Peu de jours après la prise d'Arguin, du Casse revint à Gorée. Il
fit construire, dans l'île deux maisons pour loger les agents de la
Compagnie de commerce française. Il s'occupa de faire prospérer les
comptoirs qu'elle y avait établis sous sa protection. Il exigea
des rois nègres de la côte le renouvellement de l'engagement en
vertu duquel la compagnie serait seule admise à trafiquer dans leurs
États, sous les conditions auxquelles avaient été jadis astreints les
commerçants hollandais.
Dans le courant du mois d'octobre 1678, le capitaine du Casse
s'embarqua à bord de l'un des navires de la compagnie et remonta
le cours de la Gambie, afin de s'assurer de la situation des
établissements français sur les rives de ce fleuve. Il avait laissé
le vaisseau royal _l'Entendu_ mouillé près le cap Vert, sous le
commandement de son second, le capitaine Jean de Brémand.
Au mois de novembre 1678, un navire hollandais, _le Château de
Corassol_, commandé par le lieutenant Hubert, vint mouiller devant
Gorée, cherchant à s'emparer de cette île et des comptoirs voisins.
Apprenant cette tentative, du Casse revint immédiatement à Gorée, et
somma Hubert d'avoir à s'éloigner. Celui-ci sollicita une entrevue, qui
eut lieu le 20 novembre 1678.
«Monsieur, dit l'officier hollandais au commandant français en
l'abordant, mes compatriotes m'ont chargé de venir faire la traite dans
les îles du cap Vert et sur les côtes adjacentes, ainsi que le faisait,
il y a un an, M. le gouverneur Hopsake.»
Du Casse ne lui laissa pas le temps d'en dire plus long; et
l'interrompant brusquement:
«Je suis étonné d'une semblable mission. Elle est contraire aux
conventions diplomatiques. Seule, la compagnie de France a le droit de
traite dans ce pays. Vous invoquez le souvenir de M. Hopsake, ancien
gouverneur de cette côte pour les États généraux? Mais, depuis un an,
monsieur, Gorée a changé de possesseur. Ne le savez-vous donc pas? Les
États généraux ont osé soutenir la guerre contre le roi mon maître; Sa
Majesté a conduit en personne ses armées dans les Provinces-Unies, et
ordre a été donné à sa marine de s'emparer des colonies hollandaises.
Mgr le vice-amiral d'Estrées a pris possession de Gorée, ainsi que des
établissements voisins. Le traité de Nimègue, signé il y a quatre
mois entre le roi très-chrétien et les États généraux, a stipulé le
maintien de cette conquête entre les mains de la France. Et c'est
aujourd'hui, après un an de paisible possession, après la consécration
de cette possession par un traité de paix, que vous prétendez venir
nous troubler dans l'exercice de notre droit? C'en est assez; cessons
cet entretien. Et maintenant, monsieur, si vous ne vous éloignez pas
de Gorée, vous et vos hommes, je serai forcé de vous considérer comme
forbans, et d'agir en conséquence.»
Tel fut, à peu près, le langage du commandant français. Il rompit alors
la conférence, ne doutant pas que les Hollandais ne se retirassent.
Il n'en fut rien. Ils ne tinrent aucun compte de ses paroles, et
continuèrent à naviguer dans les mêmes eaux, cherchant à faire la
traite.
Du Casse envoya au capitaine du _Corassol_ une nouvelle injonction
d'avoir à se retirer. Celui-ci ne répondit rien et demeura sur la côte,
s'efforçant de soulever les nègres contre les Français. Il réussit en
effet à obtenir de quelques-uns d'embrasser sa cause.
Une dernière sommation étant restée, comme les précédentes, sans
résultat, le 1er décembre 1678, du Casse fit saisir le navire le
_Château de Corassol_ et reconduire l'équipage hollandais à la _Mina_,
port appartenant aux Provinces-Unies, situé à quatre cent cinquante
lieues du cap Vert, sur les côtes de Guinée.
Le 8 du même mois, un autre petit vaisseau hollandais se présenta
devant Gorée, pour faire la traite; mais du Casse l'ayant sommé de se
retirer, il obéit sur-le-champ.
