CAUSES DE LA VARIABILITÉ.

Quand on compare les individus appartenant à une même variété ou à

une même sous-variété de nos plantes cultivées depuis le plus

longtemps et de nos animaux domestiques les plus anciens, on

remarque tout d'abord qu'ils diffèrent ordinairement plus les uns

des autres que les individus appartenant à une espèce ou à une

variété quelconque à l'état de nature. Or, si l'on pense à

l'immense diversité de nos plantes cultivées et de nos animaux

domestiques, qui ont varié à toutes les époques, exposés qu'ils

étaient aux climats et aux traitements les plus divers, on est

amené à conclure que cette grande variabilité provient de ce que

nos productions domestiques ont été élevées dans des conditions de

vie moins uniformes, ou même quelque peu différentes de celles

auxquelles l'espèce mère a été soumise à l'état de nature. Il y a

peut-être aussi quelque chose de fondé dans l'opinion soutenue par

Andrew Knight, c'est-à-dire que la variabilité peut provenir en

partie de l'excès de nourriture. Il semble évident que les êtres

organisés doivent être exposés, pendant plusieurs générations, à

de nouvelles conditions d'existence, pour qu'il se produise chez

eux une quantité appréciable de variation; mais il est tout aussi

évident que, dès qu'un organisme a commencé à varier, il continue

ordinairement à le faire pendant de nombreuses générations. On ne

pourrait citer aucun exemple d'un organisme variable qui ait cessé

de varier à l'état domestique. Nos plantes les plus anciennement

cultivées, telles que le froment, produisent encore de nouvelles

variétés; nos animaux réduits depuis le plus longtemps à l'état

domestique sont encore susceptibles de modifications ou

d'améliorations très rapides.

Autant que je puis en juger, après avoir longuement étudié ce

sujet, les conditions de la vie paraissent agir de deux façons

distinctes: directement sur l'organisation entière ou sur

certaines parties seulement, et indirectement en affectant le

système reproducteur. Quant à l'action directe, nous devons nous

rappeler que, dans tous les cas, comme l'a fait dernièrement

remarquer le professeur Weismann, et comme je l'ai incidemment

démontré dans mon ouvrage sur la _Variation à l'état domestique_

[De_ la Variation des Animaux et des Plantes à l'état domestique_,

Paris, Reinwald], nous devons nous rappeler, dis-je, que cette

action comporte deux facteurs: la nature de l'organisme et la

nature des conditions. Le premier de ces facteurs semble être de

beaucoup le plus important; car, autant toutefois que nous en

pouvons juger, des variations presque semblables se produisent

quelquefois dans des conditions différentes, et, d'autre part, des

variations différentes se produisent dans des conditions qui

paraissent presque uniformes. Les effets sur la descendance sont

définis ou indéfinis. On peut les considérer comme définis quand

tous, ou presque tous les descendants d'individus soumis à

certaines conditions d'existence pendant plusieurs générations, se

modifient de la même manière. Il est extrêmement difficile de

spécifier L'étendue des changements qui ont été définitivement

produits de cette façon. Toutefois, on ne peut guère avoir de

doute relativement à de nombreuses modifications très légères,

telles que: modifications de la taille provenant de la quantité de

nourriture; modifications de la couleur provenant de la nature de

l'alimentation; modifications dans l'épaisseur de la peau et de la

fourrure provenant de la nature du climat, etc. Chacune des

variations infinies que nous remarquons dans le plumage de nos

oiseaux de basse-cour doit être le résultat d'une cause efficace;

or, si la même cause agissait uniformément, pendant une longue

série de générations, sur un grand nombre d'individus, ils se

modifieraient probablement tous de la même manière. Des faits tels

que les excroissances extraordinaires et compliquées, conséquence

invariable du dépôt d'une goutte microscopique de poison fournie

par un gall-insecte, nous prouvent quelles modifications

singulières peuvent, chez les plantes, résulter d'un changement

chimique dans la nature de la sève.

