
un être quelconque, on ne saurait dire quelle part il convient
d'attribuer à l'action accumulatrice de la sélection naturelle, et
quelle part il convient d'attribuer à l'action définie des
conditions d'existence. Ainsi, tous les fourreurs savent fort bien
que les animaux de la même espèce ont une fourrure d'autant plus
épaisse et d'autant plus belle, qu'ils habitent un pays plus
septentrional; mais qui peut dire si cette différence provient de
ce que les individus les plus chaudement vêtus ont été favorisés
et ont persisté pendant de nombreuses générations, ou si elle est
une conséquence de la rigueur du climat? Il paraît, en effet, que
le climat exerce une certaine action directe sur la fourrure de
nos quadrupèdes domestiques.
On pourrait citer, chez une même espèce, des exemples de
variations analogues, bien que cette espèce soit exposée à des
conditions ambiantes aussi différentes que possible; d'autre part,
on pourrait citer des variations différentes produites dans des
conditions ambiantes qui paraissent identiques. Enfin, tous les
naturalistes pourraient citer des cas innombrables d'espèces
restant absolument les mêmes, c'est-à-dire qui ne varient en
aucune façon, bien qu'elles vivent sous les climats les plus
divers. Ces considérations me font pencher à attribuer moins de
poids à l'action directe des conditions ambiantes qu'à une
tendance à la variabilité, due à des causes que nous ignorons
absolument.
On peut dire que dans un certain sens non seulement les conditions
d'existence déterminent, directement ou indirectement, les
variations, mais qu'elles influencent aussi la sélection
naturelle; les conditions déterminent, en effet, la persistance de
telle ou telle variété. Mais quand l'homme se charge de la
sélection, il est facile de comprendre que les deux éléments du
changement sont distincts; la variabilité se produit d'une façon
quelconque, mais c'est la volonté de l'homme qui accumule les
variations dans certaines directions; or, cette intervention
répond à la persistance du plus apte à l'état de nature.
EFFETS PRODUITS PAR LA SÉLECTION NATURELLE SUR L'ACCROISSEMENT DE
L'USAGE ET DU NON-USAGE DES PARTIES.
Les faits cités dans le premier chapitre ne permettent, je crois,
aucun doute sur ce point: que l'usage, chez nos animaux
domestiques renforce et développe certaines parties, tandis que le
non-usage les diminue; et, en outre, que ces modifications sont
héréditaires. À l'état de nature, nous n'avons aucun terme de
comparaison qui nous permette de juger des effets d'un usage ou
d'un non-usage constant, car nous ne connaissons pas les formes
type; mais, beaucoup d'animaux possèdent des organes dont on ne
peut expliquer la présence que par les effets du non-usage. Y a-t-
il, comme le professeur Owen l'a fait remarquer, une anomalie plus
grande dans la nature qu'un oiseau qui ne peut pas voler;
cependant, il y en a plusieurs dans cet état. Le canard à ailes
courtes de l'Amérique méridionale doit se contenter de battre avec
ses ailes la surface de l'eau, et elles sont, chez lui, à peu près
dans la même condition que celles du canard domestique
d'Aylesbury; en outre, s'il faut en croire M. Cunningham, ces
canards peuvent voler quand ils sont tout jeunes, tandis qu'ils en
sont incapables à l'âge adulte. Les grands oiseaux qui se
nourrissent sur le sol, ne s'envolent guère que pour échapper au
danger; il est donc probable que le défaut d'ailes, chez plusieurs
oiseaux qui habitent actuellement ou qui, dernièrement encore,
habitaient des îles océaniques, où ne se trouve aucune bête de
proie, provient du non-usage des ailes. L'autruche, il est vrai,
habite les continents et est exposée à bien des dangers auxquels
elle ne peut pas se soustraire par le vol, mais elle peut, aussi
bien qu'un grand nombre de quadrupèdes, se défendre contre ses
ennemis à coups de pied. Nous sommes autorisés à croire que
l'ancêtre du genre autruche avait des habitudes ressemblant à
celles de l'outarde, et que, à mesure que la grosseur et le poids
du corps de cet oiseau augmentèrent pendant de longues générations
successives, l'autruche se servit toujours davantage de ses jambes
et moins de ses ailes, jusqu'à ce qu'enfin il lui devînt
impossible de voler.