Après être resté une vingtaine de jours en observation sur les côtes,
ne voyant plus aucun ennemi, du Casse pensa que les Hollandais
s'étaient enfin lassés de leurs injustes prétentions et ne
renouvelleraient plus leurs attaques.
Il crut donc pouvoir partir le 30 décembre, pour naviguer sur la
Gambie, et veiller à ce que la compagnie française pût librement faire
le commerce de ce côté, laissant encore une fois le commandement à son
lieutenant Jean de Brémand.
Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis le départ de du Casse, qu'un
vaisseau hollandais de fort tonnage se montra dans les eaux du cap Vert
(8 janvier 1679).
Sa chaloupe étant venue reconnaître _l'Entendu_, le commandant de
Brémand fit tirer un coup de canon pour l'avertir d'avoir à l'accoster.
Le commandant de la chaloupe obtempéra à cette invitation et vint à
bord.
Jean de Brémand lui demanda quelle était la nationalité de son navire,
d'où il venait, qui le commandait.
Sur la réponse qui lui fut faite que le bâtiment était hollandais,
et arrivait d'Amsterdam sous le commandement du capitaine Hopsake,
l'officier français demanda ce que venait faire dans ces parages ce
commandant.
«M. Hopsake, lui répondit le Hollandais, était gouverneur de cette
côte, lorsque M. d'Estrées s'en est emparé. Il est envoyé par la
compagnie de Hollande pour rétablir ses anciens priviléges.
—C'est bien. Monsieur, si vous voulez rester à mon bord, je vais
envoyer par votre chaloupe un de mes officiers parler à M. de Hopsake.»
Le commandant de Brémand appela alors son second, et lui donna ses
instructions, lui recommandant d'amener à son bord M. de Hopsake et de
se bien rendre compte de l'armement du bâtiment hollandais.
Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Le commandant de Brémand ne tarda
pas à voir revenir sa chaloupe avec M. de Hopsake. Il s'entretint
un instant en particulier avec son second et apprit que le bâtiment
hollandais, bien que d'un fort tonnage, étant surchargé de marchandises
et d'objets de commerce, ne renfermait proportionnellement à sa
grandeur qu'un nombre restreint de matelots. Il fit alors introduire
M. de Hopsake, qui exhiba la commission en vertu de laquelle il devait
rétablir dans son état primitif la colonie, dont il était anciennement
le gouverneur, et cela au profit d'une compagnie hollandaise.
Brémand lui répondit que les Français étaient en possession de Gorée
en vertu de l'article 7 du traité de paix de Nimègue, et en vertu de
l'article 6 du traité de commerce; qu'en conséquence il ne pouvait que
l'inviter à quitter ces parages.
Cette réponse fut faite d'un ton excessivement poli, mais net et
ferme. Hopsake, voyant qu'il n'obtiendrait rien en parlementant,
voulut essayer l'intimidation. Il déclara avec hauteur à Brémand qu'il
prétendait _traiter_, et qu'il irait à Rufisk faire le commerce avec sa
cargaison.
«Monsieur, riposta l'officier français, j'ai les ordres les plus
formels de M. du Casse. Je les exécuterai. Vous n'irez pas à Rufisk, je
vous le garantis, et si vous faites une tentative de ce genre, je vous
préviens que je brûle votre navire et tout ce qu'il renferme.
—Ces menaces dans la bouche d'un simple commandant en second ont lieu
de me surprendre.»
Brémand ne se laissa pas imposer par ce ton hautain et quelque
peu ironique du Hollandais. Il déclara qu'il agissait comme ses
instructions le lui prescrivaient et qu'il n'avait pas à craindre
un désaveu. Voyant la fermeté de Brémand, le Hollandais sollicita
la faveur d'être conduit auprès de du Casse. L'officier français y
consentit et le fit mener devant son chef. M. de Hopsake répéta à du
Casse ce qu'il avait déjà dit. Il reçut les mêmes réponses. Toutefois
du Casse, aussi fin que brave, sentant combien le calme et la paix
étaient nécessaires encore à la colonie naissante pour prospérer,
proposa au Hollandais, s'il consentait à se retirer de bonne grâce,
sans opérer aucune descente, de lui fournir tout ce qui lui serait
nécessaire, à lui et à son équipage, pour leur retour en Europe.