Le changement des conditions produit beaucoup plus souvent une

variabilité indéfinie qu'une variabilité définie, et la première a

probablement joué un rôle beaucoup plus important que la seconde

dans la formation de nos races domestiques. Cette variabilité

indéfinie se traduit par les innombrables petites particularités

qui distinguent les individus d'une même espèce, particularités

que l'on ne peut attribuer, en vertu de l'hérédité, ni au père, ni

à la mère, ni à un ancêtre plus éloigné. Des différences

considérables apparaissent même parfois chez les jeunes d'une même

portée, ou chez les plantes nées de graines provenant d'une même

capsule. À de longs intervalles, on voit surgir des déviations de

conformation assez fortement prononcées pour mériter la

qualification de monstruosités; ces déviations affectent quelques

individus, au milieu de millions d'autres élevés dans le même pays

et nourris presque de la même manière; toutefois, on ne peut

établir une ligne absolue de démarcation entre les monstruosités

et les simples variations. On peut considérer comme les effets

indéfinis des conditions d'existence, sur chaque organisme

individuel, tous ces changements de conformation, qu'ils soient

peu prononcés ou qu'ils le soient beaucoup, qui se manifestent

chez un grand nombre d'individus vivant ensemble. On pourrait

comparer ces effets indéfinis aux effets d'un refroidissement,

lequel affecte différentes personnes de façon indéfinie, selon

leur état de santé ou leur constitution, se traduisant chez les

unes par un rhume de poitrine, chez les autres par un rhume de

cerveau, chez celle-ci par un rhumatisme, chez celle-là par une

inflammation de divers organes.

Passons à ce que j'ai appelé _l'action indirecte_ du changement

des conditions d'existence, c'est-à-dire les changements provenant

de modifications affectant le système reproducteur. Deux causes

principales nous autorisent à admettre l'existence de ces

variations: l'extrême sensibilité du système reproducteur pour

tout changement dans les conditions extérieures; la grande

analogie, constatée par Kölreuter et par d'autres naturalistes,

entre la variabilité résultant du croisement d'espèces distinctes

et celle que l'on peut observer chez les plantes et chez les

animaux élevés dans des conditions nouvelles ou artificielles. Un

grand nombre de faits témoignent de l'excessive sensibilité du

système reproducteur pour tout changement, même insignifiant, dans

les conditions ambiantes. Rien n'est plus facile que d'apprivoiser

un animal, mais rien n'est plus difficile que de l'amener à

reproduire en captivité, alors même que l'union des deux sexes

s'opère facilement. Combien d'animaux qui ne se reproduisent pas,

bien qu'on les laisse presque en liberté dans leur pays natal! On

attribue ordinairement ce fait, mais bien à tort, à une corruption

des instincts. Beaucoup de plantes cultivées poussent avec la plus

grande vigueur, et cependant elles ne produisent que fort rarement

des graines ou n'en produisent même pas du tout. On a découvert,

dans quelques cas, qu'un changement insignifiant, un peu plus ou

un peu moins d'eau par exemple, à une époque particulière de la

croissance, amène ou non chez la plante la production des graines.

