DIVERGENCE DES CARACTÈRES.

Le principe que je désigne par ce terme a une haute importance, et

permet, je crois, d'expliquer plusieurs faits importants. En

premier lieu, les variétés, alors même qu'elles sont fortement

prononcées, et bien qu'elles aient, sous quelques rapports, les

caractères d'espèces -- ce qui est prouvé par les difficultés que

l'on éprouve, dans bien des cas, pour les classer -- diffèrent

cependant beaucoup moins les unes des autres que ne le font les

espèces vraies et distinctes. Néanmoins, je crois que les variétés

sont des espèces en voie de formation, ou sont, comme je les ai

appelées, des espèces naissantes. Comment donc se fait-il qu'une

légère différence entre les variétés s'amplifie au point de

devenir la grande différence que nous remarquons entre les

espèces? La plupart des innombrables espèces qui existent dans la

nature, et qui présentent des différences bien tranchées, nous

prouvent que le fait est ordinaire; or, les variétés, souche

supposées d'espèces futures bien définies, présentent des

différences légères et à peine indiquées. Le hasard, pourrions-

nous dire, pourrait faire qu'une variété différât, sous quelques

rapports, de ses ascendants; les descendants de cette variété

pourraient, à leur tour, différer de leurs ascendants sous les

mêmes rapports, mais de façon plus marquée; cela, toutefois, ne

suffirait pas à expliquer les grandes différences qui existent

habituellement entre les espèces du même genre.

Comme je le fais toujours, j'ai cherché chez nos productions

domestiques l'explication de ce fait. Or, nous remarquons chez

elles quelque chose d'analogue. On admettra, sans doute, que la

production de races aussi différentes que le sont les bestiaux à

courtes cornes et les bestiaux de Hereford, le cheval de course et

le cheval de trait, les différentes races de pigeons, etc.,

n'aurait jamais pu s'effectuer par la seule accumulation, due au

hasard, de variations analogues pendant de nombreuses générations

successives. En pratique, un amateur remarque, par exemple, un

pigeon ayant un bec un peu plus court qu'il n'est usuel; un autre

amateur remarque un pigeon ayant un bec long; en vertu de cet

axiome que les amateurs n'admettent pas un type moyen, mais

préfèrent les extrêmes, ils commencent tous deux (et c'est ce qui

est arrivé pour les sous-races du pigeon Culbutant) à choisir et à

faire reproduire des oiseaux ayant un bec de plus en plus long ou

un bec de plus en plus court. Nous pouvons supposer encore que, à

une antique période de l'histoire, les habitants d'une nation ou

d'un district aient eu besoin de chevaux rapides, tandis que ceux

d'un autre district avaient besoin de chevaux plus lourds et plus

forts. Les premières différences ont dû certainement être très

légères, mais, dans la suite des temps, en conséquence de la

sélection continue de chevaux rapides dans un cas et de chevaux

vigoureux dans l'autre, les différences ont dû s'accentuer, et on

en est arrivé à la formation de deux sous-races. Enfin, après des

siècles, ces deux sous-races se sont converties en deux races

distinctes et fixes. À mesure que les différences s'accentuaient,

les animaux inférieurs ayant des caractères intermédiaires, c'est-

à-dire ceux qui n'étaient ni très rapides ni très forts, n'ont

jamais dû être employés à la reproduction, et ont dû tendre ainsi

à disparaître. Nous voyons donc ici, dans les productions de

l'homme, l'action de ce qu'on peut appeler «le principe de la

divergence»; en vertu de ce principe, des différences, à peine

appréciables d'abord, augmentent continuellement, et les races

tendent à s'écarter chaque jour davantage les unes des autres et

de la souche commune.

Mais comment, dira-t-on, un principe analogue peut-il s'appliquer

dans la nature? Je crois qu'il peut s'appliquer et qu'il

s'applique de la façon la plus efficace (mais je dois avouer qu'il

m'a fallu longtemps pour comprendre comment), en raison de cette

simple circonstance que, plus les descendants d'une espèce

quelconque deviennent différents sous le rapport de la structure,

de la constitution et des habitudes, plus ils sont à même de

s'emparer de places nombreuses et très différentes dans l'économie

de la nature, et par conséquent d'augmenter en nombre.