L'ex-gouverneur avait bien vu qu'il ne serait pas de force à entrer
en lutte avec les Français, commandés par des chefs aussi énergiques;
il accepta les propositions qui lui étaient faites, et promit tout ce
qu'on voulut.
Généreux, usant de procédés délicats, du Casse, après avoir reçu la
parole de son ennemi, se hâta de renvoyer seul l'officier qui l'avait
accompagné, et déclara au Hollandais qu'il était libre de rejoindre son
navire.
Du Casse s'était trompé en pensant qu'il pouvait avoir confiance en
cet homme. Il l'avait traité comme il aurait traité un gentilhomme
français, esclave de l'honneur et de la foi jurée. Ce n'est point
ainsi qu'il faut agir avec les représentants des nations mercantiles.
Que de fois nous l'avons éprouvé, dans les temps passés, et dans des
temps plus rapprochés de nous!...
Abusant des facilités que le gouverneur français lui avait laissées,
Hopsake, au lieu de s'en retourner directement à son bord, à la rade de
Gorée, se fit conduire à Joal.
De là, il se rendit à Portudal et ensuite à Rufisk; il passa quelques
jours dans chacune de ces localités.
Contrairement au serment qu'il avait fait de ne rien entreprendre
contre les Français, son voyage à Joal, Portudal et Rufisk n'avait
d'autre but que de soulever les populations africaines contre la
domination française.
«Quoi! disait-il aux rois nègres, vous souffrez le joug tyrannique
des Français? mais ils sont cruels. Les Hollandais sont plus humains
et plus traitables. Du temps où ils trafiquaient seuls sur vos côtes,
ne vous en aperceviez-vous donc pas? Si vous vouliez nous rendre le
privilége du commerce exclusif dans votre pays, et chasser _l'insolente
nation_, quel bénéfice pour vous! Tout ce qui vous est vendu en ce
moment à des prix si élevés, nous vous le donnerions moitié meilleur
marché. Je pars pour la Hollande, afin d'aller chercher pour vous des
cargaisons considérables. J'en reviendrai avec un grand nombre de
vaisseaux de guerre qui permettront à mes compatriotes de reconquérir
Gorée et les comptoirs. Donnez-nous aide et appui, nous ne voulons que
votre bien. Avec nous, vous vous enrichirez; avec les Français, il n'en
saurait être de même.»
Hopsake avait touché la corde sensible. L'intérêt était en jeu,
mobile puissant chez tous les hommes et combien plus encore chez les
nègres, dont la cupidité est justement proverbiale. Les rois africains
prêtèrent volontiers l'oreille aux suggestions du Hollandais.
Ce dernier leur persuada que la compagnie de France n'était plus
protégée par le roi; que, livrée à ses propres forces, elle était hors
d'état de résister à une attaque sérieuse. Bref, il fut convenu entre
cet officier et les chefs sénégaliens que ceux-ci égorgeraient les
employés français, pilleraient leurs marchandises et brûleraient leurs
cases.
Cet homme rêvait de nouvelles vêpres siciliennes dans les régions
voisines de l'équateur.
Ses trames ourdies, Hopsake reprit la route de Gorée, rejoignit son
navire et, ayant levé l'ancre après avoir reçu des approvisionnements
du trop honnête du Casse, il repartit pour la Hollande.
On était dans les premiers jours de mars 1679. Peu de temps après, vers
le 10 du même mois, les navires français qui naviguaient sur les côtes
de ces pays prirent le large. A peine s'étaient-ils éloignés que le roi
Sin se mit en pleine révolte. (Royaume de Joal.)
Il fit jeter les agents de la compagnie en prison et livra leurs
magasins au pillage.
Le roi de Baol ne tarda pas à suivre l'exemple de son voisin et allié
et à faire mettre également à sac les comptoirs de Joal.