Kirby a fait remarquer, et j'ai observé le même fait, que les
tarses ou partie postérieure des pattes de beaucoup de scarabées
mâles qui se nourrissent d'excréments, sont souvent brisés; il a
examiné dix-sept spécimens dans sa propre collection et aucun
d'eux n'avait plus la moindre trace des tarses. Chez l'_Onites
apelles_ les tarses disparaissent si souvent, qu'on a décrit cet
insecte comme n'en ayant pas. Chez quelques autres genres, les
tarses existent mais à l'état rudimentaire. Chez l'_Ateuchus_, ou
scarabée sacré des Égyptiens, ils font absolument défaut. On ne
saurait encore affirmer positivement que les mutilations
accidentelles soient héréditaires; toutefois, les cas remarquables
observés par M. Brown-Séquard, relatifs à la transmission par
hérédité des effets de certaines opérations chez le cochon d'Inde,
doivent nous empêcher de nier absolument cette tendance. En
conséquence, il est peut-être plus sage de considérer l'absence
totale des tarses antérieurs chez l'_Ateuchus_, et leur état
rudimentaire chez quelques autres genres, non pas comme des cas de
mutilations héréditaires, mais comme les effets d'un non-usage
longtemps continué; en effet, comme beaucoup de scarabées qui se
nourrissent d'excréments ont perdu leurs tarses, cette disparition
doit arriver à un âge peu avancé de leur existence, et, par
conséquent, les tarses ne doivent pas avoir beaucoup d'importance
pour ces insectes, ou ils ne doivent pas s'en servir beaucoup.
Dans quelques cas, on pourrait facilement attribuer au défaut
d'usage certaines modifications de structure qui sont surtout dues
à la sélection naturelle. M. Wollaston a découvert le fait
remarquable que, sur cinq cent cinquante espèces de scarabées (on
en connaît un plus grand nombre aujourd'hui) qui habitent l'île de
Madère, deux cents sont si pauvrement pourvues d'ailes, qu'elles
ne peuvent voler; il a découvert, en outre, que, sur vingt-neuf
genres indigènes, toutes les espèces appartenant à vingt-trois de
ces genres se trouvent dans cet état! Plusieurs faits, à savoir
que les scarabées, dans beaucoup de parties du monde, sont portés
fréquemment en mer par le vent et qu'ils y périssent; que les
scarabées de Madère, ainsi que l'a observé M. Wollaston, restent
cachés jusqu'à ce que le vent tombe et que le soleil brille; que
la proportion des scarabées sans ailes est beaucoup plus
considérable dans les déserts exposés aux variations
atmosphériques, qu'à Madère même; que -- et c'est là le fait le
plus extraordinaire sur lequel M. Wollaston a insisté avec
beaucoup de raison -- certains groupes considérables de scarabées,
qui ont absolument besoin d'ailes, autre part si nombreux, font
ici presque entièrement défaut; ces différentes considérations,
dis-je, me portent à croire que le défaut d'ailes chez tant de
scarabées à Madère est principalement dû à l'action de la
sélection naturelle, combinée probablement avec le non-usage de
ces organes. Pendant plusieurs générations successives, tous les
scarabées qui se livraient le moins au vol, soit parce que leurs
ailes étaient un peu moins développées, soit en raison de leurs
habitudes indolentes, doivent avoir eu la meilleure chance de
persister, parce qu'ils n'étaient pas exposés à être emportés à la
mer; d'autre part, les individus qui s'élevaient facilement dans
l'air, étaient plus exposés à être emportés au large et, par
conséquent, à être détruits.