Nous pouvons clairement discerner ce fait chez les animaux ayant

des habitudes simples. Prenons, par exemple, un quadrupède

carnivore et admettons que le nombre de ces animaux a atteint, il

y a longtemps, le maximum de ce que peut nourrir un pays quel

qu'il soit. Si la tendance naturelle de ce quadrupède à se

multiplier continue à agir, et que les conditions actuelles du

pays qu'il habite ne subissent aucune modification, il ne peut

réussir à s'accroître en nombre qu'à condition que ses descendants

variables s'emparent de places à présent occupées par d'autres

animaux: les uns, par exemple, en devenant capables de se nourrir

de nouvelles espèces de proies mortes ou vivantes; les autres, en

habitant de nouvelles stations, en grimpant aux arbres, en

devenant aquatiques; d'autres enfin, peut-être, en devenant moins

carnivores. Plus les descendants de notre animal carnivore se

modifient sous le rapport des habitudes et de la structure, plus

ils peuvent occuper de places dans la nature. Ce qui s'applique à

un animal s'applique à tous les autres et dans tous les temps, à

une condition toutefois, c'est qu'il soit susceptible de

variations, car autrement la sélection naturelle ne peut rien. Il

en est de même pour les plantes. On a prouvé par l'expérience que,

si on sème dans un carré de terrain une seule espèce de graminées,

et dans un carré semblable plusieurs genres distincts de

graminées, il lève dans ce second carré plus de plants, et on

récolte un poids plus considérable d'herbages secs que dans le

premier. Cette même loi s'applique aussi quand on sème, dans des

espaces semblables, soit une seule variété de froment, soit

plusieurs variétés mélangées. En conséquence, si une espèce

quelconque de graminées varie et que l'on choisisse

continuellement les variétés qui diffèrent l'une de l'autre de la

même manière, bien qu'à un degré peu considérable, comme le font

d'ailleurs les espèces distinctes et les genres de graminées, un

plus grand nombre de plantes individuelles de cette espèce, y

compris ses descendants modifiés, parviendraient à vivre sur un

même terrain. Or, nous savons que chaque espèce et chaque variété

de graminées répandent annuellement sur le sol des graines

innombrables, et que chacune d'elles, pourrait-on dire, fait tous

ses efforts pour augmenter en nombre. En conséquence, dans le

cours de plusieurs milliers de générations, les variétés les plus

distinctes d'une espèce quelconque de graminées auraient la

meilleure chance de réussir, d'augmenter en nombre et de

supplanter ainsi les variétés moins distinctes; or, les variétés,

quand elles sont devenues très distinctes les unes des autres,

prennent le rang d'espèces.

Bien des circonstances naturelles nous démontrent la vérité du

principe, qu'une grande diversité de structure peut maintenir la

plus grande somme de vie. Nous remarquons toujours une grande

diversité chez les habitants d'une région très petite, surtout si

cette région est librement ouverte à l'immigration, où, par

conséquent, la lutte entre individus doit être très vive. J'ai

observé, par exemple, qu'un gazon, ayant une superficie de 3 pieds

sur 4, placé, depuis bien des années, absolument dans les mêmes

conditions, contenait 20 espèces de plantes appartenant à 18

genres et à 8 ordres, ce qui prouve combien ces plantes

différaient les unes des autres. Il en est de même pour les

plantes et pour les insectes qui habitent des petits îlots

uniformes, ou bien des petits étangs d'eau douce. Les fermiers ont

trouvé qu'ils obtiennent de meilleures récoltes en établissant une

rotation de plantes appartenant aux ordres les plus différents;

or, la nature suit ce qu'on pourrait appeler une «rotation

simultanée». La plupart des animaux et des plantes qui vivent tout

auprès d'un petit terrain, quel qu'il soit, pourraient vivre sur

ce terrain, en supposant toutefois que sa nature n'offrît aucune

particularité extraordinaire; on pourrait même dire qu'ils font

tous leurs efforts pour s'y porter, mais on voit que, quand la

lutte devient très vive, les avantages résultant de la diversité

de structure ainsi que des différences d'habitude et de

constitution qui en sont la conséquence, font que les habitants

qui se coudoient ainsi de plus près appartiennent en règle

générale à ce que nous appelons des genres et des ordres

différents.