Je ne puis entrer ici dans les détails des faits que j'ai

recueillis et publiés ailleurs sur ce curieux sujet; toutefois,

pour démontrer combien sont singulières les lois qui régissent la

reproduction des animaux en captivité, je puis constater que les

animaux carnivores, même ceux provenant des pays tropicaux,

reproduisent assez facilement dans nos pays, sauf toutefois les

animaux appartenant à la famille des plantigrades, alors que les

oiseaux carnivores ne pondent presque jamais d'oeufs féconds. Bien

des plantes exotiques ne produisent qu'un pollen sans valeur comme

celui des hybrides les plus stériles. Nous voyons donc, d'une

part, des animaux et des plantes réduits à l'état domestique se

reproduire facilement en captivité, bien qu'ils soient souvent

faibles et maladifs; nous voyons, d'autre part, des individus,

enlevés tout jeunes à leurs forêts, supportant très bien la

captivité, admirablement apprivoisés, dans la force de l'âge,

sains (je pourrais citer bien des exemples) dont le système

reproducteur a été cependant si sérieusement affecté par des

causes inconnues, qu'il cesse de fonctionner. En présence de ces

deux ordres de faits, faut-il s'étonner que le système

reproducteur agisse si irrégulièrement quand il fonctionne en

captivité, et que les descendants soient un peu différents de

leurs parents? Je puis ajouter que, de même que certains animaux

reproduisent facilement dans les conditions les moins naturelles

(par exemple, les lapins et les furets enfermés dans des cages),

ce qui prouve que le système reproducteur de ces animaux n'est pas

affecté par la captivité; de même aussi, certains animaux et

certaines plantes supportent la domesticité ou la culture sans

varier beaucoup, à peine plus peut-être qu'à l'état de nature.

Quelques naturalistes soutiennent que toutes les variations sont

liées à l'acte de la reproduction sexuelle; c'est là certainement

une erreur. J'ai cité, en effet, dans un autre ouvrage, une longue

liste de plantes que les jardiniers appellent des _plantes

folles_, c'est-à-dire des plantes chez lesquelles on voit surgir

tout à coup un bourgeon présentant quelque caractère nouveaux et

parfois tout différent des autres bourgeons de la même plante. Ces

variations de bourgeons, si on peut employer cette expression,

peuvent se propager à leur tour par greffes ou par marcottes,

etc., ou quelquefois même par semis. Ces variations se produisent

rarement à l'état sauvage, mais elles sont assez fréquentes chez

les plantes soumises à la culture. Nous pouvons conclure,

d'ailleurs, que la nature de l'organisme joue le rôle principal

dans la production de la forme particulière de chaque variation,

et que la nature des conditions lui est subordonnée; en effet,

nous voyons souvent sur un même arbre soumis à des conditions

uniformes, un seul bourgeon, au milieu de milliers d'autres

produits annuellement, présenter soudain des caractères nouveaux;

nous voyons, d'autre part, des bourgeons appartenant à des arbres

distincts, placés dans des conditions différentes, produire

quelquefois à peu près la même variété -- des bourgeons de

pêchers, par exemple, produire des brugnons et des bourgeons de

rosier commun produire des roses moussues. La nature des

conditions n'a donc peut-être pas plus d'importance dans ce cas

que n'en a la nature de l'étincelle, communiquant le feu à une

masse de combustible, pour déterminer la nature de la flamme

EFFETS DES HABITUDES ET DE L'USAGE OU DU NON-USAGE DES PARTIES;

VARIATION PAR CORRELATION; HÉRÉDITÉ.

Le changement des habitudes produit des effets héréditaires; on

pourrait citer, par exemple, l'époque de la floraison des plantes

transportées d'un climat dans un autre. Chez les animaux, l'usage

ou le non-usage des parties a une influence plus considérable

encore. Ainsi, proportionnellement au reste du squelette, les os

de l'aile pèsent moins et les os de la cuisse pèsent plus chez le

canard domestique que chez le canard sauvage. Or, on peut

incontestablement attribuer ce changement à ce que le canard

domestique vole moins et marche plus que le canard sauvage. Nous

pouvons encore citer, comme un des effets de l'usage des parties,

le développement considérable, transmissible par hérédité, des

mamelles chez les vaches et chez les chèvres dans les pays où l'on

a l'habitude de traire ces animaux, comparativement à l'état de

ces organes dans d'autres pays. Tous les animaux domestiques ont,

dans quelques pays, les oreilles pendantes; on a attribué cette

particularité au fait que ces animaux, ayant moins de causes

d'alarmes, cessent de se servir des muscles de l'oreille, et cette

opinion semble très fondée.