A peine du Casse eut-il connaissance de ces désordres qu'avec son
activité ordinaire, sans perdre un instant, il se mit en mesure de les
réprimer.
De la rivière de Gambie où il se trouvait encore, il revient à Gorée,
réunit les troupes françaises en garnison dans la colonie, et à leur
tête entre dans le royaume de Baol. Il prend et brûle plusieurs
villages sur la côte, bat partout les indigènes et terrifie la
population. Maître en peu de jours de tout le littoral, il s'apprête
à envahir l'intérieur du pays. Le roi de Baol, épouvanté des rapides
progrès du corps expéditionnaire, envoie à du Casse deux grands
seigneurs chargés d'implorer de lui la paix, s'en remettant presque à
sa discrétion pour en déterminer les conditions. Du Casse exige qu'on
lui livre comme otages deux parents du roi; puis il met à la voile dans
la direction de Joal, où il fait une descente avec ses troupes. A peine
a-t-il entamé les hostilités que le roi du pays envoie sa soumission.
Du Casse prend également deux otages à Joal, impose au roi un traité
de paix très-avantageux pour la France et se rend le 5 avril à Rufisk.
Persuadé qu'il a terrifié les nègres par ses deux rapides expéditions
dans les royaumes du Baol et de Joal et qu'il ne court nul danger
désormais, il débarque à Rufisk (royaume de Cayor) avec quelques
agents, et seize matelots qui composent l'équipage de sa chaloupe.
Pendant qu'il visite les magasins, il se trouve tout à coup entouré par
plus de trois mille nègres; néanmoins la crainte qu'il leur inspire est
si grande, que ceux-ci, tout en le menaçant, hésitent à s'emparer de
sa personne. Cette hésitation de leur part donne le temps à du Casse
de se retrancher dans les comptoirs; la lutte s'engage, les Français
repoussent toutes les attaques pendant trois heures. La nuit vient
enfin, mais les nègres, au moyen de flèches enflammées, mettent le
feu aux magasins. Pour éviter d'être brûlé vif, du Casse sort avec
son monde, s'ouvre un passage, parvient jusqu'au rivage et regagne sa
chaloupe à la nage.
Il s'était tiré sain et sauf de cette bagarre, grâce à son courage et
à sa résolution. Mais il n'en était pas de même de tous ses hommes.
Sur seize matelots, dix avaient été tués et quatre grièvement blessés.
Les agents qui l'accompagnaient avaient été éprouvés dans la même
proportion.
Le lendemain, du Casse arme des brigantins et des chaloupes pour courir
sus, le long de la côte, aux bateaux-pêcheurs nègres.
Plusieurs sont capturés et un grand nombre de noirs sont tués, mais
la leçon n'est pas assez forte. Le 10 avril, le gouverneur débarque
avec trois cents hommes, s'empare d'une petite ville d'environ mille
maisons et la brûle complétement. Le lendemain, nouvelle exécution.
Le troisième jour, il est maître de toute la côte. Le roi de Cayor,
_Damel_, envoie les premiers du pays en ambassade auprès du commandant
français. Le chef de la députation lui dit en l'abordant:
«Seigneur, le roi notre maître nous a envoyés auprès de vous, pour
vous représenter que ce n'est point par ses ordres que vous avez été
insulté. Lui-même est la première victime de cet odieux attentat. Les
séditieux, auteurs de cette conspiration, sont recherchés avec soin.
Un châtiment exemplaire leur sera infligé. Ils seront coupés en quatre
quartiers. Le roi vous prie de cesser les hostilités, et pour vous
prouver combien il tient à votre amitié, il n'est rien qu'il ne fasse
pour l'obtenir.»
C'était dire clairement à du Casse que l'on subirait telle loi qu'il
jugerait à propos d'imposer. Il profita de la circonstance pour exiger
des trois princes qui avaient obéi aux suggestions des Hollandais un
traité de paix des plus avantageux pour la compagnie, donnant à la
France le monopole exclusif du commerce sur les côtes du Cap-Vert à la
rivière de Gambie, et la possession des terres sur une profondeur de
six lieues sans que la France ait à payer aucun tribut.