L'acclimatation des plantes dans les pays étrangers, amenée par

l'intermédiaire de l'homme, fournit une nouvelle preuve du même

principe. On devrait s'attendre à ce que toutes les plantes qui

réussissent à s'acclimater dans un pays quelconque fussent

ordinairement très voisines des plantes indigènes; ne pense-t-on

pas ordinairement, en effet, que ces dernières ont été

spécialement créées pour le pays qu'elles habitent et adaptées à

ses conditions? On pourrait s'attendre aussi, peut-être, à ce que

les plantes acclimatées appartinssent à quelques groupes plus

spécialement adaptés à certaines stations de leur nouvelle patrie.

Or, le cas est tout diffèrent, et Alphonse de Candolle a fait

remarquer avec raison, dans son grand et admirable ouvrage, que

les flores, par suite de l'acclimatation, s'augmentent beaucoup

plus en nouveaux genres qu'en nouvelles espèces,

proportionnellement au nombre des genres et des espèces indigènes.

Pour en donner un seul exemple, dans la dernière édition du

_Manuel de la flore de la partie septentrionale des États-Unis_

par le docteur Asa Gray, l'auteur indique 260 plantes acclimatées,

qui appartiennent à 162 genres. Ceci suffit à prouver que ces

plantes acclimatées ont une nature très diverse. Elles diffèrent,

en outre, dans une grande mesure, des plantes indigènes; car sur

ces 162 genres acclimatés, il n'y en a pas moins de 100 qui ne

sont pas indigènes aux États-Unis; une addition proportionnelle

considérable a donc ainsi été faite aux genres qui habitent

aujourd'hui ce pays.

Si nous considérons la nature des plantes ou des animaux qui, dans

un pays quelconque, ont lutté avec avantage avec les habitants

indigènes et se sont ainsi acclimatés, nous pouvons nous faire

quelque idée de la façon dont les habitants indigènes devraient se

modifier pour l'emporter sur leurs compatriotes. Nous pouvons,

tout au moins, en conclure que la diversité de structure, arrivée

au point de constituer de nouvelles différences génériques, leur

serait d'un grand profit.

Les avantages de la diversité de structure chez les habitants

d'une même région sont analogues, en un mot, à ceux que présente

la division physiologique du travail dans les organes d'un même

individu, sujet si admirablement élucidé par Milne-Edwards. Aucun

physiologiste ne met en doute qu'un estomac fait pour digérer des

matières végétales seules, ou des matières animales seules, tire

de ces substances la plus grande somme de nourriture. De même,

dans l'économie générale d'un pays quelconque, plus les animaux et

les plantes offrent de diversités tranchées les appropriant à

différents modes d'existence, plus le nombre des individus

capables d'habiter ce pays est considérable. Un groupe d'animaux

dont l'organisme présente peu de différences peut difficilement

lutter avec un groupe dont les différences sont plus accusées. On

pourrait douter, par exemple, que les marsupiaux australiens,

divisés en groupes différant très peu les uns des autres, et qui

représentent faiblement, comme M. Waterhouse et quelques autres

l'ont fait remarquer, nos carnivores, nos ruminants et nos

rongeurs, puissent lutter avec succès contre ces ordres si bien

développés. Chez les mammifères australiens nous pouvons donc

observer la diversification des espèces à un état incomplet de

développement.

EFFETS PROBABLES DE L'ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE, PAR SUITE

DE LA DIVERGENCE DES CARACTÈRES ET DE L'EXTINCTION, SUR LES

DESCENDANTS D'UN ANCÊTRE COMMUN.

Après la discussion qui précède, quelque résumée qu'elle soit,

nous pouvons conclure que les descendants modifiés d'une espèce

quelconque réussissent d'autant mieux que leur structure est plus

diversifiée et qu'ils peuvent ainsi s'emparer de places occupées

par d'autres êtres. Examinons maintenant comment ces avantages

résultant de la divergence des caractères tendent à agir, quand

ils se combinent avec la sélection naturelle et l'extinction.