La variabilité est soumise à bien des lois; on en connaît

imparfaitement quelques-unes, que je discuterai brièvement ci-

après. Je désire m'occuper seulement ici de la variation par

corrélation. Des changements importants qui se produisent chez

l'embryon, ou chez la larve, entraînent presque toujours des

changements analogues chez l'animal adulte. Chez les

monstruosités, les effets de corrélation entre des parties

complètement distinctes sont très curieux; Isidore Geoffroy Saint-

Hilaire cite des exemples nombreux dans son grand ouvrage sur

cette question. Les éleveurs admettent que, lorsque les membres

sont longs, la tête l'est presque toujours aussi. Quelques cas de

corrélation sont extrêmement singuliers: ainsi, les chats

entièrement blancs et qui ont les yeux bleus sont ordinairement

sourds; toutefois, M. Tait a constaté récemment que le fait est

limité aux mâles. Certaines couleurs et certaines particularités

constitutionnelles vont ordinairement ensemble; je pourrais citer

bien des exemples remarquables de ce fait chez les animaux et chez

les plantes. D'après un grand nombre de faits recueillis par

Heusinger, il paraît que certaines plantes incommodent les moutons

et les cochons blancs, tandis que les individus à robe foncée s'en

nourrissent impunément. Le professeur Wyman m'a récemment

communiqué; une excellente preuve de ce fait. Il demandait à

quelques fermiers de la Virginie pourquoi ils n'avaient que des

cochons noirs; ils lui répondirent que les cochons mangent la

racine du _lachnanthes_, qui colore leurs os en rose et qui fait

tomber leurs sabots; cet effet se produit sur toutes les variétés,

sauf sur la variété noire. L'un d'eux ajouta: «Nous choisissons,

pour les élever, tous les individus noirs d'une portée, car ceux-

là seuls ont quelque chance de vivre.» Les chiens dépourvus de

poils ont la dentition imparfaite; on dit que les animaux à poil

long et rude sont prédisposés à avoir des cornes longues ou

nombreuses; les pigeons à pattes emplumées ont des membranes entre

les orteils antérieurs; les pigeons à bec court ont les pieds

petits; les pigeons à bec long ont les pieds grands. Il en résulte

donc que l'homme, en continuant toujours à choisir, et, par

conséquent, à développer une particularité quelconque, modifie,

sans en avoir l'intention, d'autres parties de l'organisme, en

vertu des lois mystérieuses de la corrélation.

Les lois diverses, absolument ignorées ou imparfaitement

comprises, qui régissent la variation, ont des effets extrêmement

complexes. Il est intéressant d'étudier les différents traités

relatifs à quelques-unes de nos plantes cultivées depuis fort

longtemps, telles que la jacinthe, la pomme de terre ou même le

dahlia, etc.; on est réellement étonné de voir par quels

innombrables points de conformation et de constitution les

variétés et les sous-variétés diffèrent légèrement les unes des

autres. Leur organisation tout entière semble être devenue

plastique et s'écarter légèrement de celle du type originel.

Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous. Mais

le nombre et la diversité des déviations de conformation

transmissibles par hérédité, qu'elles soient insignifiantes ou

qu'elles aient une importance physiologique considérable, sont

presque infinis. L'ouvrage le meilleur et le plus complet que nous

ayons à ce sujet est celui du docteur Prosper Lucas. Aucun éleveur

ne met en doute la grande énergie des tendances héréditaires; tous

ont pour axiome fondamental que le semblable produit le semblable,

et il ne s'est trouvé que quelques théoriciens pour suspecter la

valeur absolue de ce principe. Quand une déviation de structure se

reproduit souvent, quand nous la remarquons chez le père et chez

l'enfant, il est très difficile de dire si cette déviation

provient ou non de quelque cause qui a agi sur l'un comme sur

l'autre. Mais, d'autre part, lorsque parmi des individus,

évidemment exposés aux mêmes conditions, quelque déviation très

rare, due à quelque concours extraordinaire de circonstances,

apparaît chez un seul individu, au milieu de millions d'autres qui

n'en sont point affectés, et que nous voyons réapparaître cette

déviation chez le descendant, la seule théorie des probabilités

nous force presque à attribuer cette réapparition à l'hérédité.

Qui n'a entendu parler des cas d'albinisme, de peau épineuse, de

peau velue, etc., héréditaires chez plusieurs membres d'une même

famille? Or, si des déviations rares et extraordinaires peuvent

réellement se transmettre par hérédité, à plus forte raison on

peut soutenir que des déviations moins extraordinaires et plus

communes peuvent également se transmettre. La meilleure manière de

résumer la question serait peut-être de considérer que, en règle

générale, tout caractère, quel qu'il soit, se transmet par

hérédité et que la non-transmission est l'exception.