La compagnie du Sénégal se trouva ainsi maîtresse des terres de la
côte sur une longueur de cinquante lieues. Les agents, jetés en
prison à Portudal, furent rendus, mais pas les marchandises pillées:
«_Les nègres_, écrit du Casse, _ne vuidant pas aisément les mains de
ce qu'ils ont une fois pris, ne restituèrent rien du pillage qu'ils
avaient fait_.»
A la fin de l'année 1679, du Casse quitta le gouvernement du Sénégal.
Croira-t-on que depuis le jour de son départ ce traité, qui donnait à
la France trois cents lieues carrées de terrain, resta pendant près de
deux siècles à l'état de lettre morte!
Il y a seulement quelques années, un des successeurs de du Casse, le
colonel, aujourd'hui général, Faidherbe songea à exiger l'exécution de
cette convention.
De retour en France, au commencement de 1680, du Casse fut reçu par le
marquis de Seignelay, qui avait remplacé comme ministre de la marine
l'illustre Colbert, son père. Seignelay lui fit beaucoup de questions,
et lui demanda des éclaircissements sur Arguin et sur la prise de ce
fort, dont les ambassadeurs hollandais réclamaient la restitution, en
vertu, disaient-ils, des clauses du traité de Nimègue.
Du Casse démontra facilement au ministre combien les prétentions des
Provinces-Unies étaient mal fondées.
Il était dit en termes formels, dans le traité de Nimègue, que toutes
prises faites au delà du cap Saint-Vincent, _moins de dix semaines_
après la signature des préliminaires, seraient considérées comme
bonnes. Or les Français s'étaient emparés du fort d'Arguin dix-neuf
jours seulement après la conclusion de la paix.
Mis ainsi au courant de la situation par celui-là même qui l'avait
créée, le marquis de Seignelay fit signifier aux plénipotentiaires
de Hollande que leurs demandes n'étaient pas recevables et qu'il n'y
serait point donné suite.
Voyant qu'ils n'obtiendraient rien de ce côté, les ambassadeurs,
qui avaient reçu des instructions pour susciter des embarras et des
difficultés à du Casse, dont la ferme et brillante administration avait
été nuisible au commerce de leurs compatriotes en Afrique, adressèrent
au ministre des affaires étrangères de France, Pomponne, un mémoire
dans lequel ils demandaient la restitution du navire le _Château de
Corassol_ pris par du Casse, le paiement d'une indemnité de deux cent
mille francs, la liberté du commerce du cap Bianco à Sierra-Leone.
Pomponne transmit la note des représentants des Provinces-Unies à son
collègue de la marine.
Le marquis de Seignelay la remit à du Casse, en le priant de faire
connaître ce qu'il avait à répondre.
Du Casse, dans une longue lettre explicative, déclare que la compagnie
du Sénégal ne prétend pas exclure les sujets des Etats généraux du
commerce des côtes d'Afrique, si ce n'est dans les lieux dépendants
de la France; puis, racontant avec maints détails la conduite des
Hollandais en faveur desquels on élevait des réclamations, il termine
en déclarant qu'il ne comprend pas que «des hommes qui avaient agi
comme des bandits provoquant au pillage et à l'assassinat, ne soient
pas désavoués par les ambassadeurs d'une nation civilisée».
La lettre fut mise sous les yeux du ministre des affaires étrangères,
qui fit aux plénipotentiaires une réponse assez sèche et hautaine.
L'affaire en resta là.
Entré de cette façon en relations avec les hommes alors au pouvoir, du
Casse devint naturellement leur intermédiaire dans leurs rapports avec
la compagnie du Sénégal; aussi, le 11 janvier 1680, le ministre de la
marine ayant été informé que le directeur de la compagnie du Sénégal
à Dieppe s'était engagé dans une voie illégale, écrivit à du Casse le
billet suivant:
«Vous verrez par la lettre cy-joint que les officiers de l'admirauté de
Dieppe se plaignent que le directeur de la compagnie du Sénégal prétend
faire sortir les vaisseaux, qu'elle envoie aux costes d'Afrique, sans
passeport ny congé de monsieur l'admiral; et comme cela est contraire
à l'usage ordinaire, faites moy sçavoir les raisons pour lesquelles
cette compagnie en use ainsi.»