Le diagramme ci-contre peut nous aider à comprendre ce sujet assez

compliqué. Supposons que les lettres A à L représentent les

espèces d'un genre riche dans le pays qu'il habite; supposons, en

outre, que ces espèces se ressemblent, à des degrés inégaux, comme

cela arrive ordinairement dans la nature; c'est ce qu'indiquent,

dans le diagramme, les distances inégales qui séparent les

lettres. J'ai dit un genre riche, parce que, comme nous l'avons vu

dans le second chapitre, plus d'espèces varient en moyenne dans un

genre riche que dans un genre pauvre, et que les espèces variables

des genres riches présentent un plus grand nombre de variétés.

Nous avons vu aussi que les espèces les plus communes et les plus

répandues varient plus que les espèces rares dont l'habitat est

restreint. Supposons que A représente une espèce variable commune

très répandue, appartenant à un genre riche dans son propre pays.

Les lignes ponctuées divergentes, de longueur inégale, partant de

A, peuvent représenter ses descendants variables. On suppose que

les variations sont très légères et de la nature la plus diverse;

qu'elles ne paraissent pas toutes simultanément, mais souvent

après de longs intervalles de temps, et qu'elles ne persistent pas

non plus pendant des périodes égales. Les variations avantageuses

seules persistent, ou, en d'autres termes, font l'objet de la

sélection naturelle. C'est là que se manifeste l'importance du

principe des avantages résultant de la divergence des caractères;

car ce principe détermine ordinairement les variations les plus

divergentes et les plus différentes (représentées par les lignes

ponctuées extérieures), que la sélection naturelle fixe et

accumule. Quand une ligne ponctuée atteint une des lignes

horizontales et que le point de contact est indiqué par une lettre

minuscule, accompagnée d'un chiffre, on suppose qu'il s'est

accumulé une quantité suffisante de variations pour former une

variété bien tranchée, c'est-à-dire telle qu'on croirait devoir

l'indiquer dans un ouvrage sur la zoologie systématique.

Les intervalles entre les lignes horizontales du diagramme peuvent

représenter chacun mille générations ou plus. Supposons qu'après

mille générations l'espèce A ait produit deux variétés bien

tranchées, c'est-à-dire _a1_ et _m1_. Ces deux variétés se

trouvent généralement encore placées dans des conditions analogues

à celles qui ont déterminé des variations chez leurs ancêtres,

d'autant que la variabilité est en elle-même héréditaire; en

conséquence, elles tendent aussi à varier, et ordinairement de la

même manière que leurs ancêtres. En outre, ces deux variétés,

n'étant que des formes légèrement modifiées, tendent à hériter des

avantages qui ont rendu leur prototype A plus nombreux que la

plupart des autres habitants du même pays; elles participent aussi

aux avantages plus généraux qui ont rendu le genre auquel

appartiennent leurs ancêtres un genre riche dans son propre pays.

Or, toutes ces circonstances sont favorables à la production de

nouvelles variétés.

Si donc ces deux variétés sont variables, leurs variations les

plus divergentes persisteront ordinairement pendant les mille

générations suivantes. Après cet intervalle, on peut supposer que

la variété _a1_ a produit la variété _a2_, laquelle, grâce au

principe de la divergence, diffère plus de A que ne le faisait la

variété _a1_. On peut supposer aussi que la variété _m1_ a

produit, au bout du même laps de temps, deux variétés: _m2_ et

_s2_, différant, l'une de l'autre, et différant plus encore de

leur souche commune A. Nous pourrions continuer à suivre ces

variétés pas à pas pendant une période quelconque. Quelques

variétés, après chaque série de mille générations, auront produit

une seule variété, mais toujours plus modifiée; d'autres auront

produit deux ou trois variétés; d'autres, enfin, n'en auront pas

produit. Ainsi, les variétés, ou les descendants modifiés de la

souche commune A, augmentent ordinairement en nombre en revêtant

des caractères de plus en plus divergents. Le diagramme représente

cette série jusqu'à la dix-millième génération, et, sous une forme

condensée et simplifiée, jusqu'à la quatorze-millième.

