Du Casse, décidé à lever toutes les difficultés, s'apprêta à
appareiller.
A ce moment arriva en France une nouvelle qui justifiait les craintes
manifestées par du Casse dans sa lettre du 20 janvier 1691, et son
impatience de porter secours aux colonies d'Amérique.
On connut la prise par les Espagnols du Cap-Français, ville la plus
importante de Saint-Domingue, la défaite et la mort du comte de Cussy,
gouverneur de l'île tué sur le champ de bataille.
Depuis dix ans, du Casse travaillait à l'accroissement et à la
prospérité de Saint-Domingue. Avec la connaissance parfaite qu'il avait
de cette colonie, il comprit que le fruit de tous ses efforts était sur
le point d'être perdu.
Il craignit que la cour ne se rendît pas un compte exact de la gravité
de la situation, et l'imminence du péril lui fit pousser un cri
d'alarme destiné à retentir jusque sous les voûtes du château de
Versailles.
«C'est l'affaire la plus importante que puisse avoir Sa Majesté, hors
de son royaume, écrit-il à Pontchartrain, par rapport aux avantages
du commerce de l'Amérique, de la situation de cette île, et des
entreprises qu'on pourrait former dans la suite contre l'Espagne. Les
nouvelles, qui en sont venues, causent de grandes alarmes parmi les
marchands, qui sont en doute s'ils feront partir les vaisseaux qu'ils
avaient destinés pour partir sous mon convoy; les deux derniers qui
en sont arrivés, quoique très-petits, valent plus de quatre cent
mille livres.»
A sa lettre, du Casse joignait un mémoire, où il dit que la perte du
Cap entraînera inévitablement celle de l'île de Saint-Domingue, ainsi
que celle de la Tortue, et par suite de toutes les colonies françaises
aux Antilles, si l'on n'y apporte remède. Il indique au ministre les
moyens de reprendre le Cap.
Le 25 mars 1691, du Casse reçut de nouvelles instructions pour le
marquis d'Esragny, gouverneur général des Antilles. Ces instructions,
qu'il dut lire avant de les remettre, lui prouvèrent que la cour
avait bien saisi le sens de son mémoire. Ordre était donné au marquis
d'Esragny de voler au secours de Saint-Domingue. Le ministre engageait
en même temps du Casse, à appareiller le plus tôt possible. Celui-ci
mit à la voile au bout de très-peu de jours. Son voyage ne fut marqué
par aucun incident. Il arriva sans encombre au Fort-Royal (Martinique),
le 8 mai 1691. Apprenant que la Guadeloupe était cernée par l'escadre
anglaise de l'amiral Codrington, et que l'île de Marie-Galande avait
déjà succombé, du Casse n'hésita pas, malgré l'infériorité de ses
forces, à se porter au secours de la Guadeloupe. Il cingla vers cette
île, et le 22 mai parut en vue des Anglais. Il manœuvra si habilement,
profitant du vent, attaquant séparément chaque vaisseau ennemi, qu'en
moins d'une semaine il força l'amiral de Codrington à battre en
retraite.
Peu de jours après, du Casse parvint à joindre deux bâtiments ennemis
restés en croisière à la Barbade, _le Nez coupé_ et _l'Eméché_, et
les força à se retirer, comme le reste de l'escadre anglaise. Ainsi se
trouva délivrée l'île de la Guadeloupe. Cette affaire fit le plus grand
honneur au commandant français. Dix ans plus tard, lorsqu'il reçut le
brevet de chef d'escadre, il lut ces mots écrits sur ce brevet: _En
1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l'île de la
Guadeloupe, assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de
lever le siége et de se retirer._
Du Casse était, en 1691, simple capitaine de frégate.
Ayant réussi devant la Guadeloupe, il revint à la Martinique, pour
conférer avec le marquis d'Esragny sur la situation de la colonie, sur
les moyens de s'opposer aux attaques incessantes des Anglais et des
Espagnols.
Tandis que la flottille de du Casse était mouillée au Fort-Royal, une
double épidémie se déclara à la Martinique et commença ses ravages
sur les vaisseaux français. L'_Emérillon_ fut le premier atteint. Les
équipages du _Cheval marin_ et du _Solide_ ne tardèrent pas à être
également en proie au pourpre et à une fièvre pestilentielle, maladies
qui désolaient l'île tout entière. Du Casse se décida alors à quitter
ces parages avec ses navires, le 27 juillet 1691.
Il alla mouiller à l'île Sainte-Croix.
En cinq jours, l'escadre avait perdu quarante hommes. Le 7 août 1691,
elle partit de Sainte-Croix, en y laissant le germe de la maladie.
Enfin, le 12 août 1691, du Casse aborda au _Port-de-Paix_.
Il sut alors qu'une flotte anglaise menaçait Léogane et le Cul-de-Sac,
parties les plus fertiles et les plus riches de l'île; il s'y rendit
immédiatement avec son escadre pour protéger les colons français.
Du Casse trouva à Léogane des lettres de service le nommant gouverneur
de Saint-Domingue. Ce choix fut généralement approuvé, s'il faut en
croire les contemporains. L'opinion publique le désignait comme devant
être le successeur naturel de M. de Cussy: «Le choix, dit Charlevoix,
l'historien de Saint-Domingue, n'était pas difficile à faire. Le seul
M. du Casse avait une connaissance parfaite de l'île. Nul autre ne
rassemblait en lui un plus grand nombre des qualités nécessaires
pour y être à la tête des Français, dans les circonstances où ils se
trouvaient alors.»
A l'époque où nous voyons du Casse mis à la tête du gouvernement de la
colonie française de Saint-Domingue, cette île était divisée en deux
parties bien distinctes: celle de l'est appartenant à l'Espagne, et
celle de l'ouest à la France.