Les lois qui régissent l'hérédité sont pour la plupart inconnues.

Pourquoi, par exemple, une même particularité, apparaissant chez

divers individus de la même espèce ou d'espèces différentes, se

transmet-elle quelquefois et quelquefois ne se transmet-elle pas

par hérédité? Pourquoi certains caractères du grand-père, ou de la

grand'mère, ou d'ancêtres plus éloignés, réapparaissent-ils chez

l'entant? Pourquoi une particularité se transmet-elle souvent d'un

sexe, soit aux deux sexes, soit à un sexe seul, mais plus

ordinairement à un seul, quoique non pas exclusivement au sexe

semblable? Les particularités qui apparaissent chez les mâles de

nos espèces domestiques se transmettent souvent, soit

exclusivement, soit à un degré beaucoup plus considérable au mâle

seul; or, c'est là un fait qui a une assez grande importance pour

nous. Une règle beaucoup plus importante et qui souffre, je crois,

peu d'exceptions, c'est que, à quelque période de la vie qu'une

particularité fasse d'abord son apparition, elle tend à

réapparaître chez les descendants à un âge correspondant,

quelquefois même un peu plus tôt. Dans bien des cas, il ne peut en

être autrement; en effet, les particularités héréditaires que

présentent les cornes du gros bétail ne peuvent se manifester chez

leurs descendants qu'à l'âge adulte ou à peu près; les

particularités que présentent les vers à soie n'apparaissent aussi

qu'à l'âge correspondant où le ver existe sous la forme de

chenille ou de cocon. Mais les maladies héréditaires et quelques

autres faits me portent à croire que cette règle est susceptible

d'une plus grande extension; en effet, bien qu'il n'y ait pas de

raison apparente pour qu'une particularité réapparaisse à un âge

déterminé, elle tend cependant à se représenter chez le descendant

au même âge que chez l'ancêtre. Cette règle me parait avoir une

haute importance pour expliquer les lois de l'embryologie. Ces

remarques ne s'appliquent naturellement qu'à la première

_apparition_ de la particularité, et non pas à la cause primaire

qui peut avoir agi sur des ovules ou sur l'élément mâle; ainsi,

chez le descendant d'une vache désarmée et d'un taureau à longues

cornes, le développement des cornes, bien que ne se manifestant

que très tard, est évidemment dû à l'influence de l'élément mâle.

Puisque j'ai fait allusion au _retour_ vers les caractères

primitifs, je puis m'occuper ici d'une observation faite souvent

par les naturalistes, c'est-à-dire que nos variétés domestiques,

en retournant à la vie sauvage, reprennent graduellement, mais

invariablement, les caractères du type originel. On a conclu de ce

fait qu'on ne peut tirer de l'étude des races domestiques aucune

déduction applicable à la connaissance des espèces sauvages. J'ai

en vain cherché à découvrir sur quels faits décisifs ou a pu

appuyer cette assertion si fréquemment et si hardiment renouvelée;