Je ne prétends pas dire, bien entendu, que cette série soit aussi

régulière qu'elle l'est dans le diagramme, bien qu'elle ait été

représentée de façon assez irrégulière; je ne prétends pas dire

non plus que ces progrès soient incessants; il est beaucoup plus

probable, au contraire, que chaque forme persiste sans changement

pendant de longues périodes, puis qu'elle est de nouveau soumise à

des modifications. Je ne prétends pas dire non plus que les

variétés les plus divergentes persistent toujours; une forme

moyenne peut persister pendant longtemps et peut, ou non, produire

plus d'un descendant modifié. La sélection naturelle, en effet,

agit toujours en raison des places vacantes, ou de celles qui ne

sont pas parfaitement occupées par d'autres êtres, et cela

implique des rapports infiniment complexes. Mais, en règle

générale, plus les descendants d'une espèce quelconque se

modifient sous le rapport de la conformation, plus ils ont de

chances de s'emparer de places et plus leur descendance modifiée

tend à augmenter. Dans notre diagramme, la ligne de descendance

est interrompue à des intervalles réguliers par des lettres

minuscules chiffrées; indiquant les formes successives qui sont

devenues suffisamment distinctes pour qu'on les reconnaisse comme

variétés; il va sans dire que ces points sont imaginaires et qu'on

aurait pu les placer n'importe où, en laissant des intervalles

assez longs pour permettre l'accumulation d'une somme considérable

de variations divergentes.

Comme tous les descendants modifiés d'une espèce commune et très

répandue, appartenant à un genre riche tendent à participer aux

avantages qui ont donné à leur ancêtre la prépondérance dans la

lutte pour l'existence, ils se multiplient ordinairement en

nombre, en même temps que leurs caractères deviennent plus

divergents: ce fait est représenté dans le diagramme par les

différentes branches divergentes partant de A. Les descendants

modifiés des branches les plus récentes et les plus perfectionnées

tendent à prendre la place des branches plus anciennes et moins

perfectionnées, et par conséquent à les éliminer; les branches

inférieures du diagramme, qui ne parviennent pas jusqu'aux lignes

horizontales supérieures, indiquent ce fait. Dans quelques cas,

sans doute, les modifications portent sur une seule ligne de

descendance, et le nombre des descendants modifiés ne s'accroît

pas, bien que la somme des modifications divergentes ait pu

augmenter. Ce cas serait représenté dans le diagramme si toutes

les lignes partant de A étaient enlevées, à l'exception de celles

allant de _a1_ à _a10_. Le cheval de course anglais et le limier

anglais ont évidemment divergé lentement de leur souche primitive

de la façon que nous venons d'indiquer, sans qu'aucun d'eux ait

produit des branches ou des races nouvelles.

Supposons que, après dix mille générations, l'espèce A ait produit

trois formes: _a10_, _f10_ et _m10_, qui, ayant divergé en

caractères pendant les générations successives, en sont arrivées à

différer largement, mais peut-être inégalement les unes des autres

et de leur souche commune. Si nous supposons que la somme des

changements entre chaque ligne horizontale du diagramme soit

excessivement minime, ces trois formes ne seront encore que des

variétés bien tranchées; mais nous n'avons qu'à supposer un plus

grand nombre de générations, ou une modification un peu plus

considérable à chaque degré, pour convertir ces trois formes en

espèces douteuses; ou même en espèces bien définies. Le diagramme

indique donc les degrés au moyen desquels les petites différences,

séparant les variétés, s'accumulent au point de former les grandes

différences séparant les espèces. En continuant la même marche un

plus grand nombre de générations, ce qu'indique le diagramme sous

une forme condensée et simplifiée, nous obtenons huit espèces;

_a14_ à _m14_, descendant toutes de A. C'est ainsi, je crois, que

les espèces se multiplient et que les genres se forment.