Du Casse fit faire droit à la réclamation du ministre. Vers la même
époque la compagnie du Sénégal, par un contrat, reçut du roi le
monopole de la fourniture annuelle, pendant huit ans, de deux mille
nègres aux îles d'Amérique appartenant à la couronne de France.
La compagnie était redevable de cette importante concession à
l'influence que du Casse avait su acquérir au ministère de la marine.
Aussi le choisit-elle pour être un de ses directeurs.
Très-peu de temps après sa _nomination_, du Casse reçut une lettre de
Saubusse, son pays natal, l'invitant à venir assister à la naissance
d'un neveu et le priant d'en être le parrain. Il se rendit en Béarn et
tint sur les fonts baptismaux cet enfant, qui reçut de lui le prénom de
Jean.
Au siècle du grand roi, les voyages étaient longs; il fallut du
temps à du Casse pour aller et revenir du Béarn; aussi trouva-t-il,
à son retour à Paris, de grandes modifications dans la question de
l'établissement de la traite en Amérique. La nouvelle de la concession
royale n'était pas plutôt parvenue à Saint-Domingue que tous les
colons, craignant la concurrence commerciale qu'allait leur faire la
compagnie, déclarèrent qu'ils jetteraient à la mer tous les agents
qui essaieraient de faire la traite. Quand du Casse arriva à Paris,
ses collègues les directeurs de la compagnie du Sénégal lui firent
lire une lettre du comte de Pouancey, gouverneur de Saint-Domingue, au
ministre de la marine, dans laquelle le gouverneur rendait compte des
émeutes que le nom seul de la compagnie faisait éclater dans l'île,
et déclarait qu'il n'était pas en mesure de mettre par la force les
rebelles à la raison.
Du Casse, moins alarmé que ses collègues, proposa d'aller, de sa
personne, à Saint-Domingue, s'assurer de l'état des esprits et
d'essayer de calmer cette effervescence.
La confiance qu'il inspirait était si grande, que cette proposition,
transmise à l'assemblée générale de la compagnie, remplit de joie tous
les intéressés. Elle fut accueillie avec acclamation, et du Casse ne
tarda pas à partir pour Saint-Domingue.
Il débarqua dans le port du Cap, ville principale de la colonie, et
s'occupa aussitôt de l'installation du bureau de la traite des noirs
et de l'habitation des agents de la compagnie. Les colons, apprenant
son arrivée et voyant ses préparatifs, se portèrent en masse à
l'habitation, proférant des menaces de mort. Leurs vociférations ne
purent émouvoir du Casse et le faire sortir de son calme.
Le gouverneur toutefois fut impuissant à faire rentrer dans le devoir
la population, qui, le jour suivant, vint, les armes à la main, exiger
le réembarquement de du Casse. Ce dernier ne se déconcerta pas plus que
la veille et pria les mutinés de choisir quelques-uns d'entre eux avec
lesquels il pût prendre des engagements. La foule, pensant qu'il ne
demandait qu'à céder, lui envoya des délégués.
Du Casse les reçut fort courtoisement, leur donna communication des
ordres du roi qui l'autorisaient à agir comme il le faisait, leur
déclara que la compagnie, entrant dans les vues du souverain, ne
voulait, comme Sa Majesté, que le bien des habitants; leur expliqua
les avantages qu'ils devaient retirer de l'établissement de la traite,
leur demanda si aucun d'eux oserait douter de la bienveillance du roi
à leur égard, et fit adroitement comprendre aux délégués que, s'il
était obligé de se retirer sans avoir accompli sa mission, ce serait
eux qu'il dénoncerait au roi comme l'en ayant empêché. Cela leur donna
lieu de réfléchir. Du Casse les congédia, en leur disant qu'il allait
songer à leur réclamation; que de leur côté ils eussent à expliquer ses
raisons à leurs concitoyens, et que, s'ils voulaient revenir le jour
suivant, il leur ferait connaître définitivement le parti auquel il se
serait arrêté.