Les insectes de Madère qui ne se nourrissent pas sur le sol, mais
qui, comme certains coléoptères et certains lépidoptères, se
nourrissent sur les fleurs, et qui doivent, par conséquent, se
servir de leurs ailes pour trouver leurs aliments, ont, comme l'a
observé M. Wollaston, les ailes très développées, au lieu d'être
diminuées. Ce fait est parfaitement compatible avec l'action de la
sélection naturelle. En effet, à l'arrivée d'un nouvel insecte
dans l'île, la tendance au développement ou à la réduction de ses
ailes, dépend de ce fait qu'un plus grand nombre d'individus
échappent à la mort, en luttant contre le vent ou en discontinuant
de voler. C'est, en somme, ce qui se passe pour des matelots qui
ont fait naufrage auprès d'une côte; il est important pour les
bons nageurs de pouvoir nager aussi longtemps que possible, mais
il vaut mieux pour les mauvais nageurs ne pas savoir nager du
tout, et s'attacher au bâtiment naufragé.
Les taupes et quelques autres rongeurs fouisseurs ont les yeux
rudimentaires, quelquefois même complètement recouverts d'une
pellicule et de poils. Cet état des yeux est probablement dû à une
diminution graduelle, provenant du non-usage, augmenté sans doute
par la sélection naturelle. Dans l'Amérique méridionale, un
rongeur appelé _Tucu-Tuco_ ou _Ctenomys_ a des habitudes encore
plus souterraines que la taupe; on m'a assuré que ces animaux sont
fréquemment aveugles. J'en ai conservé un vivant et celui-là
certainement était aveugle; je l'ai disséqué après sa mort et j'ai
trouvé alors que son aveuglement provenait d'une inflammation de
la membrane clignotante. L'inflammation des yeux est
nécessairement nuisible à un animal; or, comme les yeux ne sont
pas nécessaires aux animaux qui ont des habitudes souterraines,
une diminution de cet organe, suivie de l'adhérence des paupières
et de leur protection par des poils, pourrait dans ce cas devenir
avantageuse; s'il en est ainsi, la sélection naturelle vient
achever l'oeuvre commencée par le non-usage de l'organe.
On sait que plusieurs animaux appartenant aux classes les plus
diverses, qui habitent les grottes souterraines de la Carniole et
celles du Kentucky, sont aveugles. Chez quelques crabes, le
pédoncule portant l'oeil est conservé, bien que l'appareil de la
vision ait disparu, c'est-à-dire que le support du télescope
existe, mais que le télescope lui-même et ses verres font défaut.
Comme il est difficile de supposer que l'oeil, bien qu'inutile,
puisse être nuisible à des animaux vivant dans l'obscurité, on
peut attribuer l'absence de cet organe au non-usage. Chez l'un de
ces animaux aveugles, le rat de caverne (_Neotoma_), dont deux
spécimens ont été capturés par le professeur Silliman à environ un
demi-mille de l'ouverture de la grotte, et par conséquent pas dans
les parties les plus profondes, les yeux étaient grands et
brillants. Le professeur Silliman m'apprend que ces animaux ont
fini par acquérir une vague aptitude à percevoir les objets, après
avoir été soumis pendant un mois à une lumière graduée.