Il est probable que, dans un genre riche, plus d'une espèce doit

varier. J'ai supposé, dans le diagramme, qu'une seconde espèce,

l'a produit, par une marche analogue, après dix mille générations,

soit deux variétés bien tranchées, _w10_ et _z10_, soit deux

espèces, selon la somme de changements que représentent les lignes

horizontales. Après quatorze mille générations, on suppose que six

nouvelles espèces, _n14_ à _z14_, ont été produites. Dans un genre

quelconque; les espèces qui diffèrent déjà beaucoup les unes des

autres tendent ordinairement à produire le plus grand nombre de

descendants modifiés, car ce sont elles qui ont le plus de chances

de s'emparer de places nouvelles et très différentes dans

l'économie de la nature, nature. Aussi ai-je choisi dans le

diagramme l'espèce extrême A et une autre espèce presque extrême

I, comme celles qui ont beaucoup varié, et qui ont produit de

nouvelles variétés et de nouvelles espèces. Les autres neuf

espèces de notre genre primitif, indiquées par des lettres

majuscules, peuvent continuer, pendant des périodes plus ou moins

longues, à transmettre à leurs descendants leurs caractères non

modifiés; ceci est indiqué dans le diagramme par les lignes

ponctuées qui se prolongent plus ou moins loin.

Mais, pendant la marche des modifications, représentées dans le

diagramme, un autre de nos principes, celui de l'extinction, a dû

jouer un rôle important. Comme, dans chaque pays bien pourvu

d'habitants, la sélection naturelle agit nécessairement en donnant

à une forme, qui fait l'objet de son action, quelques avantages

sur d'autres formes dans la lutte pour l'existence, il se produit

une tendance constante chez les descendants perfectionnés d'une

espèce quelconque à supplanter et à exterminer, à chaque

génération, leurs prédécesseurs et leur souche primitive. Il faut

se rappeler, en effet, que la lutte la plus vive se produit

ordinairement entre les formes qui sont les plus voisines les unes

des autres, sous le rapport des habitudes, de la constitution et

de la structure. En conséquence, toutes les formes intermédiaires

entre la forme la plus ancienne et la forme la plus nouvelle,

c'est-à-dire entre les formes plus ou moins perfectionnées de la

même espèce, aussi bien que l'espèce souche elle-même, tendent

ordinairement à s'éteindre. Il en est probablement de même pour

beaucoup de lignes collatérales tout entières, vaincues par des

formes plus récentes et plus perfectionnées. Si, cependant, le

descendant modifié d'une espèce pénètre dans quelque région

distincte, ou s'adapte rapidement à quelque région tout à fait

nouvelle, il ne se trouve pas en concurrence avec le type primitif

et tous deux peuvent continuer à exister.

Si donc on suppose que notre diagramme représente une somme

considérable de modifications, l'espèce A et toutes les premières

variétés qu'elle a produites, auront été éliminées et remplacées

par huit nouvelles espèces, _a14_ à _m14_; et l'espèce I par six

nouvelles espèces, _n14_ à _z14_.

Mais nous pouvons aller plus loin encore. Nous avons supposé que

les espèces primitives du genre dont nous nous occupons se

ressemblent les unes aux autres à des degrés inégaux; c'est là ce

qui se présente souvent dans la nature. L'espèce A est donc plus

voisine des espèces B, C, D que des autres espèces, et l'espèce I

est plus voisine des espèces G, H, K, L que des premières. Nous

avons supposé aussi que ces deux espèces, A et I, sont très

communes et très répandues, de telle sorte qu'elles devaient, dans

le principe, posséder quelques avantages sur la plupart des autres

espèces appartenant au même genre. Les espèces représentatives, au

nombre de quatorze à la quatorzième génération, ont probablement

hérité de quelques-uns de ces avantages; elles se sont, en outre,

modifiées, perfectionnées de diverses manières, à chaque

génération successive, de façon à se mieux adapter aux nombreuses

places vacantes dans l'économie naturelle du pays qu'elles

habitent. Il est donc très probable qu'elles ont exterminé, pour

les remplacer, non seulement les représentants non modifiés des

souches mères A et I, mais aussi quelques-unes des espèces

primitives les plus voisines de ces souches. En conséquence, il

doit rester à la quatorzième génération très peu de descendants

des espèces primitives. Nous pouvons supposer qu'une espèce

seulement, l'espèce F, sur les deux espèces E et F, les moins

voisines des deux espèces primitives A, I, a pu avoir des

descendants jusqu'à cette dernière génération.