Le lendemain, la majeure partie de la population revint, mais cette
fois non armée. Les principaux meneurs, impuissants à maîtriser
l'insurrection qu'ils avaient fomentée, débordés, comme cela arrive
à tous ceux qui déchaînent l'émeute, épouvantés de la responsabilité
qu'ils voyaient du Casse prêt à faire retomber sur leurs têtes, avaient
obtenu de leurs compatriotes de venir sans armes. Prévoyant bien que du
Casse ne céderait pas, sachant d'autre part que le gouverneur avait
ordre de l'appuyer, même par la force, ils redoutaient un conflit
sanglant, dont la justice royale les aurait à bon droit accusés d'être
les principaux auteurs.
Du Casse, qui, dans cette crise, devait montrer une fois de plus une
habileté, une adresse et un art de persuasion dignes du plus fin
diplomate, était décidé à n'employer la violence qu'à la dernière
extrémité et après avoir inutilement usé de tous les moyens de
conciliation.
Il était déjà parvenu à intimider les principaux meneurs, à séparer
leurs intérêts de ceux du reste des habitants, à priver ainsi
l'insurrection de ses chefs. Il devait achever par son sang-froid, par
son éloquence, de faire bientôt tout rentrer dans l'ordre.
Lorsqu'il se vit en présence de la foule, il déclara qu'il était sous
la sauvegarde du roi, dont il ne faisait qu'exécuter les ordres;
que d'ailleurs leurs délégués avaient dû leur faire connaître les
intentions de Sa Majesté... Il fut interrompu par le cri presque
général: _Vive le roi sans Compagnie!_
Voyant que sur la masse irresponsable cette tactique ne réussissait
pas, il changea de langage et fit vibrer en eux une corde sensible chez
la plupart des hommes, celle de l'intérêt.
Il affirma que le roi, en chargeant la compagnie de transporter des
nègres dans les colonies d'Amérique, n'avait qu'un but et un désir,
l'accroissement de la prospérité et du bien-être des colons. Il
expliqua «que, si les colonies languissaient, c'est qu'elles n'avaient
pas un nombre de bras suffisants pour retirer le profit qu'il était
facile d'obtenir; que la multiplication des nègres serait pour les
habitants un avantage très-grand, qu'ils n'appréciaient pas à sa juste
valeur, parce qu'ils ne le connaissaient pas, mais qu'incessamment ils
béniraient la compagnie d'avoir donné ainsi de l'extension à la culture
et à l'industrie.»
Ces quelques mots calmèrent une partie des mutinés, mais d'autres se
mirent à crier qu'il n'y avait pas besoin de compagnie pour cela; que
chacun devait être libre, et que la compagnie voulait accaparer tout le
commerce.
«Vous êtes dans l'erreur, leur répliqua du Casse; ni moi, ni ceux qui
m'ont envoyé vers vous et chargé de leurs affaires, n'ont d'autre
but que de vous procurer des nègres. Vous vous imaginez que le roi
vous a engagés vis-à-vis de nous, au détriment de vos priviléges: il
n'en est rien, au contraire, c'est nous qui sommes engagés envers
vous. Nous sommes tenus de vous fournir, tous les ans, deux mille
nègres, que rien ne vous oblige à nous acheter. Ceux qui vous ont
trompés sont ceux qui voient que tous les produits du pays vont être
en bien plus grande abondance, par suite du nombre de nègres que vous
aurez à votre disposition. Des concurrents surgiront, et par suite
ils ne pourront conserver le monopole de l'exportation. En face d'une
telle situation, vous ne subirez plus leur loi; bien plus, entre des
négociants rivaux, vous pourrez choisir ceux qui vous offriront les
prix les plus avantageux. Vous voyez donc que nous ne toucherons en
rien aux priviléges dont vous jouissez, que nous ne gênerons en rien
votre commerce, et que par la force des choses nous favoriserons son
développement.»