il serait très difficile en effet, d'en prouver l'exactitude, car

nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que la

plupart de nos variétés domestiques les plus fortement prononcées

ne pourraient pas vivre à l'état sauvage. Dans bien des cas, nous

ne savons même pas quelle est leur souche primitive; il nous est

donc presque impossible de dire si le retour à cette souche est

plus ou moins parfait. En outre, il serait indispensable, pour

empêcher les effets du croisement, qu'une seule variété fût rendue

à la liberté. Cependant, comme il est certain que nos variétés

peuvent accidentellement faire retour au type de leurs ancêtres

par quelques-uns de leurs caractères, il me semble assez probable

que, si nous pouvions parvenir à acclimater, ou même à cultiver

pendant plusieurs générations, les différentes races du chou, par

exemple, dans un sol très-pauvre (dans ce cas toutefois il

faudrait attribuer quelque influence à l'action _définie_ de la

pauvreté du sol), elles feraient retour, plus ou moins

complètement, au type sauvage primitif. Que l'expérience réussisse

ou non, cela a peu d'importance au point de vue de notre

argumentation, car les conditions d'existence auraient été

complètement modifiées par l'expérience elle-même. Si on pouvait

démontrer que nos variétés domestiques présentent une forte

tendance au retour, c'est-à-dire si l'on pouvait établir qu'elles

tendent à perdre leurs caractères acquis, lors même qu'elles

restent soumises aux mêmes conditions et qu'elles sont maintenues

en nombre considérable, de telle sorte que les croisements

puissent arrêter, en les confondant, les petites déviations de

conformation, je reconnais, dans ce cas, que nous ne pourrions pas

conclure des variétés domestiques aux espèces. Mais cette manière

de voir ne trouve pas une preuve en sa faveur. Affirmer que nous

ne pourrions pas perpétuer nos chevaux de trait et nos chevaux de

course, notre bétail à longues et à courtes cornes, nos volailles

de races diverses, nos légumes, pendant un nombre infini de

générations, serait contraire à ce que nous enseigne l'expérience

de tous les jours.

CARACTÈRES DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES; DIFFICULTÉ DE DISTINGUER

ENTRE LES VARIÉTÉS ET LES ESPÈCES; ORIGINE DES VARIÉTÉS

DOMESTIQUES ATTRIBUÉE À UNE OU À PLUSIEURS ESPÈCE.

Quand nous examinons les variétés héréditaires ou les races de nos

animaux domestiques et de nos plantes cultivées et que nous les

comparons à des espèces très voisines, nous remarquons

ordinairement, comme nous l'avons déjà dit, chez chaque race

domestique, des caractères moins uniformes que chez les espèces

vraies. Les races domestiques présentent souvent un caractère

quelque peu monstrueux; j'entends par là que, bien que différant

les unes des autres et des espèces voisines du même genre par

quelques légers caractères, elles diffèrent souvent à un haut

degré sur un point spécial, soit qu'on les compare les unes aux

autres, soit surtout qu'on les compare à l'espèce sauvage dont

elles se rapprochent le plus. À cela près (et sauf la fécondité

parfaite des variétés croisées entre elles, sujet que nous

discuterons plus tard), les races domestiques de la même espèce

diffèrent l'une de l'autre de la même manière que font les espèces

voisines du même genre à l'état sauvage; mais les différences,

dans la plupart des cas, sont moins considérables. Il faut

admettre que ce point est prouvé, car des juges compétents

estiment que les races domestiques de beaucoup d'animaux et de

beaucoup de plantes descendent d'espèces originelles distinctes,

tandis que d'autres juges, non moins compétents, ne les regardent

que comme de simples variétés. Or, si une distinction bien

tranchée existait entre les races domestiques et les espèces,

cette sorte de doute ne se présenterait pas si fréquemment. On a

répété souvent que les races domestiques ne diffèrent pas les unes

des autres par des caractères ayant une valeur générique. On peut

démontrer que cette assertion n'est pas exacte; toutefois, les

naturalistes ont des opinions très différentes quant à ce qui

constitue un caractère génétique, et, par conséquent, toutes les

appréciations actuelles sur ce point sont purement empiriques.

Quand j'aurai expliqué l'origine du genre dans la nature, on verra

que nous ne devons nullement nous attendre à trouver chez nos

races domestiques des différences d'ordre générique.

Nous en sommes réduits aux hypothèses dès que nous essayons

d'estimer la valeur des différences de conformation qui séparent

nos races domestiques les plus voisines; nous ne savons pas, en

effet, si elles descendent d'une ou de plusieurs espèces mères. Ce

serait pourtant un point fort intéressant à élucider. Si, par

exemple, on pouvait prouver que le Lévrier, le Limier, le Terrier,

l'Epagneul et le Bouledogue, animaux dont la race, nous le savons,

se propage si purement, descendent tous d'une même espèce, nous

serions évidemment autorisés à douter de l'immutabilité d'un grand

nombre d'espèces sauvages étroitement alliées, celle des renards,

par exemple, qui habitent les diverses parties du globe. Je ne

crois pas, comme nous le verrons tout à l'heure, que la somme des

différences que nous constatons entre nos diverses races de chiens

se soit produite entièrement à l'état de domesticité; j'estime, au

contraire, qu'une partie de ces différences proviennent de ce

qu'elles descendent d'espèces distinctes. À l'égard des races

fortement accusées de quelques autres espèces domestiques, il y a

de fortes présomptions, ou même des preuves absolues, qu'elles

descendent toutes d'une souche sauvage unique.