Ainsi que l'indique notre diagramme, les onze espèces primitives

sont désormais représentées par quinze espèces. En raison de la

tendance divergente de la sélection naturelle, la somme de

différence des caractères entre les espèces _a14_ et _z14_ doit

être beaucoup plus considérable que la différence qui existait

entre les individus les plus distincts des onze espèces

primitives. Les nouvelles espèces, en outre, sont alliées les unes

aux autres d'une manière toute différente. Sur les huit

descendants de A, ceux indiqués par les lettres _a14_, _g14_ et

_p14_ sont très voisins, parce que ce sont des branches récentes

de _a10_; _b14_ et _f14_, ayant divergé à une période beaucoup

plus ancienne de _a5_, sont, dans une certaine mesure, distincts

de ces trois premières espèces; et enfin _o14_, _c14_ et _m14_

sont très-voisins les uns des autres; mais, comme elles ont

divergé de A au commencement même de cette série de modifications,

ces espèces doivent être assez différentes des cinq autres, pour

constituer sans doute un sous-genre ou un genre distinct.

Les six descendants de I forment deux sous-genres ou deux genres

distincts. Mais, comme, l'espèce primitive I différait beaucoup de

A, car elle se trouvait presque à l'autre extrémité du genre

primitif, les six espèces descendant de I, grâce à l'hérédité

seule, doivent différer considérablement des huit espèces

descendant de A; en outre, nous avons supposé que les deux groupes

ont continué à diverger dans des directions différentes. Les

espèces intermédiaires, et c'est là une considération fort

importante, qui reliaient les espèces originelles A et I, se sont

toutes éteintes, à l'exception de F, qui seul a laissé des

descendants. En conséquence, les six nouvelles espèces descendant,

de I, et les huit espèces descendant de A devront être classées

comme des genres très distincts, ou même comme des sous-familles

distinctes.

C'est ainsi, je crois, que deux ou plusieurs genres descendent,

par suite de modifications, de deux ou de plusieurs espèces d'un

même genre. Ces deux ou plusieurs espèces souches descendent

aussi, à leur tour, de quelque espèce d'un genre antérieur. Cela

est indiqué, dans notre diagramme, par les lignes ponctuées

placées au-dessous des lettres majuscules, lignes convergeant en

groupe vers un seul point. Ce point représente une espèce,

l'ancêtre supposé de nos sous-genres et de nos genres. Il est

utile de s'arrêter un instant pour considérer le caractère de la

nouvelle espèce F14, laquelle, avons-nous supposé, n'a plus

beaucoup divergé, mais a conservé la forme de F, soit avec

quelques légères modifications, soit sans aucun changement. Les

affinités de cette espèce vis-à-vis des quatorze autres espèces

nouvelles doivent être nécessairement très curieuses. Descendue

d'une forme située à peu près à égale distance entre les espèces

souches A et I, que nous supposons éteintes et inconnues, elle

doit présenter, dans une certaine mesure, un caractère

intermédiaire entre celui des deux groupes descendus de cette même

espèce. Mais, comme le caractère de ces deux groupes s'est

continuellement écarté du type souche, la nouvelle espèce F14 ne

constitue pas un intermédiaire immédiat entre eux; elle constitue

plutôt un intermédiaire entre les types des deux groupes. Or,

chaque naturaliste peut se rappeler, sans doute, des cas

analogues.

Nous avons supposé, jusqu'à présent, que chaque ligne horizontale

du diagramme représente mille générations; mais chacune d'elles

pourrait représenter un million de générations, ou même davantage;

chacune pourrait même représenter une des couches successives de

la croûte terrestre, dans laquelle on trouve des fossiles. Nous

aurons à revenir sur ce point, dans notre chapitre sur la

géologie, et nous verrons alors, je crois, que le diagramme jette

quelque lumière sur les affinités des êtres éteints. Ces êtres,

bien qu'appartenant ordinairement aux mêmes ordres, aux mêmes

familles ou aux mêmes genres que ceux qui existent aujourd'hui,

présentent souvent cependant, dans une certaine mesure, des

caractères intermédiaires entre les groupes actuels; nous pouvons

le comprendre d'autant mieux que les espèces existantes vivaient à

différentes époques reculées, alors que les lignes de descendance

avaient moins divergé.