Il continua longtemps encore à développer sa pensée, et finit par
les persuader que leur intérêt voulait qu'ils laissassent établir
le bureau pour la traite; il parvint à se faire accepter, lui et ses
projets, par toute la population de Saint-Domingue. Les plus opposants
avouèrent qu'ils s'étaient alarmés mal à propos. On consentit alors
à tout ce qu'il voulut. Le comptoir fut donc établi; du Casse, après
avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès des
opérations, revint en France.
A son arrivée, il déclara que tout était apaisé, que les colons en
avaient passé par où il avait voulu, qu'ils étaient prêts à bien
recevoir les agents de la compagnie. Cette nouvelle provoqua un
véritable enthousiasme de la part des intéressés. Ses collègues,
remplis d'admiration pour lui, ne pouvaient croire cependant à un
succès aussi complet; ils n'osaient charger personne du premier
transport des nègres, et ils le prièrent de vouloir bien remplir cette
difficile mission. Du Casse accepta.
La compagnie fit équiper un navire de vingt-six canons, appelé la
_Bannière_. Du Casse en prit le commandement. Il mit à la voile de
la rade du Havre. Les vents dans la Manche sont souvent violents
et dangereux; avant d'avoir pu gagner l'océan Atlantique, du Casse
fut jeté sur les côtes d'Angleterre, où une violente tempête le
contraignit à relâcher. Là, une longue et douloureuse maladie menaçant
de le retenir des mois entiers, il ne voulut pas que les armateurs
souffrissent de ce délai: il fit appareiller le navire, dont il donna
le commandement à son second. Celui-ci partit, après avoir reçu de son
capitaine de minutieuses instructions, grâce auxquelles son voyage
s'opéra heureusement.
Quant à du Casse, il resta plusieurs mois en Angleterre entre la vie et
la mort. Aussitôt guéri, il montra que la maladie n'avait pas abattu
son courage. Il fit de ses propres deniers l'acquisition d'un autre
bâtiment pour aller à Curaçao acheter des nègres qu'il voulait revendre
à Saint-Domingue. Comme la France était en guerre avec le gouvernement
des Provinces-Unies, il se munit d'une commission de l'amirauté
d'Angleterre.
Il aborda en Amérique à l'île de Saint-Christophe. Cette colonie était
sous le commandement du chevalier de Saint-Laurent. Ce dernier lui
donna une commission française pour le faire reconnaître au besoin. Ils
ne se doutaient guère l'un et l'autre que cette précaution serait une
source de dangers. Du Casse approchait de Curaçao, lorsqu'il rencontra
un vaisseau hollandais de fort tonnage, dont le capitaine le héla, lui
ordonnant d'amener et de lui montrer sa commission. Sur la réponse
qu'un coup de mer avait emporté sa chaloupe, du Casse vit arriver celle
du Hollandais, sur laquelle il fut contraint de monter.
L'officier néerlandais, qui commandait la chaloupe, resta en otage
sur le vaisseau français. Du Casse mit imprudemment sa cabine à sa
disposition pendant son absence. L'officier, curieux et mal élevé, ou
peut-être ayant reçu l'ordre de chercher à découvrir la nationalité
vraie du navire, une fois seul, fureta les papiers et poussa
l'indiscrétion jusqu'à ouvrir une boîte posée sur une table.
Elle renfermait ce qu'on avait le plus intérêt à lui cacher, la
commission française délivrée par le chevalier de Saint-Laurent. Du
Casse étant revenu, l'officier hollandais ne fit semblant de rien et
revint à son bord, où il s'empressa de montrer à son capitaine la
commission qu'il avait volée.
Le bâtiment français, qui ne pouvait soutenir de lutte, fut
immédiatement saisi et amené à Curaçao, où il fut jugé de bonne prise.
Du Casse ne se laissa pas abattre par la perte énorme d'argent que lui
faisait subir ce fâcheux contre-temps. Séance tenante, à Curaçao même,
il racheta son propre navire, ainsi que deux autres bâtiments chargés
de tabac, avec lesquels il eut l'adresse et l'habileté de réaliser un
bénéfice compensant, et au delà, les pertes qu'il venait d'éprouver.