Il est difficile d'imaginer des conditions ambiantes plus
semblables que celles de vastes cavernes, creusées dans de
profondes couches calcaires, dans des pays ayant à peu près le
même climat. Aussi, dans l'hypothèse que les animaux aveugles ont
été créés séparément pour les cavernes d'Europe et d'Amérique, on
doit s'attendre à trouver une grande analogie dans leur
organisation et leurs affinités. Or, la comparaison des deux
faunes nous prouve qu'il n'en est pas ainsi. Schiödte fait
remarquer, relativement aux insectes seuls: «Nous ne pouvons donc
considérer l'ensemble du phénomène que comme un fait purement
local, et l'analogie qui existe entre quelques faunes qui habitent
la caverne du Mammouth (Kentucky) et celles qui habitent les
cavernes de la Carniole, que comme l'expression de l'analogie qui
s'observe généralement entre la faune de l'Europe et celle de
l'Amérique du Nord.» Dans l'hypothèse où je me place, nous devons
supposer que les animaux américains, doués dans la plupart des cas
de la faculté ordinaire de la vue, ont quitté le monde extérieur,
pour s'enfoncer lentement et par générations successives dans les
profondeurs des cavernes du Kentucky, ou, comme l'ont fait
d'autres animaux, dans les cavernes de l'Europe. Nous possédons
quelques preuves de la gradation de cette habitude; Schiödte
ajoute en effet; «Nous pouvons donc regarder les faunes
souterraines comme de petites ramifications qui, détachées des
faunes géographiques limitées du voisinage, ont pénétré sous terre
et qui, à mesure qu'elles se plongeaient davantage dans
l'obscurité, se sont accommodées à leurs nouvelles conditions
d'existence. Des animaux peu différents des formes ordinaires
ménagent la transition; puis, viennent ceux conformés pour vivre
dans un demi-jour; enfin, ceux destinés à l'obscurité complète et
dont la structure est toute particulière,» Je dois ajouter que ces
remarques de Schiödte s'appliquent, non à une même espèce, mais à
plusieurs espèces distinctes. Quand, après d'innombrables
générations, l'animal atteint les plus grandes profondeurs, le
non-usage de l'organe a plus ou moins complètement atrophié
l'oeil, et la sélection naturelle lui a, souvent aussi, donné une
sorte de compensation pour sa cécité en déterminant un allongement
des antennes. Malgré ces modifications, nous devons encore trouver
certaines affinités entre les habitants des cavernes de l'Amérique
et les autres habitants de ce continent, aussi bien qu'entre les
habitants des cavernes de l'Europe et ceux du continent européen.
Or, le professeur Dana m'apprend qu'il en est ainsi pour quelques-
uns des animaux qui habitent les grottes souterraines de
l'Amérique; quelques-uns des insectes qui habitent les cavernes de
l'Europe sont très voisins de ceux qui habitent la région
adjacente. Dans l'hypothèse ordinaire d'une création indépendante,
il serait difficile d'expliquer de façon rationnelle les affinités
qui existent entre les animaux aveugles des grottes et les autres
habitants du continent. Nous devons, d'ailleurs, nous attendre à
trouver, chez les habitants des grottes souterraines de l'ancien
et du nouveau monde, l'analogie bien connue que nous remarquons
dans la plupart de leurs autres productions. Comme on trouve en
abondance, sur des rochers ombragés, loin des grottes, une espèce
aveugle de _Bathyscia_, la perte de la vue chez l'espèce de ce
genre qui habite les grottes souterraines, n'a probablement aucun
rapport avec l'obscurité de son habitat; il semble tout naturel,
en effet, qu'un insecte déjà privé de la vue s'adapte facilement à
vivre dans les grottes obscures. Un autre genre aveugle
(_Anophthalmus_) offre, comme l'a fait remarquer M. Murray, cette
particularité remarquable, qu'on ne le trouve que dans les
cavernes; en outre, ceux qui habitent les différentes cavernes de
l'Europe et de l'Amérique appartiennent à des espèces distinctes;
mais il est possible que les ancêtres de ces différentes espèces,
alors qu'ils étaient doués de la vue, aient pu habiter les deux
continents, puis s'éteindre, à l'exception de ceux qui habitent
les endroits retirés qu'ils occupent actuellement. Loin d'être
surpris que quelques-uns des habitants des cavernes, comme
l'_Amblyopsis_, poisson aveugle signalé par Agassiz, et le
_Protée_, également
aveugle, présentent de grandes anomalies dans leurs rapports avec
les reptiles européens, je suis plutôt étonné que nous ne
retrouvions pas dans les cavernes un plus grand nombre de
représentants d'animaux éteints, en raison du peu de concurrence à
laquelle les habitants de ces sombres demeures ont été exposés.