Je ne vois aucune raison qui oblige à limiter à la formation des

genres seuls la série de modifications que nous venons d'indiquer.

Si nous supposons que, dans le diagramme, la somme des changements

représentée par chaque groupe successif de lignes ponctuées

divergentes est très grande, les formes _a14_ à _p14_, _b14_ et

_f14_, _o14_ à _m14_ formeront trois genres bien distincts. Nous

aurons aussi deux genres très distincts descendant de I et

différant très considérablement des descendants de A. Ces deux

groupes de genres formeront ainsi deux familles ou deux ordres

distincts, selon le somme des modifications divergentes que l'on

suppose représentée par le diagramme. Or, les deux nouvelles

familles, ou les deux ordres nouveaux, descendent de deux espèces

appartenant à un même genre primitif, et on peut supposer que ces

espèces descendent de formes encore plus anciennes et plus

inconnues.

Nous avons vu que, dans chaque pays, ce sont les espèces

appartenant aux genres les plus riches qui présentent le plus

souvent des variétés ou des espèces naissantes. On aurait pu s'y

attendre; en effet, la sélection naturelle agissant seulement sur

les individus ou les formes qui, grâce à certaines qualités,

l'emportent sur d'autres dans la lutte pour l'existence, elle

exerce principalement son action sur ceux qui possèdent déjà

certains avantages; or, l'étendue d'un groupe quelconque prouve

que les espèces qui le composent ont hérité de quelques qualités

possédées par un ancêtre commun. Aussi, la lutte pour la

production de descendants nouveaux et modifiés s'établit

principalement entre les groupes les plus riches qui essayent tous

de se multiplier. Un groupe riche l'emporte lentement sur un autre

groupe considérable, le réduit en nombre et diminue ainsi ses

chances de variation et de perfectionnement. Dans un même groupe

considérable, les sous-groupes les plus récents et les plus

perfectionnés, augmentant sans cesse, s'emparant à à chaque

instant de nouvelles places dans l'économie de la nature, tendent

constamment aussi à supplanter et à détruire les sous-groupes les

plus anciens et les moins perfectionnés Enfin, les groupes et les

sous-groupes peu nombreux et vaincus finissent par disparaître.

Si nous portons les yeux sur l'avenir, nous pouvons prédire que

les groupes d'êtres organisés qui sont aujourd'hui riches et

dominants, qui ne sont pas encore entamés, c'est-à-dire qui n'ont

pas souffert encore la moindre extinction, doivent continuer à

augmenter en nombre pendant de longues périodes. Mais quels

groupes finiront par prévaloir? C'est là ce que personne ne peut

prévoir, car nous savons que beaucoup de groupes, autrefois très

développés, sont aujourd'hui éteints. Si l'on s'occupe d'un avenir

encore plus éloigné, on peut prédire que, grâce à l'augmentation

continue et régulière des plus grands groupes, une foule de petits

groupes doivent disparaître complètement sans laisser de

descendants modifiés, et qu'en conséquence, bien peu d'espèces

vivant à une époque quelconque doivent avoir des descendants après

un laps de temps considérable. J'aurai à revenir sur ce point dans

le chapitre sur la classification; mais je puis ajouter que, selon

notre théorie, fort peu d'espèces très anciennes doivent avoir des

représentants à l'époque actuelle; or, comme tous les descendants

de la même espèce forment une classe, il est facile de comprendre

comment il se fait qu'il y ait si peu de classes dans chaque

division principale du royaume animal et du royaume végétal. Bien

que peu des espèces les plus anciennes aient laissé des

descendants modifiés, cependant, à d'anciennes périodes

géologiques, la terre a pu être presque aussi peuplée qu'elle

l'est aujourd'hui d'espèces appartenant à beaucoup de genres, de

familles, d'ordres et de classes.

De l'origine des espèces · 第 17 / 58 题