On a souvent prétendu que, pour les réduire en domesticité,

l'homme a choisi les animaux et les plantes qui présentaient une

tendance inhérente exceptionnelle à la variation, et qui avaient

la faculté de supporter les climats les plus différents. Je ne

conteste pas que ces aptitudes aient beaucoup ajouté à la valeur

de la plupart de nos produits domestiques; mais comment un sauvage

pouvait-il savoir, alors qu'il apprivoisait un animal, si cet

animal était susceptible de varier dans les générations futures et

de supporter les changements de climat? Est-ce que la faible

variabilité de l'âne et de l'oie, le peu de disposition du renne

pour la chaleur ou du chameau pour le froid, ont empêché leur

domestication? Je puis persuadé que, si l'on prenait à l'état

sauvage des animaux et des plantes, en nombre égal à celui de nos

produits domestiques et appartenant à un aussi grand nombre de

classes et de pays, et qu'on les fît se reproduire à l'état

domestique, pendant un nombre pareil de générations, ils

varieraient autant en moyenne qu'ont varié les espèces mères de

nos races domestiques actuelles.

Il est impossible de décider, pour la plupart de nos plantes les

plus anciennement cultivées et de nos animaux réduits depuis de

longs siècles en domesticité, s'ils descendent d'une ou de

plusieurs espèces sauvages. L'argument principal de ceux qui

croient à l'origine multiple de nos animaux domestiques repose sur

le fait que nous trouvons, dès les temps les plus anciens, sur les

monuments de l'Égypte et dans les habitations lacustres de la

Suisse, une grande diversité de races. Plusieurs d'entre elles ont

une ressemblance frappante, ou sont même identiques avec celles

qui existent aujourd'hui. Mais ceci ne fait que reculer l'origine

de la civilisation, et prouve que les animaux ont été réduits en

domesticité à une période beaucoup plus ancienne qu'on ne le

croyait jusqu'à présent. Les habitants des cités lacustres de la

Suisse cultivaient plusieurs espèces de froment et d'orge, le

pois, le pavot pour en extraire de l'huile, et le chanvre; ils

possédaient plusieurs animaux domestiques et étaient en relations

commerciales avec d'autres nations. Tout cela prouve clairement,

comme Heer le fait remarquer, qu'ils avaient fait des progrès

considérables; mais cela implique aussi une longue période

antécédente de civilisation moins avancée, pendant laquelle les

animaux domestiques, élevés dans différentes régions, ont pu, en

variant, donner naissance à des races distinctes. Depuis la

découverte d'instruments en silex dans les couches superficielles

de beaucoup de parties du monde, tous les géologues croient que

l'homme barbare existait à une période extraordinairement reculées

et nous savons aujourd'hui qu'il est à peine une tribu, si barbare

qu'elle soit, qui n'ait au moins domestiqué le chien.

L'origine de la plupart de nos animaux domestiques restera

probablement à jamais douteuse. Mais je dois ajouter ici que,

après avoir laborieusement recueilli tous les faits connus

relatifs aux chiens domestiques du monde entier, j'ai été amené à

conclure que plusieurs espèces sauvages de canidés ont dû être

apprivoisées, et que leur sang plus ou moins mélangé coule dans

les veines de nos races domestiques naturelles. Je n'ai pu arriver

à aucune conclusion précise relativement aux moutons et aux

chèvres. D'après les faits que m'a communiqués M. Blyth sur les

habitudes, la voix, la constitution et la formation du bétail à

bosse indien, il est presque certain qu'il descend d'une souche

primitive différente de celle qui a produit notre bétail européen.

Quelques juges compétents croient que ce dernier descend de deux

ou trois souches sauvages, sans prétendre affirmer que ces souches

doivent être oui ou non considérées comme espèces. Cette

conclusion, aussi bien que la distinction spécifique qui existe

entre le bétail à bosse et le bétail ordinaire, a été presque

définitivement établie par les admirables recherches du professeur

Rütimeyer. Quant aux chevaux, j'hésite à croire, pour des raisons

que je ne pourrais détailler ici, contrairement d'ailleurs à

l'opinion de plusieurs savants, que toutes les races descendent

d'une seule espèce. J'ai élevé presque toutes les races anglaises

de nos oiseaux de basse-cour, je les ai croisées, j'ai étudié leur

squelette, et j'en suis arrivé à la conclusion qu'elles descendent

toutes de l'espèce sauvage indienne, le _Gallus bankiva_; c'est

aussi l'opinion de M. Blyth et d'autres naturalistes qui ont

étudié cet oiseau dans l'Inde. Quant aux canards et aux lapins,

dont quelques races diffèrent considérablement les unes des

autres, il est évident qu'ils descendent tous du Canard commun

sauvage et du Lapin sauvage.

Quelques auteurs ont poussé à l'extrême la doctrine que nos races

domestiques descendent de plusieurs souches sauvages. Ils croient

que toute race qui se reproduit purement, si légers que soient ses

caractères distinctifs, a eu son prototype sauvage. À ce compte,

il aurait dû exister au moins une vingtaine d'espèces de bétail

sauvage, autant d'espèces de moutons, et plusieurs espèces de

chèvres en Europe, dont plusieurs dans la Grande-Bretagne seule.

Un auteur soutient qu'il a dû autrefois exister dans la Grande-

Bretagne onze espèces de moutons sauvages qui lui étaient propres!

Lorsque nous nous rappelons que la Grande-Bretagne ne possède pas

aujourd'hui un mammifère qui lui soit particulier, que la France

n'en a que fort peu qui soient distincts de ceux de l'Allemagne,

et qu'il en est de même de la Hongrie et de l'Espagne, etc., mais

que chacun de ces pays possède plusieurs espèces particulières de

bétail, de moutons, etc., il faut bien admettre qu'un grand nombre

de races domestiques ont pris naissance en Europe, car d'où

pourraient-elles venir? Il en est de même dans l'Inde. Il est

certain que les variations héréditaires ont joué un grand rôle

dans la formation des races si nombreuses des chiens domestiques,

pour lesquelles j'admets cependant plusieurs souches distinctes.

Qui pourrait croire, en effet, que des animaux ressemblant au

Lévrier italien, au Limier, au Bouledogue, au Bichon ou à

l'Epagneul de Blenheim, types si différents de ceux des canides

sauvages, aient jamais existé à l'état de nature? On a souvent

affirmé, sans aucune preuve à l'appui, que toutes nos races de

chiens proviennent du croisement d'un petit nombre d'espèces

primitives. Mais on n'obtient, par le croisement, que des formes

intermédiaires entre les parents; or, si nous voulons expliquer

ainsi l'existence de nos différentes races domestiques, il faut

admettre l'existence antérieure des formes les plus extrêmes,

telles que le Lévrier italien, le Limier, le Bouledogue, etc., à

l'état sauvage. Du reste, on a beaucoup exagéré la possibilité de

former des races distinctes par le croisement. Il est prouvé que

l'on peut modifier une race par des croisements accidentels, en

admettant toutefois qu'on choisisse soigneusement les individus

qui présentent le type désiré; mais il serait très difficile

d'obtenir une race intermédiaire entre deux races complètement

distinctes. Sir J. Sebright a entrepris de nombreuses expériences

dans ce but, mais il n'a pu obtenir aucun résultat. Les produits

du premier croisement entre deux races pures sont assez uniformes,

quelquefois même parfaitement identiques, comme je l'ai constaté

chez les pigeons. Rien ne semble donc plus simple; mais, quand on

en vient à croiser ces métis les uns avec les autres pendant

plusieurs générations, on n'obtient plus deux produits semblables

et les difficultés de l'opération deviennent manifestes.

De l'origine des espèces · 第 3 / 58 题